La vraie nature de la CAQ

Quand il était ministre de la Santé dans le cabinet de Bernard Landry, François Legault avait vainement tenté de convaincre l’ancien premier ministre et sa collègue des Finances, Pauline Marois, d’augmenter les impôts plutôt que de limiter l’augmentation des dépenses en santé.

On lui avait fait comprendre qu’à quelques mois des élections, cela risquait d’indisposer les contribuables-électeurs. M. Legault avait dû s’incliner, mais il n’en déplorait pas moins ce qu’il percevait comme un navrant conservatisme fiscal.

Il est vrai qu’à l’époque, il trouvait également excessive la prudence référendaire de son gouvernement. Son impatience s’est même transformée en une sorte de guérilla qui exaspérait M. Landry au plus haut point.

En quinze ans, M. Legault a évidemment bien changé, mais pas au point de devenir un ennemi de l’État-providence, pas plus qu’un ardent fédéraliste. En matière de gouvernance comme de nationalisme, il a plutôt développé un goût pour la modération.

Le budget présenté jeudi par son ministre des Finances, Eric Girard, ne correspond pas à l’image que plusieurs s’étaient faite de la CAQ. Quand elle a commencé à monter dans les sondages, on s’est mis à craindre le pire. La présidente de la CSQ, Louise Chabot, lui prêtait des « intentions à peine voilées de démantèlement de l’État ». Du PLQ à la CAQ, son collègue de la CSN, Jacques Létourneau, craignait une spirale menant à la sous-traitance et éventuellement à la privatisation de certains services publics.

« Si on n’est pas capable de casser ce modèle-là, on va tous se faire prendre un par un : les CPE, les psychologues, les professeurs de cégep, les travailleurs des secteurs privés, le monde des régions… On va se faire prendre un par un et on va se faire planter », disait-il.

 
 

Il serait nettement exagéré de dire que la CAQ s’est convertie à la social-démocratie, mais ce premier budget n’annonce certainement pas la catastrophe appréhendée. Pour le moment du moins.

On peut être d’avis qu’il aurait mieux valu réinvestir davantage dans le réseau de l’éducation plutôt que d’uniformiser la taxe scolaire, mais on est quand même très loin d’une baisse d’impôt massive qui aurait nui de façon durable à la capacité d’intervention de l’État.

Les maternelles 4 ans, dont M. Legault s’est entiché, feront peut-être double emploi avec les centres de la petite enfance, mais cet ajout au réseau de l’éducation ne se traduira pas par un recul de l’État, bien au contraire.

Il est évidemment impossible de contenter tout le monde. La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) a dénoncé l’absence d’engagements clairs pour améliorer les conditions de travail des infirmières et implanter des ratios. De son côté, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) s’est plutôt réjoui des 215 millions qui seront consacrés à l’amélioration des conditions d’exercice du personnel soignant.

Québec solidaire a choisi de concentrer sa réplique au budget sur les mesures annoncées en environnement qui, en attendant « l’approche bonifiée » évoquée par M. Girard, ne répondent pas, il est vrai, à l’urgence de la situation.

Il est cependant probable que Manon Massé aurait applaudi la bonification des pensions alimentaires versées aux familles monoparentales et recomposées. Au total, il est indéniable que le budget traduit un souci de justice sociale qui a pu en surprendre plus d’un.


 
 

Cela dit, le gouvernement Legault en est seulement à la première année de son mandat, ce qui lui laisse amplement le temps de révéler ce que plusieurs croiront toujours être la vraie nature de la CAQ.

C’est seulement à la toute fin de son discours que M. Girard a déclaré qu’il y a encore beaucoup à faire pour « améliorer la gestion » de l’État et pour donner des « services plus efficaces ». Il a ajouté : « On ne doit pas accepter comme une fatalité que notre population soit la plus lourdement taxée en Amérique du Nord. »

Même s’il est demeuré muet sur les « mesures d’optimisation », notamment d’attrition, prévues dans le cadre financier présenté durant la campagne électorale, son collègue du Conseil du trésor, Christian Dubé, n’en consacre pas moins beaucoup d’énergie au « Plan d’action sur la performance » qui sera déployé au cours des prochaines années.

« La révision des programmes demeure une priorité pour le gouvernement », rappelle-t-on dans les documents annexés au budget. Personne ne peut s’opposer à l’« efficience » et à l’« utilisation optimale des ressources », mais l’expérience enseigne que le vertueux jargon du Conseil du trésor se traduit généralement par des compressions budgétaires qui peuvent être douloureuses.

M. Legault a promis de tenir ses engagements, mais rien ne l’empêche d’en donner plus que le contribuable en demande. Il n’a jamais promis d’abaisser l’impôt sur le revenu des particuliers, mais le ministre des Finances s’est bien gardé de fermer la porte.

L’approche d’une élection a souvent pour effet de susciter une compassion accrue envers les contribuables. Cela nécessite évidemment de trouver un moyen de financer cette compassion. Seul le temps révélera la vraie nature de la CAQ.

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10 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 23 mars 2019 04 h 24

    Les plus taxés...

    Les plus taxés sont aussi ceux qui se sont donné les services les plus nombreux. C'est ça la sociale-démocratie. Cette forme de gouvernance choisit le partage au lieu de l'égoisme.Cette gouvernance vertueuse stimule l'économie parce qu'elle augmente la vélocité de la monnaie. Je dis non aux baisses d'impôts. L'important, c'est que l'argent serve le bien commun.

