Les p’tites filles

Bien sûr, je suis consciente que l’ex-premier ministre Brian Mulroney a fait une gaffe mineure dimanche à Tout le monde en parle en qualifiant la députée franco-ontarienne Amanda Simard de « p’tite fille », et qu’il ne sert à rien de sortir le chalumeau pour chasser une mouche. D’ailleurs, des dizaines d’internautes se sont fait un devoir de me rappeler que j’étais moi-même une « p’tite fille » bien susceptible, après que j’ai eu le malheur de tweeter sur le sujet.

« Il faut comprendre, monsieur Mulroney est d’une autre époque », dit-on. Ce réflexe me semble pourtant tout à fait contemporain. Notez l’ironie : sur le plateau, ce soir-là, se trouvait justement Catherine Fournier, qui venait de passer la semaine à esquiver l’étiquette d’adolescente irréfléchie qu’on tente de lui accoler depuis son départ du Parti québécois. Autrement, je pourrais vous inviter dans ma boîte courriel, où il ne se passe pas une semaine sans qu’un lecteur prenne la peine de m’écrire une critique qui, en dépit de son glaçage argumentaire, prend d’abord appui sur mon âge et mon air.

Lorsqu’on mobilise l’image de la « p’tite fille », ce n’est généralement pas pour désigner une enfant, mais une jeune adulte dont l’assurance ou l’intelligence dérange. On la rabroue en la renvoyant à son enfance, l’expédiant ainsi tout au bas de la hiérarchie de la crédibilité. Culturellement, la petite fille évoque bien sûr l’univers de la candeur et de la pureté, mais aussi celui du caprice, du manque de contrôle de soi, de la faiblesse morale, de l’ignorance. La « p’tite fille » improvise, se laisse influencer par les autres ; elle n’a rien lu et si oui, elle n’a rien compris. Même son potentiel sexuel est retenu contre elle, ou alors on la méprise précisément pour cela, sans l’admettre.

Même l’envers de la petite fille en colère, la première de classe, n’accède pas à la crédibilité. Une fille à son affaire manque de personnalité, une fille qui sort du rang manque de contrôle. On perd à tout coup. On se dit que le temps et l’expérience finissent par arranger les choses. Mais une amie, cette semaine, s’interrogeait à juste titre : y a-t-il, quelque part sur le continuum entre la « p’tite fille » et la « matante », un moment où une femme est considérée comme une interlocutrice légitime ? Il est à se demander si la présence publique des femmes ne suit pas un arc qui les fait passer directement du mépris à l’invisibilité.

Qu’est-ce que ça change, me direz-vous, pour autant que vous agissiez ? Du nerf ! Bien sûr. N’empêche, ce stéréotype légitime bien des choses dont on se passerait. On te coupe la parole. On remet puérilement en question tout ce que tu dis. On te hurle dessus au téléphone avant de te passer tendancieusement la main sur la taille dans un événement public. L’infantilisation sur le plan intellectuel, les belles façons dans les mondanités ; on te signale ta place.

Et ça marche. Les « p’tites filles », grandes comme petites, doutent. La revue Science publiait en 2017 une étude démontrant que dès le plus jeune âge, les filles associent la grande intelligence à l’autre sexe, si bien qu’elles délaissent les activités destinées aux enfants dits brillants. « Pas pour moi ! » Et à force de rappeler aux « p’tites filles » qu’elles ont raison de douter d’elles-mêmes, on s’habitue à ce que leurs actions soient peu reconnues.

Prenez le geste d’Amanda Simard. Sa décision de quitter son parti a dû exiger son lot de sacrifices. Or ce n’était pas un effet de toge ni une désertion du combat politique, comme l’a laissé entendre M. Mulroney. Sa démission a provoqué un débat national sur le soutien à la francophonie minoritaire, partout au Canada. Si elle s’était contentée de couper la poire en deux, de s’accorder sagement avec ses collègues, son geste aurait été politiquement beaucoup moins efficace. Est-il encore si difficile d’admettre que les femmes peuvent avoir un sens tactique et un leadership aussi forts que celui des hommes ?

Je me dis qu’au moins, cette posture a l’avantage de forger le caractère. Je lisais cette semaine Qui sommes-nous pour être découragées ?, un livre d’entretien avec Lorraine Guay, une militante bien connue des mouvements sociaux, qui cumule soixante années d’engagement. Ce livre vaut le détour, notamment parce qu’il offre un point de vue privilégié sur les luttes communautaires et citoyennes des dernières décennies, mais aussi parce qu’il soulève une question essentielle : qu’est-ce qui donne l’impulsion de l’engagement ?

Les détails biographiques sont révélateurs. Mme Guay raconte avoir été expulsée de l’école normale, parce qu’elle était de ces petites filles qui s’organisent, et posent beaucoup de questions. Je n’étais pas si radicale, explique-t-elle. Mais elle plaçait l’autorité devant ses contradictions. On traverse dans cet ouvrage une vie guidée par un sens de la justice inébranlable, et par une extraordinaire éthique de la désobéissance. Voilà, ai-je pensé, ce que deviennent les « p’tites filles » qui se tiennent debout : des battantes.

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