Le labyrinthe du Brexit

« La nouvelle de ma mort est fortement exagérée. » Ce mot attribué à l’humoriste Mark Twain, Theresa May a pu le répéter plusieurs fois depuis ce jour de 2016 lorsque, dans la foulée d’un référendum au résultat inattendu, cette ministre fut chargée d’une tâche impossible : réaliser, en tant que nouvelle responsable du Parti conservateur britannique, la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

Cette femme a survécu à deux votes de défiance (l’un dans son parti et l’autre aux Communes), à deux votes négatifs contre un accord de divorce avec l’Europe (… toujours sur la table !), à un déluge d’insultes (y compris dans sa famille politique) et de malchances (les extinctions de voix, le décor qui s’effondre littéralement autour d’elle). Sans oublier une presse féroce qui se régale avec cruauté. Mais cette politicienne terne, sans grande vision, s’accroche et s’accroche. Encore et toujours, dans un acharnement absurde voisin de la sainteté.

Mme May devint en 2016 une première ministre à contre-emploi. Sans l’avoir voulu, ni avoir été spécifiquement élue à ce poste. On pourrait ajouter : et sans y avoir été préparée, dans un contexte, il est vrai, sans précédent.

Il y a bientôt trois ans, elle « ramassa » une formation d’où s’étaient lâchement enfuies plusieurs têtes d’affiche qui avaient mené tambour battant la campagne pro-Brexit. Alors qu’elle-même, dans un parti divisé, avait fait campagne de l’autre bord… pour rester en Europe.

   

Avec le recul, on voit bien le côté « mission impossible » de l’entreprise. Les Britanniques étaient et restent un peuple coupé en deux parties presque égales, entre partisans et adversaires du maintien dans l’Union. Ils le restent, même devant la farce shakespearienne qu’est devenu ce débat interminable, et la véritable crise de régime qu’il a engendrée.

Les partisans d’un second référendum et d’un maintien dans l’Europe peuvent se targuer, ces jours-ci, de véritables succès de mobilisation : une pétition de 5 millions de signatures électroniques ; une manifestation de plusieurs centaines de milliers de personnes dans les rues de Londres, en fin de semaine.

Pourtant, malgré la dissolution du cadre politique sous « l’effet Brexit », malgré le calvaire kafkaïen de Theresa May, au moins 45 % des Britanniques revoteraient aujourd’hui pour quitter l’Union européenne, si on le leur redemandait.

On aurait pu croire que le labyrinthe du Brexit et la complexité byzantine du débat auraient fait fuir 90 % des électeurs : ce n’est pas le cas.

Devant la fourberie et l’incompétence d’une classe politique en décomposition, Mme May a mis en avant, d’une façon opiniâtre — d’autres diront : « butée » ou « primaire » — deux ou trois idées simples.

Primo, le vote du 23 juin 2016 est sacré. Il était unique et ne saurait être remis en cause : ce serait un déni de démocratie. Donc pas de référendum de reconsidération (ou de ratification, comme le prévoyait par exemple le projet péquiste de souveraineté-association, en 1980).

Secundo, les dates butoirs sont faites pour être respectées. Tertio, le contrôle de l’immigration et la sortie (à terme) de l’Union douanière européenne sont pour Mme May des « lignes rouges ».

 
 

Il se peut que, devant l’effondrement des repères provoqué par ce désastreux débat, plus aucune de ces « lignes rouges » ne tiennent. Déjà, le fatidique 29 mars a été repoussé à la mi-avril. Et l’intransigeance du camp européen, incarnée par le négociateur Michel Barnier et des Français exaspérés (prêts, eux, à pousser Londres dans le précipice du « Brexit dur »), montre des signes de faiblesse.

Le président du Conseil européen, Donald Tusk, et la chancelière allemande ont fait passer l’idée d’un possible renvoi du Brexit aux calendes grecques, si Londres acceptait d’organiser les élections européennes sur son territoire en mai prochain… un « gros » conditionnel !

On a beaucoup blâmé David Cameron d’avoir ouvert cette boîte de Pandore en convoquant, le 27 mai 2015, son fameux référendum. Mais avait-il le choix… et n’aurait-ce pas été que partie remise, avec une minorité importante et grouillante d’Anglais (et pas seulement de députés) qui ne voulaient et ne veulent rien savoir de l’Europe ?

Et puis, l’Europe a-t-elle intérêt à vouloir encore garder cette éternelle épine au pied ?

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

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17 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 25 mars 2019 02 h 41

    Une comédie shakespearienne.

    Ah! Les Anglais ! Mais où est donc passé votre flegme célèbre.? François Brousseau vous devez vous rappeler qu'une députée qui défendait le maintien en Europe á été assassinée et, malgré ce drame, le peuple vota à majorité pour la sortie de l'Europe. Shakespearien vous dîtes ?

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 25 mars 2019 10 h 05

      «Malgré ce drame»...

      Je suis pour l'indépendance du Québec, est-ce que je devrais changer d'avis si un «Henri Bain» francophone assassinait Trudeau?

