Lâcher prise devant l’inconnu

Photo: Thierry du Bois Lâcher-prise sensuel avec Céline Cassone et Alexander Hille dans «Dance Me». Flirter avec l’abandon est à la fois vertigineux et libérateur.

Je devrais le savoir, pourtant. J’ai tout de même escaladé des pits de sable d’illusions, dégringolé d’autant, repris le flambeau, perdu la flamme, volé, chuté de haut. J’aurais dû apprendre, depuis le temps, que des avions tombent, des trains déraillent, nos destins se détricotent, des fous pètent un plomb et mitraillent du métal sur des vies de sang et de larmes, de vides et d’espoirs. Je ne devrais plus m’en surprendre. Cela ne devrait pas m’ôter la foi.

Mauvais moment, mauvais endroit, bad karma. Nous ne contrôlons rien de rien, et puis c’est tout. On devrait s’en douter, mais on l’oublie, sciemment ou subtilement. Notre angoisse devant la chute finale est telle que nous nous accrochons à tout, à des poignées de valise ne menant nulle part sur des carrousels géants qui tournent en rond dans des terminus terminaux.

Tu veux rester à ses côtés/Maintenant tu n’as plus peur/De voyager les yeux fermés/Une blessure étrange dans ton cœur

Et pour passer le temps, ça se grafigne l’ego sur les réseaux sociaux, ça crie fort pour enterrer le tchou-tchou du train qui entrera en gare sans crier gare. C’est la peur qui s’est trouvé une voie, une voix audible dans l’écho de la toile trouée. C’est la peur qui se fait entendre et tous les sujets prêtent flanc au délire. L’Autre, les femmes, la vitamine C, les religions, la laïcité, ma vie vaut mieux que ta misère et mon avis est plus fort que le tien. L’incertitude les tue et avive leur colère.

Ça donne envie de devenir moine dans un monastère himalayen. Ficher le camp @posterestante et faire face au grand inconnu sur un coussin en forme de nuage.

Lorsque ça tangue dans l’entrepôt, je ressors mes sages, n’importe lesquels, ils me sont tous utiles ; je m’accroche même au baisemain de monsieur Masson derrière son comptoir, à L’Express, lorsqu’il me donne du « madame ». La classe.

Il suffit d’un mot, d’une phrase, pour accepter et renaître (merci Maka), retrouver sa sérénité. La moniale bouddhiste Pema Chödrön qui dit : « Laisser de l’espace pour ne pas savoir est la chose la plus importante de toutes. Quand il y a un grand désappointement, on ne sait pas si c’est la fin de l’histoire. Ce n’est peut-être que le commencement d’une grande aventure. La vie est comme ça. On ne sait rien. »

Danse-moi

Devant le grand néant de l’incertitude, j’ai une vieille amie qui pratique la F**k it Therapy de John Parkin. On organise même des retraites en Italie pour nous apprendre à nous en sacrer autour d’une piscine et d’un verre de prosecco.

Nos émotions contradictoires, nos drames intimes, « mes amis, mes amours, mes emmerdes », ce que disent les autres, nos bobos, nos désirs inassouvis, la vie, quoi, la grande vidange mentale.

On s’en sacre. Tout finit par passer de toute façon. C’est une approche libératrice qui ne néglige pas l’humour et qui a fait ses preuves chez certains initiés anxieux. Comme aurait dit Sénèque aujourd’hui : « C’est le bordel, mais y’a pas de problème. » Ou quelque chose d’approchant.

Il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter d’une étoile dansante

Au-delà de nos zones de vulnérabilités et de turbulences, l’essentiel étant, il me semble, de ne pas en entraîner d’autres dans notre chute. Un à la fois, ne vous bousculez pas. Y’en aura pour tout le monde.

Pour ma part, mes maîtres du lâcher-prise proviennent aussi de la danse, des artistes qui flirtent constamment avec le vide, le déséquilibre, le risque et la peur. J’admirais la première danseuse des Ballets jazz de Montréal dans cette reprise du spectacle Dance Me la semaine dernière.

L’abandon dans les pas de deux, lancée corps et âme vers un partenaire qui la rattrape sans cesse, entrelacée et projetée, portée haut, poupée de chiffon alerte au langage rythmé par la voix de Leonard Cohen.

« C’est ce que je domine le mieux, cet abandon, ce lâcher-prise », me confie Céline Cassone, une perfectionniste avec 26 ans de métier dans son sillage lumineux de danseuse aux cheveux de feu. « Hier, j’ai pris un risque sur un pas. Avec mon partenaire, on se regarde, on sait exactement ce que pense l’autre, un sourire au coin des yeux. J’aime l’idée du risque, de faire confiance. Mais dans le reste de ma vie, c’est autre chose… »

S’abandonner, rien de plus délicieux et de plus courageux. Résister, c’est encore souffrir, s’illusionner sur l’issue de la chute.

