Que faut-il dire?

Que faut-il dire maintenant que le projet de loi sur la laïcité du gouvernement Legault a été présenté ? Il contient ce qui avait été promis, ce qui n’est en rien un gage de légitimité, mais nous interdit tout de même d’être surpris. De toute façon, les positions étaient déjà bien campées et les désaccords entendus, voilà dix ans qu’on patauge dans ces eaux. Jeudi, chacun a donc réitéré sa posture, clic-clac, les représentants de la société civile, les syndicats, la mairie de Montréal. Les analystes ont analysé, les journalistes ont posé leurs questions, auxquelles on a répondu sans détour, d’ailleurs.

Après un après-midi de gavage d’info-bilan-synthèse-commentaire-en-continu, je me suis demandé si, pour les reportages télé, on refilmait chaque fois des images de femmes voilées ou d’hommes sikhs marchant dans la rue ou dans un parc, avatars anonymes de « ce qui dérange ». La métaphore ne manque pas d’ironie : les voilà assignés au rôle de figurants dans une saga échafaudée précisément sur leur dos. Dans la valse des partis qui se disputent le pouvoir, en se posant soit comme champion de la laïcité ou de l’inclusion, le fait religieux est nécessairement désincarné puisqu’il ne sert qu’à fonder un calcul politique. Enfin.

Je comprends très bien qu’on veuille inscrire la laïcité dans la loi, ce principe étant d’ailleurs si cher à la société québécoise qu’il s’incarne déjà sans heurts ni contrainte. La séparation institutionnelle entre les religions et l’État, tout comme sa neutralité, sont bien enracinés. Si bien, même, que l’ajout d’un énoncé au préambule de la Charte québécoise aurait suffi pour prévenir toute dérive. L’obsession du contrôle vestimentaire, en revanche, n’est pas la suite logique de cet énoncé laïque. C’est un parti pris idéologique qui découle de cette tendance à la crispation identitaire, présente dans la plupart des sociétés occidentales.

Ces jours-ci, à quiconque rappelle humblement l’importance des droits fondamentaux, on brandit une idée bricolée des droits collectifs qui suggère surtout, en sous-texte, que vous, « les jeunes », « les immigrants », « les citadins », ça ne vous dit rien, ça, égoïstes que vous êtes. Bien sûr, l’argument bêtement légaliste est stérile. Bien sûr, les droits collectifs sont essentiels, surtout à une époque où les liens sociaux sont de plus en plus réduits à des formes contractuelles et marchandes, emportant toute institution qui incarne un principe de solidarité. D’ailleurs, dans tous les autres domaines, cela n’inquiète pas beaucoup le gouvernement caquiste. Et son articulation du « droit collectif » à la laïcité n’est qu’une forme abstraite qui nie sa vérité sous-jacente, soit l’effet, brutal et concret, de la politique sur les liens sociaux, sur la vie des gens.

Depuis le pénible épisode de la charte des valeurs, le cumul des « dommages collatéraux » causés par le pseudo-débat sur la laïcité est devenu trop important qu’on le balaie simplement dans la colonne des externalités de l’exercice politique. Peut-être faudrait-il écouter ces femmes et ces hommes qui ont vécu ces déchirements jusque dans leur intimité, pour qui il n’en va pas que d’un énoncé abstrait, mais de la préservation d’un statut, d’un salaire, de la nourriture qu’on met ou non sur la table.

Cet aspect, bien quantifiable, touche une minorité parmi la minorité, j’en conviens. Mais il y a aussi la part intangible, le poids de ce qui ne découle d’aucun interdit, mais qui apparaît dans l’onde de choc provoquée par ces débats toxiques. Le poids des regards méfiants, des paroles méprisantes, des menaces égrenées sur le Web, des questions intrusives. De la violence juste assez polie des groupes d’extrême droite, affirmant qu’ils « ne sont pas racistes », qu’ils défendent « notre » identité, sans que personne ne prenne la peine de déconstruire l’amalgame et d’affirmer que l’identité québécoise mérite d’être défendue, mais pas comme ça. L’humiliation d’être réduit à son appartenance religieuse alors qu’on a vécu toute sa vie au Québec et qu’on l’aime profondément. La fatigue d’être traité chez soi comme un intrus. Le poids de tout ce qui ne bafoue aucun droit, mais qui rend la vie un peu moins digne.

