Au secours de l’art vivant

L’autre soir, je suis allée voir Twenty-Seven au Centaur dans le Vieux-Montréal, opéra de chambre plutôt bouffe du compositeur américain Rick Ian Gordon sur un livret de Royce Vavrek et une mise en scène d’Oriol Tomas. Destiné à tous publics, il aborde le règne de Gertrude Stein, poétesse et collectionneuse d’art américaine à Paris, dont l’aura brille encore.

Le beau théâtre anglophone célèbre son cinquantième anniversaire cette année, mais c’est l’Opéra de Montréal qui avait loué le Centaur, créant un univers plus intime qu’à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts.

Rappelons que Gertrude Stein tint salon mythique dans la Ville Lumière aux côtés de sa compagne Alice B. Toklas au 27 rue de Fleurus, aidant à propulser de grands artistes de l’avant-guerre. De Picasso à Matisse, d’Ernest Hemingway à F. Scott Fitzgerald, en passant par Guillaume Apollinaire, Ezra Pound, Jean Cocteau, Max Jacob, Man Ray, Georges Braque et consorts, tous s’y ruaient, mis en rivalité par une maîtresse de maison tyrannique dans un grand bain d’influences créatrices.

On peut suivre la dame à la trace. Son livre le plus connu, Autobiographie d’Alice Toklas, se consacre à dépeindre… Gertrude Stein. Hemingway l’évoqua dans Paris est une fête, Woody Allen la ressuscita en 2011 (campée par Kathy Bates) dans Midnight in Paris. Son portrait par Picasso, emblématique de sa période rose, est à New York un des fleurons du MET.

Gertrude Stein serait sans doute outrée de voir son oeuvre de poésie et de trouvailles langagières survivre en quelques citations comme « A rose is a rose is a rose ». Sa fonction de dépisteuse de génies lui assura la vraie gloire posthume.

Ceux qui s’imaginent la fonction de « faiseur d’opinions » collée d’abord aux journalistes de l’écrit puis de la télé avant son triomphe sur la Toile minimisent la caisse de résonance d’influents salons parisiens, qui faisaient jadis la pluie et le beau temps sur le monde des arts. Ainsi celui-ci.

Au Centaur, la finesse du violoncelliste Stéphane Tétrault et l’intensité de la pianiste Marie-Ève Scarfone ajoutent au côté feutré de l’opéra de chambre, entre classicisme et inventivité sur bon duo vocal des amoureuses Gertrude (Christianne Bélanger) et Alice (Elizabeth Poleze).

Twenty-Seven, en salle jusqu’au 31 mars, montre davantage les ridicules à la Verdurin de Stein que sa grandeur. Son parler enfantin, ses caprices, son « machisme » de lesbienne — sa copine recevait les compagnes des génies masculins dans une pièce à part pour causer chapeaux —, le rôle trouble durant l’Occupation de cette Juive protégée par Pétain — sont surtout mis en avant, mais Twenty-Seven roule sans temps morts et avec plusieurs éclairs.

Au deuxième acte, le salon balayé par le froid de la Première Guerre devient la pulsation musicale et scénographique du malheur pétrifié. Au quatrième acte, le portrait de Gertrude Stein par Picasso, statue du Commandeur torturant sa conscience d’ex-collabo, ouvre sur une mise en abyme de tableaux et de voix.

On sort de là ravis, à placoter sous le porche, avec l’éternelle impression d’entrer en résistance à travers un spectacle, une pièce de théâtre ou un film, tant la culture se vit de plus en plus face aux écrans domestiques. Quasi-archaïsme peut-être, ce corps à corps du public avec les oeuvres, mais ses obsèques ne sont pas pour demain.


 

Même son de cloche à la salle Bourgie pour un concert particulièrement relevé d’I Musici ralliant dimanche dernier 34 instruments à cordes. Entre Le violoncelliste prodige Joshua Roman mesuré aux entrelacs orientaux de John Tavener dans The Protecting Veil et le formidable Apollon musagète de Stravinski, Scènes de la vie de famille de Julien Bilodeau, en première là-bas, m’a surtout habitée.

On ne compte pas beaucoup de femmes premier violon dans les orchestres. Depuis 2012, Julie Triquet est la reine de l’archet chez I Musici. Autant pour son énergie, sa passion, sa virtuosité que pour son sexe, ce concerto lui avait été destiné.

Seule une musicienne pouvait incarner la maman de cette couvée jacasseuse sur cordes tantôt pincées, tantôt attaquées par l’archet. Sous la baguette de Jean-Marie Zeitouni, on sentait le clan derrière se liguer ou se chicaner, prendre de l’assurance harmonique, entraîné à bon port par la poigne maternelle du violon de Julie Triquet jusqu’à la note ultime en point de suspension.

Vrai privilège que d’avoir assisté à la naissance de cette oeuvre inspirante, en hommage aux mères de famille, ces chefs d’orchestre de tant de portées humaines. Aucun écran interposé ne suscite pareille émotion vive.

Au Centaur comme à la salle Bourgie, j’avais envie de dire une fois de plus à ceux qui se cantonnent dans les seules rencontres artistiques virtuelles : « Vous manquez quelque chose. Sortez donc dans le froid au-devant de ces rendez-vous qui réchauffent tant l’esprit. »

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