Une crisse de chute en parachute

« Nous espérons toujours que nous n’aurons pas à nous déshabiller complètement », disait Trungpa, maître bouddhiste, auteur du Mythe de la liberté. Cette semaine, j’étais couchée au sol dans le dôme de la Satosphère (SAT), observant des corps nus chutant du plafond, projection de travail d’une oeuvre de Dana Gingras qui prendra l’affiche en avril, Chute libre.

La chorégraphe anglophone anime notamment des ateliers de falling body avec des danseurs, le let go créateur. Tomber, être happé par la gravité, s’apprend. Dompter la peur aussi. « Pour moi, être un artiste, c’est sauter dans le vide. Le moment du lâcher-prise est important. » Elle le compare à « tomber amoureux ». « La stabilité est une illusion, comme le contrôle. On ne peut pas rester debout en amour. »

Son film est une allégorie de notre chute finale, la même pour tous, un flirt avec notre vulnérabilité, notre mortalité dont l’éros, cette « petite mort », n’est qu’un avant-goût. « Mais on ne veut pas aller là, croit Dana. La perte, le deuil, la maladie, nous sommes constamment mis devant notre impermanence. » Nous ne sommes pas toujours dignes de conscience et le vertige nous guette au moindre faux pas.

« L’inconnu ne m’a jamais laissé tomber », m’a rappelé une mentore de vie, me conseillant de faire pousser mes ailes.

Nous agissons constamment comme si nous étions immortels, gaspillant ce précieux temps en billevesées stériles et autres jappements sans suite qui se perdront dans la nuit des temps.

J’aime penser que la danse est une école de vie complète, nous forçant à constamment retrouver l’équilibre, même lorsque tout fout le camp. La danse nous force à jouer avec d’autres sur un même terrain. Et parfois, parfois, le sol s’ouvre sous nos pieds, nous glissons dans l’ivresse ou le vertige du vide, nous rappelant que cet instant-là nous prépare à l’ultime lâcher-prise.

N’est-ce pas toute la beauté d’apprendre le métier d’être humain que cette fragilité mise au jour, une symphonie de mains qui se tendent pour amortir la chute avec nous ?

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

Adoré le spectacle Dance Me des Ballets jazz de Montréal. La mise en scène, les éclairages, les costumes, le rythme, le répertoire de Cohen qui semble revivre et les danseurs fluides dans une immense maîtrise de leur art ; tout concourt à nous séduire. Un vrai cadeau. 

 

Le spectacle se termine samedi, mais on pourra le visionner sur grand écran dans 40 salles au Québec, le dimanche 24 mars. À ne pas manquer (aucune salle à Montréal, malheureusement).
 

Savouré le film Chute libre de Dana Gingras, sur un texte inspirant de Marie Brassard, à la SAT, qui sera présenté du 2 au 27 avril sous la voûte de la Satosphère. Attraction terrestre et finalité dans un vertige virtuel nous donnent rendez-vous. J’ai versé une larme durant cette projection hors du temps et du monde. Puissante chute. 
 

Aimé La sagesse espiègle du philosophe Alexandre Jollien. Je n’ai pas lu ce carnet de guérison de façon linéaire. J’y ai puisé mille phrases utiles, même un chapitre qui s’intitule « Danser avec la mort ». Tout est là de nos pathétiques efforts pour l’oublier. « Quand ça grince autour de nous, l’ego se précipite vers du permanent. » Un drôle de bouquin qui s’inspire autant de la liberté par la dépendance de Bukowski que de Nietzsche ou Spinoza. Il y aborde la force du délire mental et de nos misères intérieures (lui-même étant dépendant sexuel aux webcams), les mains tendues dans la chute, l’amour inconditionnel qui le sauve. Bref, un livre-buffet où l’on peut trouver quelque chose à méditer. Il y parle méditation aussi, justement. Et le « C’est le bordel, mais y’a pas de problème » vient d’une de ses amies. 

