Le pays de cocagne

S’il y a une chose que le « parti du changement » n’a pas changée, c’est l’autocongratulation pour tout ce qui va bien et le rejet de la responsabilité de tout ce qui va mal sur « l’ancien gouvernement ».

Depuis quarante ans, jamais un gouvernement du Québec n’avait hérité d’une situation financière aussi avantageuse que celui de François Legault. Il ne fallait évidemment pas s’attendre à ce que le ministre des Finances, Eric Girard, remercie les libéraux d’avoir fait le sale travail à sa place, mais il aurait pu s’abstenir de faire le grand écart pour manifester sa reconnaissance à… Lucien Bouchard, « ce grand premier ministre qui a eu le courage de changer le cap budgétaire du Québec », mais dont le plus grand mérite est peut-être d’être le mentor de l’actuel premier ministre.

Il est vrai que M. Bouchard avait réussi à entraîner le Québec tout entier dans sa quête du déficit zéro, ce qui a fait éclater la coalition qui avait presque permis au oui de l’emporter en 1995 et ouvert la voie à la création de Québec solidaire. Vingt ans après sa croisade, M. Girard clame sa fierté d’engager le Québec sur « le chemin de l’autonomie financière au sein du Canada ».

Les années Bouchard n’étaient plus qu’un lointain souvenir en 2014, quand le gouvernement Couillard a hérité d’un sérieux déficit. Certes, il en a exagéré l’importance, comme il a trop forcé sur l’austérité par la suite, mais la CAQ ne pourrait pas donner l’impression de conduire le Québec vers le pays de cocagne sans les douloureuses compressions budgétaires dont le PLQ a payé le prix le 1er octobre dernier.


 

Que la politique demeure une chose ingrate n’enlève cependant rien aux mérites du premier budget de l’ère caquiste, qui respecte les engagements pris durant la campagne électorale.

Que ce soit en éducation ou en santé, les réinvestissements promis sont au rendez-vous, tout comme l’abaissement du fardeau des contribuables. Même les ressources consacrées à la culture dépasseront le mythique 1 % de l’ensemble des dépenses gouvernementales.

C’est au congrès de la CAQ, en mai prochain, que le premier ministre devrait présenter « l’approche bonifiée » de lutte contre les changements climatiques qu’a évoquée le ministre des Finances. Pour le moment, les mesures annoncées s’inscrivent simplement dans la continuité des libéraux, mais il y a au moins un espoir que la CAQ ait finalement découvert qu’il y a urgence.

Il faut bien que l’opposition joue son rôle, et l’ancien ministre des Finances Carlos Leitão a fait un louable effort pour déprécier le budget de son successeur, mais l’entendre s’inquiéter de l’avenir des services publics était presque surréaliste.

Il est vrai qu’entre les bonnes intentions et la réalité du terrain, la distance peut être grande. On ne peut que se réjouir de la construction de « belles écoles », dont l’environnement sera « beau et stimulant », et de la mise en oeuvre du « grand projet de maisons des aînés ».

L’État n’est cependant pas uniquement le répartiteur des fonds publics. Il est aussi un employeur qui devra faire face au problème de la pénurie de main-d’oeuvre comme tous les autres. C’est très bien de vouloir aider les entreprises à trouver les travailleurs manquants, mais où le gouvernement prendra-t-il les enseignants qui animeront ces nouvelles écoles et les préposés qui prendront soin des aînés ?

M. Girard a répété que la baisse des seuils d’immigration était temporaire et que les ressources additionnelles consacrées à l’intégration des nouveaux arrivants permettront éventuellement de les relever, mais cela ne règle en rien la pénurie qui sévit maintenant dans des écoles vétustes et des CHSLD surchargés.


 

Ce premier budget, où il s’agissait essentiellement de gérer l’abondance, aura sans doute été le plus facile pour M. Girard. On lui souhaite que les prochains le soient aussi, mais rien ne garantit que la croissance de l’économie permettra de soutenir un tel rythme d’augmentation des dépenses. Aussi bien en santé qu’en éducation, le ministre prévoit déjà qu’il sera nettement moindre à compter de 2020-2021.

Le ministre des Finances s’est dit très fier des mesures pour stimuler l’investissement qu’il a annoncées dans sa mise à jour économique et financière de novembre dernier. Il n’a cependant pas voulu préciser le taux de croissance de l’économie qu’il en attend.

« Ce n’est pas une bonne politique de gestion de faire l’autopromotion de ses propres mesures », a-t-il expliqué. Ce n’est peut-être pas indiqué pour un banquier, mais M. Girard est sans doute le premier politicien à en faire sa règle de conduite.

Il est vrai que les transferts fédéraux, dont le rythme de croissance a chuté de façon importante en 2019-2020, même s’il est supérieur à celui des revenus autonomes, repartiront à la hausse dès l’an prochain. Le premier ministre Legault a beau pester contre la péréquation, le Québec est encore très loin du jour où il pourra s’en passer.