      Malgré la mort d'un technicien et d'un autre qui resté lourdement handicapé après un attentat, le peuple Québécois n'a pas réélu le PQ en 2014. Quel rapport proposez-vous? Que l'intérêt national devrait être commandé par les gestes tragiques d'individus seuls capables d'influencer l'histoire? C'est plutôt romantico-révolutionnaire votre rappel.

  • Michel Lebel - Abonné 25 mars 2019 07 h 13

    Oui à l'Union européenne

    Au bout du compte, après d'autres péripéties, sans doute assez loufoques, le Royaume-Uni restera dans l'Union européenne. Pour son plus grand bien et celui de l'Europe.

    M.L.

    • Jean Roy - Abonné 25 mars 2019 08 h 25

      Pour son plus grand bien et celui de l’Europe? Je n’en suis pas certain... Comme M. Brousseau le conclut: le Royaume-Uni est une épine au pied de l’Europe!

      D’abord, comme d’autres l’ont mentionné, le Royaume-Uni joue depuis le début un rôle ambigu à l’intérieur de l’Union Européenne, en raison des sentiments combinés de son insularité et de sa nostalgie impériale. Ensuite, la population du pays est extrêmement divisée sur son avenir. Enfin, les britanniques continuent de payer pour la colonisation impérialiste de l’Irlande, car la situation irlandaise constitue sans doute le blocage le plus important au Brexit...

      Bref, Europe et Royaume-Uni ne sont pas sortis du bois!

    • Michel Lebel - Abonné 25 mars 2019 09 h 40


      La jeune génération britannique est nettement pro-Europe. Mais plusieurs de ceux-ci lors du référendum n'ont pas voté, croyant que le OUI l'emporterait facilement. Mais ils se sont maintenant réveillés! Il faut bien reconnaître que ce sont eux qui sont l'avenir du Royaume-Uni. Quant aux ''vieux'', il y en plusieurs qui sont nostalgiques de l'Empire, d'une gloire passée, qui rêvent à ces beaux jours... Mais la vie, l'histoire a changé et le temps actuel et futur est et doit être à l'Europe, une Europe unie, avec tous ses avantages et inconvénients. Quant à la classe politique britannique, elle nous montre une grande impuissance et faiblesse. On n'est décidément plus à l'époque de Churchill!

      M.L.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 25 mars 2019 12 h 03


      Comme Brousseau ne présente qu'une facette de la médaille, il n'est pas étonnant de lire chez ses lecteurs des opinions qui correspondent aux idées reçues que les élites cherchent à imposer. De temps en temps, s'inspirer d'une pensée aux antipodes ne fait pas de mal, comme par exemple « La Brexit va réussir » de Marc Roche

      Vous pouvez écouter Philippe de Villier expliquer lui-même son livre que le projet de l'Europe a été télégraphié et guidé par les États-Unis et que ça correspond très peu aux intérêts nationaux des pays membres. https://www.youtube.com/watch?v=fR29c8i9OqQ&t=509s

      Les gens (jeunes) pro Union européenne de ma connaissance ne connaissaient même pas bien la constitution européenne ou les règles instituant la banque centrale. Ils rabâchaient des inanités sur «l'Europe qui a prévenu une guerre», comme si l'OTAN et la confrontation avec le Pacte de Varsovie comptaient pour des broutilles. Si «l'avenir» ce sont les «jeunes» Anglais, ceux-ci sont loin d'être politisés comme Étienne Chouard (un autre que je recommande d'écouter) peut l'être , lui.

      L'UE confère à l'impuissance, c'est une perte de souveraineté, on ne peut pas être démocrate et être favorable à ce projet, moulé pour des bureaucrates. Un pays devrait pouvoir signer les traités qu'il veut. À 27, il faut l'accord de tout le monde, c'est comme pour la Belgique qui avait certaines conditions pour le traité avec le Canada et qui a dû entrer dans le rang bien vite.

      C'est donc facile d'écrire «pour le grand bien de l'Europe ou de l'Angleterre», c'est bien plus difficile de l'argumenter, d'où le fait qu'on nous sort des lubies sur « la gloire passée » comme si le Brexit était le résultat d'un travail de l'opinion de quelques réacts... Si les «jeunes» ne se sont pas donné la peine de voter, d'ailleurs, ça en dit long sur leur propre compréhension des enjeux.

    • Jean Roy - Abonné 25 mars 2019 12 h 33

      Vous avez raison à propos de la jeunesse britannique... Cependant les vieux (disons ceux de plus de 50 ans!), qui ont majoritairement voté pour le Brexit, ne sont pas tous près de mourir! La population britannique sera donc divisée pour de nombreuses années encore. De plus, il semble qu’il sera très difficile pour les pro-Européens d’imposer un second référendum, qui viendrait invalider le premier choix de la population. Enfin, comme vous dites, la classe politique montre son impuissance à trouver des solutions... On peut donc penser que le Royaume-Uni va encore longtemps patauger dans le trouble! Tout un gâchis...

