Les libéraux creusent-ils leur propre tombe?

S’il l’avait voulu, le ministre des Finances Bill Morneau aurait pu facilement équilibrer le budget fédéral cette année, comme son parti avait promis de le faire lors de la campagne électorale de 2015. Les revenus gouvernementaux ayant augmenté de 6 % l’an dernier et de 6,7 % cette année, M. Morneau voyait le déficit fondre comme neige au soleil. Il avait besoin d’un effort supplémentaire pour que le gouvernement n’élimine pas le déficit dès cette année. Le fait qu’il ait choisi non pas d’équilibrer le budget, mais plutôt de recourir à des déficits encore plus grands et même infinis en dit long sur la stratégie électorale des libéraux en 2019.

Rappelons qu’en 2015, les libéraux de Justin Trudeau s’étaient engagés à recourir à de légers déficits d’environ dix milliards par année durant les trois premières années de leur mandat afin de stimuler l’économie et d’investir davantage dans les infrastructures. Mais tout devait rentrer dans l’ordre avec le retour d’un budget équilibré en 2019-2020.

La décision de 2015 des libéraux de rompre avec la religion des budgets équilibrés, à laquelle même les néodémocrates de Thomas Mulcair avaient adhéré, fut un moment clé de la dernière campagne qui a permis à M. Trudeau de se présenter comme le vrai leader progressiste parmi les trois principaux chefs de parti. Son astuce a fonctionné à merveille, et bien des néodémocrates reprochent toujours à M. Mulcair d’avoir commis une erreur stratégique en cherchant à occuper le centre de l’échiquier politique alors que les libéraux viraient à gauche.

On pouvait difficilement critiquer les libéraux d’avoir voulu augmenter les investissements en infrastructures ou promis d’instaurer une allocation pour enfants qui allait grandement contribuer à une baisse de la pauvreté chez les familles canadiennes.

Mais en cours de route, le déficit, qui devait être le moyen utilisé pour réaliser des politiques publiques chères aux libéraux, s’est transformé en symbole politique. Les libéraux se sont aperçus que pour l’électorat progressiste qu’ils courtisaient, les budgets équilibrés étaient considérés comme étant l’apanage de la droite s’inscrivant dans une idéologie de marché.

Cela explique pourquoi le budget déposé par M. Morneau cette semaine a multiplié les nouvelles dépenses. En l’occurrence, les déficits que prévoit M. Morneau au cours des cinq prochaines années ne sont pas la conséquence des efforts du gouvernement pour aider la classe moyenne canadienne, comme il le prétend, mais bien une fin en soi. À la différence des investissements en infrastructures ou de l’allocation canadienne pour enfants, la plupart des 23 milliards en nouvelles dépenses prévues dans le budget n’ont rien de structurant. Peu des nouvelles mesures annoncées dans le budget répondent à un besoin social criant, mais servent plutôt à prouver que les libéraux ont renoué avec leurs vieilles habitudes interventionnistes et n’ont pas peur de se servir de l’État pour redistribuer la richesse.

Le budget libéral place les néodémocrates de Jagmeet Singh dans une position difficile. Afin de ravir le titre progressiste aux libéraux, le NPD devra promettre des déficits encore plus grands et encore plus d’interventions de l’État. Mais en se positionnant davantage à gauche que les libéraux, le NPD verrait son électorat potentiel se rétrécir comme peau de chagrin.

Les conservateurs, pour qui le déficit zéro et les baisses d’impôt sont les priorités, se retrouvent avec une autre sorte de problème. En pointant le PC comme le parti de l’austérité, les libéraux veulent convaincre des millions de Canadiens de la classe moyenne qui s’inquiètent pour leur avenir financier que les conservateurs n’ont à coeur que les intérêts des plus riches de la société. C’est d’ailleurs ce qui explique que le dernier budget Morneau ne contenait aucune baisse d’impôt pour les entreprises, malgré les revendications de la communauté d’affaires canadienne, laquelle prétend que la compétitivité canadienne ne cesse de baisser par rapport à celle des États-Unis en raison des baisses d’impôt octroyées par le gouvernement de Donald Trump.

Le pari que font les libéraux est que l’économie canadienne, qui a sérieusement ralenti au dernier trimestre de 2018, aura repris du poil de la bête lorsque les Canadiens iront aux urnes. Cela pourrait être en octobre, comme prévu, ou plus tôt, si M. Trudeau décide qu’en attendant jusqu’à l’automne, le climat politique risque de pourrir davantage à son égard.

Mais si l’économie tombe en récession dès le printemps, les décisions budgétaires de M. Morneau risquent de revenir le hanter. Une récession ferait monter en flèche les stabilisateurs automatiques, telles les prestations d’assurance-emploi, plongeant Ottawa encore davantage dans le rouge. M. Morneau serait alors perçu comme un mauvais gestionnaire des finances publiques, ayant préféré multiplier les dépenses discutables à des fins électoralistes au lieu de s’être gardé une marge de manoeuvre en cas de récession. C’est ainsi que les déficits pourraient vite devenir un boulet électoral.

