Sans accès à Internet tout près de Montréal

Il y a 60 ans, on discutait ferme de l’électrification des régions rurales. Des pans entiers du Québec n’avaient pas accès à l’électricité. Ils n’étaient pas considérés comme « rentables », donc n’avaient pas droit aux investissements nécessaires à leur desserte.

C’est le constat de ce déséquilibre qui menaçait jusqu’à la survie des régions laissées pour compte, tout comme le refus de l’emprise de conglomérats sans vision sociale, qui ont mené à la vaste offensive de nationalisation des grandes entreprises productrices et distributrices. Hydro-Québec a alors pu se déployer au-delà de Montréal. Elle est devenue un symbole de la Révolution tranquille.

Les temps ont changé, de nouvelles priorités sont apparues.

Faudrait-il aujourd’hui parler d’« internetisation » des services au Québec, puisque l’accès à Internet est dorénavant un des éléments clés du développement, autant économique que social ou culturel ? Nous n’en sommes pas rendus là. Pas encore. Mais des régions mal servies s’organisent.

Prenez Saint-Bernard-de-Michaudville. Il s’agit apparemment d’un village agricole typique du Québec. Au dernier recensement, il comptait exactement 596 personnes. Un petit centre au coeur d’une belle contrée agricole, une des plus riches au Québec.

Mais voici la surprise : Saint-Bernard fait partie de la MRC des Maskoutains, souvent appelée le « grenier du Québec », avec Saint-Hyacinthe comme centre stratégique. Cela étant, qui pourrait se douter que les gens de Saint-Bernard font malheureusement partie de ces laissés-pour-compte sans service Internet haute vitesse ? À quelque 60 kilomètres du pont Jacques-Cartier ?

Nous ne sommes pas ici au Témiscamingue, en Haute-Mauricie, au coeur de la Gaspésie ou ailleurs dans des régions accablées par la dévitalisation. Pourtant, étonnamment, l’enjeu est le même.

Autrement dit, si vous êtes sur votre tracteur dans votre champ en train de labourer, vous ne pouvez accéder aux données de ce qui se passe dans votre étable ou autour. Et quand on vous bassine les oreilles avec les gains de productivité nécessaires pour faire face à la concurrence américaine, il ne vous reste qu’à implorer les dieux de l’Internet qui vous ont oublié. De là l’impatience de Francine Morin.

Productrice agricole, elle est aussi mairesse de Saint-Bernard-de-Michaudville, et aussi préfet de la MRC des Maskoutains. Sa ferme produit du soya, du maïs et d’autres légumes à être mis en conserve.

« Mais il y a des arbres par chez nous, dit-elle, et les arbres bloquent les signaux. Les connexions deviennent variables. Comment pensez-vous qu’il soit alors possible d’attirer de jeunes familles chez nous ? Internet haute vitesse est vraiment devenu un service indispensable. »

La MRC et ses maires ont donc décidé de partir à l’offensive. En mai dernier, ils adoptaient une résolution pour demander l’installation de fibres optiques sur l’ensemble du territoire, avec des demandes auprès des deux ordres de gouvernement.

Il est vrai que la porte est ouverte… ou disons entrouverte.

Comment pensez-vous qu’il soit alors possible d’attirer de jeunes familles chez nous? 

Le budget Morneau contient une disposition pour que l’essentiel du pays soit couvert par Internet haute vitesse d’ici… 2030, dans l’équivalent d’une demi-génération.

Dans 11 ans ? Il se peut que d’ici là la Terre ait fondé des colonies sur Mars ! Mais aussi qu’on attende encore l’équivalent de la desserte Internet haute vitesse en région — ou ce qui l’aura remplacée.

Le Québec semble un peu mieux disposé, lui qui reporte moins loin les échéances. Dans le budget déposé par le ministre Eric Girard, il est question de 2023, donc dans un éventuel deuxième mandat. En tout cas, dans la MRC des Maskoutains et ailleurs, l’impatience gronde. On n’attendra pas jusqu’à Mars.

La MRC a créé en 2003 le Réseau Internet maskoutain (RIM), une OBNL dont le président, Yves de Bellefeuille, est aussi maire de Saint-Jude, une municipalité voisine de Saint-Bernard.

« Il a fallu tout mettre en place, raconte-t-il, des tours à micro-ondes, puis déployer ensuite, localement, de la fibre optique pour rejoindre les gens, sans même de subventions ! »

Et quelle est la différence entre un accès de base, genre son service de téléphonie mobile, et une vraie desserte haute vitesse, qui devient aujourd’hui un enjeu politique ?

« Imaginez qu’il vous faille patienter pendant une heure pour télécharger une seule photo, dit-il. Et vous allez alors chercher à convaincre des gens de s’installer par chez vous ? »

Au moins, RIM a pris les devants. La couverture s’élargit. Il demeure qu’on dessert les zones moins centrales, avec des coûts plus élevés, alors qu’il faut sans cesse rafraîchir les infrastructures, et sans subvention !

Il existe des entreprises locales qui travaillent à s’affranchir des grands réseaux. À l’autre bout du Québec, dans la Baie-des-Chaleurs, en Gaspésie, navigue.com a montré qu’on pouvait faire ses frais en desservant autant les particuliers, délaissés, que les organisations prises au piège par les géants des télécommunications.

La morale, s’il en faut une, est claire. Toute communauté qui réalise le caractère essentiel d’une desserte efficace par Internet ne doit pas attendre. Pour bien faire, il lui faut demander l’appui des élus, ou inspirer un entrepreneur local, ou rassembler les gens autour d’un projet commun.

Aide-toi et le ciel t’aidera !

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2 commentaires
  • Jean-Guy Aubé - Abonné 29 mars 2019 13 h 01

    Même à Montréal

    Même dans le métro de Montréal, ce ne sont pas toutes les stations et tous les tunnels entre les stations qui sont couvertes par un service wi-fi. Le plan de couverture de cette infrastructure devrait être accéléré.

  • Yvonne Dolbec - Abonnée 30 mars 2019 11 h 11

    L’électrification rurale

    Le chiffre 60 ans a été mal choisi.

    C’est en effet en 1945 qu’a été voté, enfin! la loi sur l’électrification rurale. Je cite « Je me souviens », d’Albert Rioux, petit-cousin de ma belle-mère, agronome, auteur d’une thèse sur le sujet en 1942, et artisan de cette réforme. Livre publié par La Terre de Chez Nous, en 1982.

    C’est ainsi que de 1945 à 1965, le taux d’électrification des fermes est passé de 20% à 90%. À remarquer que le Québec s’est pas mal moins traîné les pieds dans ce domaine que pour l’internet! Un authentique scandale.

    C’est comme cela lorsqu’on laisse le champ libre à la volonté des grandes compagnies. À l’époque, par exemple, mon grand-père bénéficiait de l’électricité parce que la ligne se rendait au village de St-Barnabé Sud. Il a dû faire sauter cette ligne, avec une grande perche pour qu’on vienne lui redonner l’électricité...

    Quand à ma grand-mère où habitait mon père, rang Bourchemin, à St-Hugues, ce n’est qu’en 1953 qu’ils ont cessé de se servir du puits pour la réfrigération...

    J’ai une tante à St-Bernard-de-Michaudville.