  • Germain Dallaire - Abonné 25 mars 2019 07 h 48

    Un pari?

    Ce Brexit a bel et bien été voté en référendum. Comme bien des québécois, je ne suis pas particulièrement sympathique aux britaniques et encore moins aux conservateurs mais je dois admettre que sur cette question, Theresa May force mon admiration par sa détermination à appiquer une décision démocratique. Rarement a-t-on assisté à un tel vent de mépris et de condessendance pour une décision populaire. Les classes politiques et médiatiques francaises n'en finissent plus de soupirer. Il fallait entendre Macron la semaine dernière parler d'un ton hyper arrogant d'une "leçon politique". Il faut dire que ce président n'a pas souvent l'occasion de pavoiser ces temps-ci, empêtré qu'il est avec la grave crise politique engendrée par le mouvement des gilets jaunes. Et puis, cette même classe poltique a toutes les raisons de soupirer. En allant de l'avant en 2005 avec le traité constitutionnel européen malgré son rejet par référendum à près de 55%, n'a-t-elle pas montré que les résultats de référendum sont à prendre avec un grain se sel?
    Je vous fais un pari puisqu'il semble bien que le Brexit aura lieu. Il n'y aura pas cet apocalypse qu'on nous annonce sur toutes les tribunes. et tout le monde, dans quelques années, n'en reviendra pas du brouhaha que cette décision a provoqué.

    • Yvan Urunuela - Abonné 25 mars 2019 12 h 30

      Oui, je parie également que le Brexit aura bien lieu, puisque telle est la volonté populaire, et que May - c'est tout à son honneur - est déterminée à la faire respecter. Et je suis d'accord avec vous, cela ne sera pas le cataclysme annoncé, même si les premières semaines seront très compliquées en cas de no deal. Mais je diverge sur votre conclusion: les Britanniques n'en auront pas fini pour autant avec ce choix existentiel fondamental: être dans l'Europe unie ou à la marge du continent. Et puisque la moitié de la population - et nous dit-on notamment les plus jeunes, les Écossais - sont pro-UE, ce débat-là va marquer profondément la politique britannique pendant les 10 ans qui viennent.

  • Françoise Labelle - Abonnée 25 mars 2019 08 h 21

    Ligue atome-peewee d'improvisation

    Comme un participant à «C'est dans l'air» le notait, le vote portait malheureusement sur le départ et non sur la destination. Ce qui explique sans doute que les ténors de la sortie soient maintenant sans voix.
    Les politiciens britanniques, à gauche et à droite, cherchent le gain politique au mépris de l'intérêt commun. La GB sera perdante de toute façon. S'il y a un autre référendum, les brexiters crieront à la trahison. S'il n'y a pas d'entente, c'est l'autre partie qui se sentira flouée.
    May espère que l'instinct de survie prévaudra, ce qui n'est vraiment pas acquis si on en juge par notre comportement climatique.

    S'il n'y a pas entente, l'Empire paiera pour sa longue domination de l'Irlande, et peut-être de l'Écosse. Les produits de la GB vers la république d'Irlande seront soumis à des tarifs de 10 à 25% et de même pour les produits européens en Irlande du nord. Sans parler des tracasseries douanières. La contrebande a de beaux jours devant elle.

    • Michel Lebel - Abonné 25 mars 2019 09 h 59


      Question de vocabulaire: depuis plusieurs années, les Britanniques ne parlent plus de Great Britain (Grande-Bretagne), mais de Britain, pour désigner leur pays. En français, on dit: Royaume-Uni. Le '' Great'' est disparu, mais l'insularité et le rève que le soleil ne se couche pas sur l'Empire semblent toujours présents pour plusieurs! Mais les Brits continuent de boire du thé et de la bière en abondance!

      M.L.

  • Bernard Terreault - Abonné 25 mars 2019 08 h 35

    Sortie ou alors décomposition ?

    La Grande Bretagne n'est entrée que tardivement, et à contre-coeur, de l'Union Européenne. Et elle n'a cessé de s'en plaindre. Les Britanniques s'attribuent beaucoup plus d'affinités culturelles, religieuses, politiques et philosophiques avec les autres nations anglophones qu'avec les ''Continentals'' (sauf peut-être avec les Néerlandais). Leur entrée dans l'Union ne s'est faite que par opportunisme économique, tout comme celle, tout aussi délétère, de pays de l'Est post-communiste. Contrairement à M. Lebel, je crois que l'Europe serait mieux sans la Grande Bretagne.

    • Gilles Théberge - Abonné 25 mars 2019 12 h 45

      Oui vous avez raison. De toutes façons De Gaulle était contre l’entrée de la Grande Bretagne dans l’Union Européenne, pour plusieurs raisons, appuyées par des raisonnements qui étonnamment trouvent échos aujourd’hui.

      D’ailleurs, l’article le dit bien. En effet, « Et puis, l’Europe a-t-elle intérêt à vouloir encore garder cette éternelle épine au pied ?« ...

      Poser la question, c’est un peu y répondre...