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5 commentaires
  • Michel Carrier - Abonné 23 mars 2019 13 h 03

    Vous donnez beaucoup d’importance à déficit fédéral mais je ne crois pas que cela inquiète les électeurs du Québec. Tout le contraire avec le Canada anglais où le parti conservateur et le GM en font un psychodrame national? La dette fédérale est la plus faible des pays de l’OCDE.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 23 mars 2019 17 h 40

      Et le % de la dette en rapport avec le PIB de beaucoup inférieur à celui des USA

  • Pierre Grandchamp - Abonné 23 mars 2019 17 h 56

    Scheer et SNC .Et si l'entreprise s'était appelée Royal Bank of Canada, avec siège social à Toronto ou Calgary?

    Le grand patron de SNC, cette semaine, interviewé à RDI, s'est étonné de la stratégie de Scheer qu'il avait rencontré à 3 reprises..et qui s'était montré ouvert. Il est clair que les ex-dirigeants de SNC ont utilisé la corruption. Dans de nombreux pays, la possibilité d'accord de réparation existe et cela a été utilisé notamment aux USA, en Allemagne.Pis, l'entreprise a fait le ménage.

    Trudeau et son bureau n'ont rien à voir avec la corruption: le discours de Scheer me répugne au plus haut point.Quand je vois les Gérard Deltell et cie, du PCC, ma pression monte. Quand ont-ils parlé des 9 000 emplois qui pourraient disparaître? Du siège social qui, à mon avis, va s'en aller à Londres...si l'accord de réparation n'est pas adopté.

    Et ce seront les Québécois Deltell et cie qui, bientôt, vont vouloir nous passer Énergie Est sur le corps.Le ROC a choisi l'ex-solliciteur général et a décidé d'en faire une héroïne. Personnellement, j'estime qu'elle a fait preuve d'un manque de solidarité. Pis, si l'entreprise s'était appelée Royal Bank of Canada, avec siège social, à Calgary......eh ben! Ça ferait longtemps que la dame de BC aurait compris!

  • Clermont Domingue - Abonné 23 mars 2019 20 h 37

    La meilleure dette publique.

    Monsieur Yakabuski, vous déclarez que les libéraux n'hésitent pas à se servir de l'Etat pour redistribuer la richesse. Je n'arrive pas à voir où vous vous situez, à droite où à gauche? Quel est le rôle de l'État?
    Peut-on attendre la redistribution des banques, des paradis fiscaux où des GAFA?
    On ne peut vivre sans argent.Or, l'argent des salaires n'est plus suffisant,d'où doit-il venir alors, sinon de l'État?

    Quand vous parlez de dette publique,vous devez tenir compte de trois éléments: le capital, le taux d'intérêt et le PIB ( produit intérieur brut )
    Je me souviens de l'époque où le taux d'intérêt sur la dette canadienne était supérieur à 12%. A présent, l'État peut emprunter à un taux de plus ou moins 2%, C'est ce qui explique que le service de la dette est moins coûteux même si le capital augmente. 2% c'est bien assez, si vous pensez que la dette publique sert à transférer l'argent des classes moyennes dans les coffres des créanciers.

    La dette publique est payante pour l'Etat. Voici comment: les différents programmes permettent à de nombreux citoyens d'accéder à un revenu plus élevé et de payer des impôts; comme le taux minimum d'impôt est de 15%, nos gouvernements ont intérêt à emprunter à 2% pour avoir un nombre croissant de citoyens capables de payer des impôts.

    Et le PIB dans tout ça? Si la dette publique devient excessive par rapport au PIB ,les agences de crédit vous décotent et le taux d'intérêt sur la dette publique devient excessif. Et il y a pire. Le FMI ou un autre organisme international peut imposer des mesures d'austérité à votre gouvernement. C'est ce qui est arrivé à la Grèce.

    Ne vous inquiétez pas pour l'instant. Justin mène la bonne politique budgétaire. Et, comme dit monsieur Carrier, Le Canada a la meilleure dette des pays de l'OCDE.

  • Serge Pelletier - Abonné 24 mars 2019 19 h 32

    La reprise des bouffonneries... Du père au fils

    Le fiston et sa clique font exactement le même chemin que le bonhomme et sa clique ont fait lorsqu'ils ont pris le pouvoir: "au diable l'équilibre budgétaire... De toute manière quand il faudra payer, se sont les autres qui devront porter l'odieux des coupures, des augmentations de taxes, etc"...
    Puis suivirent deux GV- Bleu avec obligations de coupures, d'augmentations de taxes en tous genres... des dépenses qui ne cessaient d'accrôitrent les déficits (poids des intérêts sur dettes)... pour un très fragile presque qu'équilibre budgétaire...
    Et... Oups... Retour de deux GV-Rouge, et la bonne vieille habitude des déficits dans tous les domaines... Mais avec l'expérience aidant... le camouflage était pratiquement parfait...
    Pour les très "hargneux" Harper et ses bleus sont devenus GV-C... Encore des coupures, des compressions, etc. Pour l'obtention d'un équilibre budgétaire, ou presque...
    Puis, le Divin Messie arriva... Justintin Sauveur du premier pays post-national... Au diable les dépenses: "c'est MOI, MOI,MOI, et tout de suite"...
    Quand cela va frapper, ça va faire mal en titi, et ce n'est certainement pas le petit coussin gonflable du "dash" qui permettra de ne pas être écarbouillé...