Parlons francophone

Les Français commenceraient-ils à y croire ? Voilà la question que je me suis posée en faisant un survol des articles qui ont souligné le jour de la francophonie le 20 mars dernier. Ne crions pas trop vite victoire. Paris demeurera longtemps le foyer du francoscepticisme. Pour toutes sortes de raisons franco-françaises, cela fait cinquante ans qu’une frange influente de médias français, surtout à gauche, casse du sucre sur le dos de la Francophonie — ce « machin », écrivait-on méchamment. En 2013, j’avais commencé cette chronique en observant un début de dégel francophone. Celui-ci se confirme d’année en année.

Pourquoi maintenant plutôt qu’il y a 20 ans ? Le monde francophone avance et avancera, avec la France — ou malgré elle. Des millions de Français comprennent combien il serait bête de continuer de la bouder. C’est vrai sur tous les plans — économique, politique, linguistique. Le réveil économique de l’Afrique sera l’un des chapitres les plus féconds de la grande histoire géopolitique du XXIe siècle, et cette histoire s’écrira largement en français — avec ou sans la France.

Les Français prennent conscience que la francophonie au sens large représente une chance historique. Après tout, il n’est pas donné à toutes les cultures d’avoir fait vivre un peu partout une civilisation qui les dépasse. Les dernières statistiques de l’Observatoire de la langue française nous montrent que le français est, avec l’anglais, l’une des langues les plus enseignées dans le monde en dehors de son espace naturel (qui est celui de la trentaine de pays où il a statut de langue officielle ou d’administration). Dans une douzaine de pays, comme les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Portugal, l’Italie, l’Inde, la Chine, les cohortes de ceux qui apprennent le français se comptent par millions, ou par demi-millions.

Ce réveil francophone des Français s’explique de plusieurs façons, mais j’y vois le fait qu’ils commencent à digérer la fin de leur empire colonial, qui remonte à l’après-guerre. Bien des Français, surtout à gauche, ont voulu la fin du colonialisme, mais cet arrachement a laissé des séquelles. Les petits-enfants et les arrière-petits-enfants de ceux qui ont mené les luttes coloniales (pour ou contre) ne voient plus le monde dans ces termes. Cela décoince forcément la perspective francophone en France.

Il y a aussi des causes politiques. La déconfiture du Parti socialiste force la réorganisation du discours de la gauche. Cette modernisation signifie que la perception de la francophonie s’actualise parmi ceux qui l’ont critiquée. J’ajouterai que la joute politique pour le contrôle de l’OIF en 2018, qui a désarçonné Michaëlle Jean, a beaucoup contribué à démontrer aux Français la valeur d’une institution dont le contrôle exige désormais de se battre. Dans un pays où la politique est un sport violent, cette évolution redore nécessairement le blason francophone.

La dimension linguistique n’est pas non plus anecdotique, surtout dans une société où le purisme langagier tient lieu de religion laïque. On peut difficilement surestimer l’impact de la décision récente de l’Académie française de ne plus rejeter la féminisation des titres et fonctions. Les Québécois ont lieu d’en être fiers pour la simple raison que leur action résolue pour la féminisation il y a 40 ans a fait évoluer non seulement leur variété de français, mais toute la langue. Bientôt, nous verrons poindre d’autres évolutions en provenance des pays où le français développe une vie intense — je pense à la Côte d’Ivoire, à la Centrafrique, aux deux Congo, à l’Afrique du Nord.

C’est toute la langue française qui devient francophone — c’est-à-dire multipolaire, avec différents foyers de normes hors du contrôle parisien. Le Québec, bien sûr, et la Belgique, qui a sa propre académie depuis 1772, mais aussi plusieurs pays africains de manière de moins en moins subtile. Il y a deux ans, par exemple, j’avais été frappé de voir la politique énergétique du gouvernement du Québec utiliser le terme essencerie (poste d’essence), qui est un vieux sénégalisme. Et en décembre dernier, les lecteurs du Soir, à Bruxelles, ont choisi pour mot de l’année le néologisme québécois malaisant (qui provoque un malaise). À Paris, la tolérance aux accents a remarquablement évolué depuis quelques années, ce qui va ouvrir la porte à d’autres évolutions.