Mais que faut-il dire, maintenant qu’il est clair que ces choses-là ne sont pas audibles ?

On ne légifère pas sur des sentiments, la loi n’a pas à ménager toutes les sensibilités particulières et la modernité politique est fondée sur des principes abstraits, ça va, je comprends. Il me semble pourtant que nous choisissons d’ignorer quelque chose d’essentiel à la pratique concrète de la démocratie ; d’essentiel à la fragile construction des liens d’appartenance et de solidarité entre les individus qui, ensemble, font société.

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47 commentaires

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Que faut-il dire?

Chronique Nous choisissons d’ignorer quelque chose d’essentiel à la vie démocratique.

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Chronique Aucun gouvernement n’osera revenir sur l’interdiction des signes religieux.

L’héritier

Chronique Le projet de loi québécois sur la laïcité est un cadeau pour Justin Trudeau.

  • Jacques Gagnon - Inscrit 30 mars 2019 00 h 17

    Consolez-vous

    Je ne vois rien de si grave, pas de violence. Personne n'est méprisé et quand on se décore, on doit bien vouloir envoyer un message. Quand on ne voit que le signe, c'est la personne elle-même qui se réduit. Tout le monde regarde les autres et n'en voit pas grand chose. Dans les écoles privées on force des costumes, on oblige d'enlever la casquette. Il n'y a rien de dégradant ou réducteur là-dedans. Mais non, nous sommes pacifiques, nous l'avons toujours été, dormez sur vos deux oreilles.

  • Jacques-André Lambert - Abonné 30 mars 2019 03 h 39

    Entre des croyances d'importation et ma ceinture fléchée, le Canada a établi ses valeurs.

    C'est ce que la Reine d’Angleterre, Pierre Elliott Trudeau et neuf premiers ministres du ROC ont décidé, sans l’appui du Québec, en 1982.

    Ce que vous et bien d’autres « esprits ouverts » négligez de rappeler.

    S’il existe un univers où l’individualisme n’a pas sa place, c’est bien dans l’appartenance à une religion.

    A contrario, s’il existe un univers où l’individualisme prend toute la place, c’est par la Charte canadienne et par l'adhésion à une quelconque religion au Canada.

    En tant que canadienne, vous avez tout à fait raison.

    Sauf que « la fragile construction des liens d’appartenance et de solidarité » entre le Québec et le reste du Canada» ne semble pas votre tasse de thé.

    J’imagine que Gandhi préférait le thé anglais. Croyez-vous?

  • Nadia Alexan - Abonnée 30 mars 2019 03 h 53

    Ma chère madame Aurélie Lanctôt: Vous dites: «L’humiliation d’être réduit à son appartenance religieuse alors qu’on a vécu toute sa vie au Québec et qu’on l’aime profondément». Si on aime vraiment le Québec profondément, on essaye de s'intégrer. On n'essaye pas de porter des vêtements qui choquent, des tenues vestimentaires qui infériorisent les femmes tout en se réclament d'être «feministe». Si l'on aime vraiment le pays qui nous a accueillis, on essaye un rapprochement. On ne déclare pas que les lois divines sont plus importantes que les lois de la Cité et on ne crie pas sur toutes les tribunes que l'on haïsse les infidèles, les homosexuels et les valeurs occidentales, tout en lançant des accusations d'islamophobie. On se comporte avec un peu de réserve.

    • Claude Bariteau - Abonné 30 mars 2019 10 h 41

      Mme Alexan, pour Mme Lanctôt, ce qui est en cause c'est l'amour du Canada et son acceptation des principes fondateurs de ce pays. Le reste de son texte n'est que des échos à son désamour du Québec si sont État de droit évacue la suprématie de Dieu comme principe fondateur du « vivre ensemble ».