 

C’est à une ode à la liberté, à l’abandon et à une esthétique digne des statuaires grecques que nous convie l’artiste américain Nick Turner. Ses photographies de chevaux avec lesquels il court nu ou monte à cru en Islande sont totalement épurées et nous ramènent à notre nature sauvage et indomptée. L’ex-écuyère que je suis est à la fois charmée et bouleversée par ce mariage des croupes à nu. Plaisir de l’oeil et de l’esprit. nickturnerstudio.com 

JoBlog

Courir avec les chevaux

C’est à une ode à la liberté, à l’abandon et à une esthétique digne des statuaires grecques que nous convie l’artiste américain Nick Turner. Ses photographies de chevaux avec lesquels il court nu ou monte à cru en Islande sont totalement épurées et nous ramènent à notre nature sauvage et indomptée. L’ex-écuyère que je suis est à la fois charmée et bouleversée par ce mariage des croupes à nu. Plaisir de l’œil et de l’esprit. nickturnerstudio.com
4 commentaires
  • Yves Lever - Abonné 22 mars 2019 11 h 32

    Merci


    Voilà un grand texte de madame Blanchette. La beauté dans la fragilité d'être humain. La sérénité même dans la perte d'équilibre, qui est passage nécessaire vers un nouvel équilibre. La victoire sur la peur de la nouveauté… Le courageux qui devient délicieux... La si profonde citation de Nietzsche: le «chaos en soi» comme état d'âme qui est source d'énergie… L'espoir de toujours trouver une «symphonie de mains» qui amortisse la possible chute.

    À tous ceux qui éprouveraient de la peur devant les sujets qui portent au délire, je dis de résister à la tentation de devenir moine dans un monastère tibétain. À moins d'entretenir l'idéal d'avoir des dizaines de serviteurs qui gèrent la vie quotidienne pour soi (préparation des repas, le ménage, construction et entretien des bâtiments, etc.) J'en ai visité plusieurs : ce n'est pas édifiant.

  • Yvon Bureau - Abonné 23 mars 2019 11 h 49

    Quel merveilleux texte! Merci+++

    Se sentir et ressentir sa vulnérabilité, quelle force l'humain trouvera.
    Lire Dr Alexandre Fauré «S'aimer enfin».

    La 1e demie du texte est superbement bien écrite.

    «La réalité est insupportable pour les humains.» Serge Bouchard.

    Vivre sa vulnérabilité avec les autres. Ensemble

  • Yvon Bureau - Abonné 23 mars 2019 13 h 39

    JE SUIS SECOND REGARD

    Émisson infiniment importante.
    Avons tous le même Dieu : Toutcequinousdépasse. Ou Touskinoudépassssssss
    Y croire, une source.
    Bref, s'ouvrir sagement. Soucre de mieux-être confiant. Au moins un p'tit peu assez.

    Jeunes et vieux, sages et non sages, nous cherchons.
    avons besoin de Second regard

    Nous sommes+++ Second regard

  • Françoise T Dubuc - Abonnée 23 mars 2019 20 h 01

    Cesser de vivre n'est pas tomber.

    Les agonisants sont alités, entourés, dorlotés, aimés comme ils ne l'avaient jamais cru. Sauf bien sûr, quand la fin arrive brutalement en traumas par exemple. On ne tombe pas lorsque tout ralenti , on se repose en respirant lentement, différemment. Une paix inconnue réceptive , enveloppante. Un cœur si fatigué en besoin de repos mérité.
    Faut pas personnaliser " la mort " . C'est un leurre qualifié de toutes sortes de noms depuis trop de temps.
    Seule la fin de vie fait partie de notre histoire. C'est son épilogue. Tout fut fait, tout fut dit. Restera à qui le veut bien lire nos chapitres d'existence ou nos écrits plus ou moins secrets. Il n'est pas donné à tous d'avoir l'intérêt de lire une Josée B. chroniqueuse généreuse. Foi de Francoise ayant subies trois réanimations à différentes époques de mes 76 ans, en arrêt de vie, les derniers signes vitaux sont les plus reposants . Dans mon cas, les nouveaux efforts de revenir furent pénibles et exigeants. Toux doux doucement, simplifions nos moments terminaux à la valeur du juste. Tendresse tendresse pour soi-même, dernière occasion de se recevoir ! Ni houle de mer méchante , pas besoin de chercher désespérément de phare ni de machine à éteindre peurs et tempêtes . Non, plus nécessaire de découvrir une terre ferme où avec fébrilité déposer ses petites racines affaiblies par cette condition inconnue...parasitant toute nourriture physique et mentale.
    Nos mentors et tuteurs contemporains et absents seront présents dans notre esprit.
    Le moment venu , confiance en nous , toute notre essence sera disponible. La main s'ouvrira d'elle mème, aucune déchirante prise à lâcher. Pas d'attrapée attendue, ni chute douloureuse. Les nôtres ont reçu de nous. Ils continueront à écrire leur histoire.
    La foi primordiale est celle que nous avons pour nous-mêmes, croyons en nous. Souhaitons nous la paix .
    Abandonnons nos crayons, pinceaux et autres papiers , plus besoin de dessiner son " à venir "
    Traitement vers la tranquillité viva