La substance noire

Les livres de François Gravel sont si pétillants, si fins, si pleins d’entrain que je n’aurais jamais imaginé que la vie du romancier puisse comporter des zones d’ombre. Ce n’est donc pas sans surprise que j’ai lu, l’an dernier, La petite fille en haut de l’escalier (Québec Amérique), un récit dans lequel Gravel trace un portrait amer de sa mère, une femme frustrée, convaincue de détenir « le monopole absolu du malheur ». Quoi ! Mon romancier guilleret préféré avait eu une enfance assombrie par une mère versée en lamentations incessantes ?

Cela explique peut-être, justement, le refus du pathétique qui caractérise l’œuvre de Gravel. Sa mère, explique-t-il, passait son temps à gémir à l’heure des corvées ménagères. L’écrivain et un de ses frères sont devenus, plus tard, des hommes mariés assumant leur part des tâches domestiques dans la bonne humeur. « Nous avons longtemps pensé, écrit Gravel, que nous agissions ainsi en raison de convictions féministes, mais il n’en était rien. Nous préférions simplement nous en charger nous-mêmes plutôt que de risquer d’entendre un seul début de ce qui aurait pu devenir une lamentation. »

Cette allergie à la complainte n’empêche pas Gravel de témoigner de son ressentiment envers sa mère. Abandonnée à l’âge de quatre ans par son père veuf, cette dernière sera élevée par son oncle prêtre, un homme autoritaire, mais dont le prestigieux statut rejaillit sur sa pupille. La petite fille sera donc privée d’affection familiale, mais vivra dans la ouate sur le plan matériel. Cette situation la rendra inapte au rôle de mère de famille nombreuse, ce qu’elle deviendra pourtant, avec le chemin de croix qui s’ensuit.

La femme gardera, sa vie durant, une nostalgie pour l’époque dorée où elle était fille, imposant ainsi à ses enfants le triste spectacle de l’insatisfaction permanente. « Il y avait longtemps, écrit Gravel, que je savais que Martine vivait au paradis avant de nous connaître et que l’enfer, c’était nous autres. » Le sujet est sombre, mais le style brille par sa gracieuse légèreté. Même plongé dans la gravité, Gravel ne perd pas sa manière.

Tendresse et lucidité

C’est cet esprit que l’on retrouve dans À vos ordres, colonel Parkinson ! (Québec Amérique, 2019, 168 pages), un récit dans lequel l’écrivain raconte son expérience de recrue dans le rang des personnes atteintes de cette maladie neurologique dégénérative. Qu’on ne s’attende donc pas à un témoignage larmoyant et narcissique.

Gravel, bien conscient de la gravité de l’affection, ne crâne pas ; il narre plutôt avec tendresse et lucidité son entrée dans ce territoire mystérieux et inquiétant. « À chacun, note-t-il, sa façon de traverser les épreuves. La mienne, c’est de m’installer devant mon ordinateur et de raconter des histoires. »

Et dans cet art, Gravel est un maître, comme il l’a montré avec Comment je suis devenu cannibale (Québec Amérique, 2018), une sorte de petit art du roman dans lequel l’écrivain se livre à une leçon de narratologie, tout en créant une histoire sous nos yeux. Aussi, même s’il reconnaît son « incontestable incompétence en médecine », Gravel sait raconter sa maladie.

Banale et soudaine incapacité

Tout commence par une banale et soudaine incapacité de lancer un frisbee, suivie de fatigue chronique, de difficultés à calligraphier et d’une démarche maladroite. Le diagnostic tombe en 2016, alors que l’écrivain a 65 ans. Une dépression s’ensuit — Gravel confie être déjà passé par là vingt ans plus tôt —, surmontée avec quelques comprimés, l’aide d’une psy et de la course à pied. Les mots, ensuite, comme toujours chez cet auteur de plus de 100 livres, prennent le relais.

Réapprendre à marcher, en somme. Pas à pas, jour après jour, en ne tenant jamais rien pour acquis. J’ai longtemps cru que le parkinson était une maladie. Je m’aperçois aujourd’hui qu’il s’agit plutôt d’un cours de philosophie.

Gravel fait la liste de ses symptômes, explore l’histoire de la maladie et de son découvreur — le médecin et militant anglais James Parkinson (1755-1824) —, parle de quelques personnages historiques ayant souffert du parkinson, notamment Dalí et Hitler, salue les scientifiques qui cherchent un remède à la maladie et évoque même sa mort — qui, réjouissons-nous, n’est pas imminente — en empruntant les mots de son maître à penser, Georges Brassens.

Bien que désormais vacillant à cause de sa substance noire — une partie du tronc cérébral —, en panne de dopamine, l’écrivain n’a rien perdu de son esprit vif, capable de transformer n’importe quelle expérience en un captivant récit gorgé d’humanité.

Pour la première fois de sa vie, Gravel, dans ce livre, réclame le droit « de se plaindre un peu ». Juste assez, dit-il par exemple, pour que son amoureuse, la romancière Michèle Marineau, vienne l’aider à couper des légumes. « Je saisis chaque fois l’occasion de l’inviter à mes côtés, confie-t-il. Je serais bien bête de ne pas en profiter. Vous en feriez autant si vous la connaissiez. » Contrairement à sa mère, Gravel sait qu’un malheur doucement partagé fait moins mal.

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2 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 23 mars 2019 09 h 31

    J'ai été nourri à vous lire monsieur...

    ...Gravel et vous monsieur Cornellier d'autant plus que je commence tout juste à m'asseoir dans un fauteuil, y prendre un livre et l'ouvrir. Mes gris cheveux en sont tous surpris.
    À la seule lecture de votre titre du jour, j'ai réagi....« La substance noire.....», est-ce que cela me dit quelque chose en particulier et de particulier ?
    Quel laboratoire que celui de la vie...expérimentée ! Comme ? Entre autre, passer du noir, du lugubre, macabre voire tragique noir au libérateur, pacifiant et si nourrissant blanc éclatant., processus contenant cet essentiel ingrédient de la vie qu'est celui de la résilience.
    Monsieur Gravel m'en apparaît modèle.
    Merci à vous de nous l'avoir présenté.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Gilles Tremblay - Abonné 23 mars 2019 14 h 09

    Consolez-vous, Monsieur Gravel ! Vous n’êtes pas seul à tremper dans cette ténébreuse mer.

    Heureux de savoir que je ne suis pas seul, même si je ne suis pas écrivain. La mienne a passé sa vie à radoter et à se lamenter que mon père l’avait abandonné et laisser seule avec sa flopée d’enfants sur les bras. Dans les faits, le pauvre homme a abandonné sa famille et quitta son couple dès son décès !