      C'est ce que j'explique plus bas. Je vous suggère à lire mon commentaire comme je suggère aux lecteurs de le faire. Pas par vanité. Uniquement parce que je révèle les effets délétères de l'inclusion de Dieu, donc de toutes religions déistes, sur la reconnaissance de règles définies par des parlementaires pour affirmer l'expression de la laïcité au sein des institutions créées et financées par les citoynes et les citoyennes fussent-ils ceux et celles d'un État subalterne.

    • Cyril Dionne - Abonné 30 mars 2019 17 h 41

      Les djihadistes ont assassiné plus de 150 000 personnes durant leur fameux Califat. Mais pour les porteurs des idéologies politico-religieuses, incluant cette chère petite madame responsable de ce billet, cela ne les font pas sourciller. On va parler de déchirement, de débats toxiques, et qu’on ne légifère pas des sentiments tout en occultant le fait que les religions monothéistes de ce monde imposent une dictature de l’esprit où personne ne peut s’en déloger sans commettre un crime de lèse-religion. Et si on touche à des dogmes et des doctrines qui prêchent l’inégalité des sexes et surtout l’exclusion des minorités sexuelles, nous serons excommunier de l’autel de la ô combien sainte, rectitude politique. Du même coup, impossible de débattre des idées saugrenues que sont les religions en 2019. La liberté d’expression n’existe pas pour ces gens pour qui le blasphème, est un crime odieux. Misère.

      Ceci dit, la loi 21 ne règle pas un problème invisible à moins que vous pensiez que de s'assurer qu'il n'y a pas d’endoctrinement des enfants dans les écoles n’est pas important. Ce sont les religions qui hiérarchisent les droits dans leur schème de pensée étroite tout en s’assurant de trôner au-dessus de tous. La loi 21 ne stigmatise personne, à moins que votre croyance soit plus importante que la société qui vous permet de la vivre en privé. Ceci n’a rien à voir l’identité québécoise, mais plutôt elle permet d’établir des bases de savoir vivre. Pour la clause nonobstant, est-ce qu’il est préférable de s’en tenir au gouvernement des juges ou bien à ceux qui ont été mandatés de façon démocratique d’être les porte-paroles du peuple? Un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ne perd pas sa légitimité même s'il est confronté à des adversaires qui n’ont rien de démocratiques. Et si les islamo-gauchistes sont encore insatisfaits ou se sentent lésés, eh bien, un référendum sur la question devrait résoudre l'énigme.

      C’est ce qu’il faut dire.

  • Guy Tassé - Inscrit 30 mars 2019 06 h 03

    Le concept de neutralité. Le concept d'état.

    Quand l'état prend parti sur un sujet comme l'avortement ou l'aide médicale à mourir, c'est qu'il y est obligé, il doit légiférer. Cependant, il n'a pas la compétence pour le faire, personne n'a cette compétence. Avec cette loi sur la laïcité, l'état n'est plus neutre, neutre comme une loi ou un règlement basé sur l'équité et le calcul rationnel. La neutralité implique un non-engagement sur tout ce qui est valeur personnelle et croyance intime tant que ces dernières restent innoffensives pour autrui. Le concept de neutralité tout comme celui de liberté d'expression est par nature inclusif, il est à la fois acceptation et exigence de vivre avec les différences. Il y a quelque chose de sacré et d'intuitif dans cette idée et qui veut remettre l'État à sa pace. Comme la vie, les valeurs intimes sont plus près de l'essentiel que l'état ne peut l'être. L'état est un outil très sophistiqué nécessaire à la communauté mais insuffisant moralement à contenir tout l'humain. Un enseignant (ou une enseignante) est moralement plus grand que son programme qui a été défini par des individus moralement plus grands que leur ministère. J'aime penser que dès lors qu'un signe religieux est innoffensif il appartient au caractère sacré de l'individu.
    Neutralité .02 !

