Avancer sur le fil du rasoir

Les limites du tolérable changent tellement vite aujourd’hui, avec effet accélérateur des réseaux sociaux, que des questions éthiques sont soulevées en cocotte-minute, sur la scène culturelle comme ailleurs, laissant bien du monde perplexe.

Fallait-il annuler le concert dans un hôtel de Montréal, vendredi, de l’ancien président haïtien Michel Martelly, chanteur sous pseudonyme de Sweet Mickey, ou le laisser se produire au nom de la liberté d’expression ? Ses textes misogynes et les scandales de corruption sous son règne étaient condamnés par des Québécois d’origine haïtienne, opposés à sa venue, et par bien des organismes communautaires. On comprend ceux qui montraient la porte à l’ancien homme fort de Port-au-Prince.

Par contre, le procès du 15 avril prochain pour « productions et distribution de pornographie juvénile » de l’auteur Yvan Godbout et du directeur des éditions AdA, Nycolas Doucet, à propos du roman d’horreur Hansel et Gretel me donne froid dans le dos. La description crue de l’agression sexuelle d’une fillette par son père lui vaut la mise au ban. L’écrivain a été brièvement arrêté le 14 mars, les exemplaires du livre saisis par la SQ et des accusations de production et de distribution de pornographie juvénile ont été faites à l’endroit d’AdA. Une pétition en ligne vole à leur secours. À bas le retour aux autodafés des régimes religieux et politiques totalitaires qui brûlaient jadis des montagnes de livres à l’index !

Approuver ceci. Condamner cela. Ça se déroule vite. Chaque nouvelle polémique devient un cas de conscience. Comment tracer la frontière ? Devant qui ? Devant quoi ? Où sont les guides pour éclairer les lanternes ?

À telle enseigne, il est malheureux que Radio-Canada élimine bientôt de sa grille l’émission hebdomadaire Second regard, en ondes depuis 45 ans. Elle avait évolué au fil des années, passant du débat religieux à des réflexions sur les enjeux éthiques, philosophiques et de spiritualité sans dogme, animée par l’animateur Alain Crevier avec compétence. Les tribunes sont si rares à viser l’éveil des consciences.

 
 

Les clés manquent pour saisir les enjeux du jour, d’où la perte de repères. Chaque camp, droite ou gauche, reste cantonné sur ses positions. On l’a bien vu lors des foires d’empoigne autour des spectacles de RobertLepage SLĀV et Kanata, opposant les considérations d’appropriation culturelle à la liberté créatrice.

Il faut dire que plusieurs chroniqueurs et faiseurs d’opinions (difficile d’y échapper) sont à la fois juges et parties, adoptant un point de vue et demeurant sourds aux arguments contraires susceptibles d’aider les gens à se faire une tête sur les débats complexes en cours.

Doit-on pour autant appuyer l’intimidation et les menaces de mort subies par les chroniqueurs Richard Martineau et Mathieu Bock-Côté du Journal de Montréal, même si on se trouve souvent en désaccord avec leurs propos ? Jamais de la vie ! Les plumes de gauche reçoivent des tomates aussi. Faut-il leur dresser un gibet ? Les réseaux sociaux, parfois si rassembleurs, distillent en sous-main des flots d’appels au meurtre qu’on ne peut avaliser sans se noircir.

De vieilles dominations

Penche d’un côté, penche de l’autre. Zip ! Zap ! Là où un vent de rectitude politique fait grincer des dents dans ses zones d’excès, comment ne pas y voir par ailleurs une preuve d’évolution sociale ? Les femmes, les homosexuels et les représentants des minorités ethniques en ont assez d’être bafoués.

Tant mieux si les femmes se font moins traiter de « pauvres connes », les Autochtones de « maudits sauvages », les Noirs de « sales nègres » et les gais de « tapettes à mouches ». Tant mieux si le harcèlement sexuel et psychologique frappe des murs. Qui se croyait progressiste se découvre oppresseur. De vieilles dominations s’effritent. Reste que la vigilance face aux discriminations ne saurait justifier le bannissement éclair des oeuvres de l’espace public, qui mène au révisionnisme, ni certaines frilosités maladives.

Sous courants contraires, les lumières de tous sont bienvenues. L’essai de Judith Lussier On peut plus rien dire, publié aux Éditions Cardinal, tombe ainsi à pic. En prenant la défense des guerriers pour la justice sociale, la chroniqueuse et animatrice fait entendre un son de cloche qui mérite de résonner. Cette jeune amazone des temps modernes ne passe pas sous silence les intransigeances parfois excessives et les contradictions des militants de gauche, ses frères, mais elle a raison de rappeler les avancées énormes issues de leurs combats et d’appeler au dialogue.

« Plutôt que de percevoir les débats de société comme une remise en question fondamentale de notre identité, nous pourrions les envisager comme une source de richesse permettant à l’ensemble de la population de tendre vers le bien commun », écrit-elle. Bien dit !

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

2 commentaires
  • Jean Thibaudeau - Abonné 23 mars 2019 07 h 16

    SAUF QUE...

    « Plutôt que de percevoir les débats de société comme une remise en question fondamentale de notre identité, nous pourrions les envisager comme une source de richesse permettant à l’ensemble de la population de tendre vers le bien commun. »

    Tout ça est bien joli, mais tant Odile T que (vraisemblablement) Judith Lussier semblent passer à côté de motifs profonds pour lesquels ces SJW sont vertement critiqués et sont porteurs d'idéologies que je considère à abattre à tout prix.

    Les populations majoritaires reçoivent leurs discours comme des remises en question fondamentales de leur identité parce que cela y est bel et bien présent. Elles ne sont pas l'objet d'hallucination collective.

    Certains bien-pensants évoquent souvent la réaction populaire avec des adjectifs connotés négativement: frileux, repliés, racistes... Or, les obsédés de l'identitaire, ce ne sont pas les majoritaires, ce sont les SJW eux-mêmes en idéalisant celui des minorités et en vilipendant celui des autres. Certains n'en sont-ils pas rendus jusqu'à répandre l'idée que le racisme anti-blancs n'est pas du racisme?

    En ADMETTANT malgré tout que les SJW partiraient de bonnes intentions, ils commettent des erreurs majeures qui nuisent bien davantage à leurs causes qu'autre chose, voire même les font régresser:

    * en démonisant tous ceux qui émettent la moindre réserve avec des rafales d'accusations excommuniantes;

    * en essentialisant tout humain à son appartenance à de mythiques 'communautés' issues de leur seule imagination;

    * en brandissant à outrance l'argumentaire de la liberté de choix et de la défense des droits individuels d'une façon qui dépasse même ce qu'osent s'en permettre les néo-libéraux les plus intégristes.

    Avec pareils amis, les minorités vivant de la discrimination n'ont pas besoin d'ennemis, à mon avis.

  • Gaston Bourdages - Abonné 23 mars 2019 09 h 16

    Et si le fil du rasoir...

    ....se prénommait tout simplement « Dignité » à moins que cette dernière n'appartienne qu'à une quelconque fable ou utopie spirito-philo-moraliste ?
    La conscientisation de l'existence de la dignité...ouais !
    « Y a des endroits qui favorisent ça »
    Et si j'osais conclure en disant que j'en ai fait des expérimentations et que ce n''est pas terminé ?
    Surtout....sans prétention,
    Gaston Bourdages
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.