Dans la conversation, je note de plus en plus de cas où le mot « francophone » se substitue à « français ». Encore récemment, sur les ondes de Radio-Canada, un interviewé évoquait la période de la fin du « colonialisme francophone » (au sens du colonialisme français). Ce glissement de sens signifie certainement quelque chose que je n’ai pas encore clairement identifié, mais qui signale peut-être que nos représentations évoluent au point de changer la manière dont on désigne la langue elle-même. Nos petits-enfants parleront-ils « francophone » plutôt que français ? Ce n’est pas demain la veille, mais quelque chose de totalement nouveau se trame de notre vivant, et c’est passionnant.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

4 commentaires
  • Jacques Dupé - Inscrit 25 mars 2019 05 h 16

    Francophone, vous dites ?

    Hélas ! Les intellectuels et médias français, belges, suisses romands sont atteints de tropismes américains. Peu croient au pouvoir de notre langue. Ils font un complexe d’infériorité par rapport à l’anglais. Pourtant, je crois que vous avez raison. J’ai vécu en Afrique très longtemps, et j’ai eu l’occasion de savourer notre langue à la sauce africaine : un délice !

  • Bernard Dupuis - Abonné 25 mars 2019 11 h 12

    La présente mode du "horse franglais" au Québec

    Quel est l’apport du Québec actuel à la francophonie? Il est a espérer que la tendance à utiliser ce que j’appelle le « horse franglais » ne fasse pas long feu.

    Le « horse franglais » n’est pas le joual. Parler le joual, c’est encore parler le français. Mais le « horse franglais » se caractérise par l’importation fréquente du vocabulaire anglophone, par l’utilisation régulière d’anglicismes et de calques de l’anglais. C’est comme si le français était une langue trop pauvre pour exprimer ses sentiments et ses idées.

    Le « horse franglais » est utilisé à cause d’une sorte d’ignorance de la langue française dans le langage quotidien, Mais, c'est surtout par snobisme et mépris qu'il est présent dans les médias et les milieux artistiques. À Radio-Canada, des commentateurs comme François Cardinal de La Presse ne ratent pas l’occasion de placer leur « excuser l’anglicisme ». Des commentateurs canadiens invités utilisent le vocabulaire anglais en lieu et place du français. Le pire, ce sont les expressions anglaises n’ayant pas de sens en français ou faisant même contresens. Par exemple, le fameux « il faut que le gouvernement adresse ce problème sérieusement ». Ou encore, Justin Trudeau ou Marc Garneau qui affirment: « c’est quelque chose auquel nous travaillons fort présentement ».

    Cette langue influence le langage des Québécois eux-mêmes qui utilisent dorénavant ces tournures langagières anglaises. Certains artistes québécois utilisent ce même genre de contresens qu’on ne retrouve pas nécessairement dans le joual. Une jeune écrivaine québécoise lance à son auditoire : « ici, je vais (sic) vous lancer du "dirt" » pour dire : « ici je vous lance de la boue ». J’ai fini par comprendre qu’elle voulait dire « je vous dirai des méchancetés ».

    Je pense que nous devons faire attention à l’utilisation sans aucun esprit critique de ce genre de langage et surtout ne pas le propager dans la francophonie.

    Bernard Dupuis, 25/03/2019.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 25 mars 2019 13 h 14

    Bien dit :

    « C’est toute la langue française qui devient francophone. »

  • Gilles Théberge - Abonné 25 mars 2019 16 h 32

    Je suis sceptique quant à l’avenir du français. Je suis présentement en Tunisie et les nouvelles se succèdent. Prenez celle-ci par exemple. Le Maroc s’interroge. Les universitaires qui sont en science demandent au gouvernement de choisir. Ils voudraient bien que les sciences soient emseignées en ...anglais !

    Il y a cette autre nouvelle. La Tunisie vient de décider que le français et l’anglais, et oui, l’anglais sera enseigné dans toutes les écoles de Tunisie, à compter de la prochainne année scolaire : (http://www.businessnews.com.tn/lenseignement-de-la,520,86529,3 )

    Je suis à l’hôtel Jaz tour khalef. La moitié du personnel comprend le français. L’autre moitié préférerait nous répondre en ...anglais ! La Tunisie a été pendant des décennies un protectorat français. À ma connaissance jamais la Grande Bretagne n’a mis le pied ici...

    Entre les deux, entre la Tunisie et le Maroc il y a l’Algérie, ou l’on sait que la langue autrefois le français est devenue l’Arabe, presque exclusivement où un fort courant d’anglomanie sa fait jour. Encore là. Jamais la Grande Bretagne n’y a mis les pieds...

    Faudrait que Macron s’enlève les doigts de dans le nez vous pensez pas... ?

    C’est beau le « wishfull thinking ». Mais il y a des limites n’est-ce pas ?