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14 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 22 mars 2019 07 h 13

    L’héritage maudit

    Monsieur Girard et la CAQ au grand complet peuvent bien se réjouir d avoir hérité de beaucoup d’argent du gouvernement Couillard. Et il semble bien que tout le monde est en liesse dans cette valse des millions et des milliards qui nous étourdit tellement elle nous emballe.

    Mais il se trouve effectivement qu’il manque de danseurs dans bien des secteurs de ce grand bal pour lequel on met beaucoup d’argent dans ses décors. Et que, s’il en manque ici, ceux qui restent là sont trop fatigués pour bien suivre la musique pour laquelle ils ont fini par perdre l’intérêt.

    Il est très dommage que cela fasse aussi partie de l’héritage laissé par ses prédécesseurs et qu’on ne semble pas trop y penser, heureux que l’on est chez les héritiers, de danser dans l’argent si durement gagné sur le dos et dans la poche des gens.

  • Gilbert Talbot - Abonné 22 mars 2019 07 h 33

    Une berceuse budgétaire.

    Voilà! Les orientations budgétaires du nouveau gouvernement sont lancés et suivent les roulières des lucides Bouchard et Leitao. Le gouvernement caquiste s'inscrit dans la continuité libérale et non dans le populisme de droite de Ford en Ontario, Il reprend à son compte le nationalisme revendicateur de la défunte Union Nationale. M. Girard m'apparaît comme une sorte de progressiste-conservateur à la Brian Mulroney, qui peut tout régler dans une discussion entre amis, d'un verre de scotch...irlandais bien sûr. J'ai l'impression de remettre mes vieux chaussons, assis dans la berceuse, pendant que maman Girard me chante une berceuse pour m'endormir.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 22 mars 2019 07 h 48

    L'imaginaire a ses limites : des municipalités au Québec encore sans aqueduc ni égouts!

    La propension de se complaire, par les ministres des finances du Québec, lors de la présentation du budget relève du code d'information visuelle prisée par ceux et celles qui doivent en mettre plein la vue pour sensibiliser l'auditoire. Oui, le rire, le sourire, la posture, font aussi partie de cette stratégie qui cependant est futile quand on sait qu'il y a des problèmes récurrents concernant le bien être essentiel et la santé au Québec.
    Au 21e siècle, comme dans les régions les plus pauvres sur la Terre, il y a encore chez nous des municipalités qui n'ont ni eau ni égout! Qui en sont les responsables? Les fonctionnaires en charge de régler au plus pressé cette situation qui perdure depuis des décennies? Le gouvernement provincial qui, au lieu de prendre la balle au bond, se cantonne dans les chemins traditionnellement pris par les ministres? La plupart des puits sont contaminés et avec la sécheresse de plus en plus significative, la population prise en otage doit se débrouiller toute seule! Il faut le vivre, achat d'eau embouteillée, récupération de l'eau de pluie, quand il y en a, etc.
    Non, ce n'est pas un malade imaginaire qui écrit ses lignes, mais plutôt un citoyen qui en a marre de ce laissé pour compte des politiciens sans coeur, sans sensibilité, et comme font comme si...depuis plusieurs décennies! Alors, SVP, cachez ce REM et autre dépense de ce type, et pensez aux concitoyens malmenés chaque jour par ce manque de services, et donc beaucoup sont des ainés!

  • Clermont Domingue - Abonné 22 mars 2019 08 h 46

    Briques et bétons..

    L'école ce n'est pas la brique et le béton. Ce sont les écoliers(ères), les élèves et les étudiants(tes). Il y a aussi les enseignants(tes). A voir les petits millions que le banquier met pour les personnels,en comparaison des milliards qu'il met ailleurs, je ne crois pas que l'éducation soit la priorité de ce gouvernement.

    Le Ministre songe-t-il à recruter en France? Il ferait d'une pierre deux coups.Nous aurions de jeunes enseignants(tes) pas trop coûteux(ses) et ça améliorerait la qualité de la langue de certains(taines)

  • Gylles Sauriol - Abonné 22 mars 2019 08 h 54

    Mon mais.......quand même!!!!

    “mais la CAQ ne pourrait pas donner l’impression de conduire le Québec vers le pays de cocagne sans les douloureuses compressions budgétaires dont le PLQ a payé le prix le 1er octobre dernier.” M David

    Ne pas oublier également que le PLQ après avoir coupé dans les services à la population, était prêt à vider la cagnotte en promesses électorales. Preuve s’il en est de l’inconsistence sinon d’une certaine improvisation en ce qui concerne ses décisions en matière de gestion des fonds publics .

    • David Cormier - Abonné 22 mars 2019 13 h 33

      Les libéraux ont coupé à qui mieux mieux, mais non sans promettre des milliards à leur clique de médecins.