  • Michel Lebel - Abonné 30 mars 2019 06 h 07

    Une notion sans existence


    La notion de ''droit collectif'' n'existe pas dans le domaine des droits de la personne, sauf pour ce qui a trait à l'autodétermination des peuples. Le terme ''droit collecif'' est un terme qui relève du politique et qui peut tout simplement se traduire par la ''loi'' de la majorité ou du pouvoir en place. Ce choix de mots est une instrumentalisation du droit pour appuyer une thèse politique. Mais en droit, la notion de ''droit collectif'' est sans fondement, sauf pour l'exception ci-haut mentionnée.

    Michel Lebel
    Ancien professeur de droit international et constitutionnel

    • François Beaulne - Abonné 30 mars 2019 10 h 24

      Et bien si la notion de droit collectif est sans fondement, le temps est venu de lui en donner un! En tout cas, pour nous au Québec ça veut dire quelque chose de très concret, même si pour les exégètes d'inspiration <common law> anglo-saxonne ça n'a aucune résonnance.

    • Claude Bariteau - Abonné 30 mars 2019 10 h 30

      Si je suis votre affirmation, au Canada, il n'y a pas de droit collectif puisque que ce pays n'a pas été édifié sur la base de l'autodétermination des peuples, mais en affirmant lles principes de la supématie de dieu et de l'État de droit à la manière britannique.

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 30 mars 2019 10 h 54

      Vous avez raison en droit d'origine britannique depuis la Magna Carta et l'Habeas Corpus, ce sont les droits individuels qui ont été portés sur un pinacle. Il n'existe rien de tels comme des droits collectits. C'est d'ailleurs au nom de ces mêmes droits individuels qu'au XVIIe siècle la noblesse du Royaume-Uni s'est engouffrée dans "l'enclosure" berceau du capitalisme moderne.

      Plus près de nous, c'est prétextant de l'inexistence des droits collectifs qu'en 2002, 10 ans après le premier sommet de la Terre de Rio, à Johannesburg en Afrique du Sud, l'Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et les USA, tous héritiers de la même tradition juridique, s'opposèrent à la reconnaissance de droits collectifs... sur l'eau, l'air et la Terre-mère!

      Quand l'individualisme sert de socle aux "Communs"!

    • Gilles Daigle - Inscrit 30 mars 2019 14 h 52

      Monsieur, vous auriez intérêt il me semble à vous détacher de temps en temps de vos antécédents professionnels. S'il est vrai que le droit et la justice sont de bonnes pâtes pour nourir un débat, c'est la politique qui en est le levain. Dans le cas qui nous occupe, le recours par le législateur à la clause dérogatoire avant même que la loi ne soit contestée réaffirme le rôle primordial (voire prépondérant) du parlement élu par le peuple sur la gouvernance des juges.

    • Raymond Labelle - Abonné 31 mars 2019 12 h 27

      Quoiqu'il en soit quant aux droits collectifs, le principe de la neutralité religieuse de l'État n'est pas un droit collectif mais bien plutôt un principe structurant de l'État qui, au niveau politique, est constitutionnel (ne peut l'être au sens juridique pour le Québec, le Québec ne pouvant pas formellement adopter de Constitution - son Assemblée ne pouvant se lier elle-même dans l'état actuel du droit).

      Cette loi est une interprétation de ce qu'implique la neutralité religieuse de l'État.

      Peut-être a des caractéristiques communes avec les droits collectifs, mais demeure d'une nature différente.

    • Raymond Labelle - Abonné 31 mars 2019 16 h 09

      Pour être plus précis, cette loi sur la laïcité n'est pas de la nature d'un droit collectif mais d'une mesure qui se voudrait constitutionnelle, et qui l'est le plus possible étant donné, dans l'état actuel du droit, l'impossibilité pour le Québec d'adopter par lui-même des mesures constitutionnelles qui prévaudraient sur l'Assemblée nationale.