  • Nadia Alexan - Abonnée 23 mars 2019 05 h 38

    Le mantra néolibéral: Faire payer les pauvres.

    Toutesfois, nous sommes loin de la sociale démocratie. Les inégalités montantes sont toujours présentes et les nécessités criantes dans les services publics sont toujours là.
    Et le gouvernement n'a pas encore le courage de mettre fin à l'évasion fiscale et de faire payer les riches et les grandes sociétés leur juste part d'impôts. Que l'on utilise les euphémismes tels que: «la révision des programmes», «la réingénierie de l'état» ou «l'assainissement des dépenses publiques», les résultats des compressions budgétaires sont les mêmes: l"appauvrissement des contribuables et le manque des services publics.

  • Pierre Deschênes - Abonné 23 mars 2019 07 h 18

    Le ballon

    Concernant les fameuses baisses d’impôt, je suis toujours étonné de constater l’abime entre le pouvoir qu’exerce l’annonce d’une telle promesse et les espèces sonnantes qui aboutiraient en réalité dans les goussets des contribuables. Si l’on mettait sur papier le chiffre exact des dollars reçus après impôts, il est clair que le ballon de pareille promesse se dégonflerait dans la seconde. À bon payeur, salut.

  • Germain Dallaire - Abonné 23 mars 2019 08 h 48

    Et que dire du projet de loi sur l'industrie du taxi?

    Évidemment, ce n'était pas dans le budget mais avant de donner un blanc-seing de social-démocrate à la CAQ, peut-être faudrait-il prendre en considération le projet de loi sur l'industrie du taxi. Ce projet de loi est radical, il libéralise à l'extrême le marché du taxi. Toute proportion gardée, on pourrait le comparer au congédiement des contrôleurs aériens en grève par l'administration Reagan au début des années 80. Déjà, le ministre Bonardel est désigné comme un lobbyiste d'Uber.
    Or, qui est Uber? Une société multinationale ultra agressive et ultra déficitaire dopée par le financement de multi-milliardaires, chevaliers de la mondialisation qui visent l'élimination des règlementations et lois nationales considérées comme autant d'entraves au libre-échange. Uber, comme tous les GAFA, n'attaque rien de moins que la souveraineté des états. Devant l'agressivité d'Uber, le gouvernement libéral avait hissé le drapeau blanc. Le gouvernement Legault va beaucoup plus loin, il joint le camp Uber.
    Comme vous le dites dans votre éditorial, le Francois Legault premier ministre est sensiblement différent de celui du passé. On se rappelera qu'en campagne électorale, il avait réagi de façon très saine à l'octroi de la construction de trains de Via à Siemens en disant qu'il y avait possibilité de faire autrement. Avec le projet de loi sur l'industrie du taxi, il montre un esprit tout autre qui s'apparente plutôt à un complet asservissement devant les chevaliers de la libre entreprise. Et cela n'est pas une bonne nouvelle non seulement pour la social démocratie mais pour la démocratie tout court!

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 23 mars 2019 10 h 51

      Il est fort à craindre malheureusement, que des individus «antifas» (l’extrême gauche qui voit du racisme systémique partout chez les blancs) essaieront de «racialiser» le conflit, uniquement parce que la majorité des chauffeurs de taxi sont de provenance, autres que québécoise d’origine.

    • Claude Richard - Abonné 23 mars 2019 11 h 19

      Sans compter la décision récente de la CAQ de confier à l'entreprise privée l'entreposage des données des différents ministères et organismes publics et de se départir de ses infrastructures informatiques. C'est une décision inquiétante, comme le notait le chroniqueur Pierre Trudel en février dernier. Nous nous livrons pieds et poings liés aux Microsoft, Google et Apple de ce monde. Que feront-ils de nos données personnelles?
      Que le gouvernement Legault ne se soit soucié de cet aspect des choses en dit long sur son orientation idéologique et sur son supposé nationalisme. Pour épargner quelques sous (?), il abandonne une part de sa souveraineté au profit d'étrangers. Quelle sera la prochaine étape? Un "Phénix" québécois? Rappelons que c'est pour faire des économies que le gouvernement Harper avait fait appel aux grandes vertus de l'entreprise privée pour assurer la gestion de son système de paye. Avec les résultats catastrophiques que l'on sait.


      Le gouvernement du Québec entend se départir de ses infrastructures informatiques et entreposer les données des différents ministères et organismes publics auprès d’entreprises commerciales proposant des services d’infonuagique. Concrètement, cela signifie que les banques de données des ministères et organismes publics québécois pourraient se retrouver hébergées sur des serveurs appartenant à des fournisseurs américains comme Amazon, Microsoft, Google, Apple, etc.

  • Eric Ricard - Abonné 23 mars 2019 10 h 02

    J'ai perdu mes élections mais...

    Je dois l'admettre, j'ai perdu mes élections, à vrai dire on a mangé une raclée, donc je m'en remets à la démocratie et comme le souligne avec justesse M. David, ce n'est pas la catastrophe appréhendée. À vrai dire, les souverainistes auraient avantage à se concentrer sur la structure démocratique de Q.S. et ses dangers pour la démocratie Québécoise tout en gardand un oeil sur ce gouvernement qui compte plus d'alliés que l'on croyait.