La fin d’un monde

Il faut, semble-t-il, atteindre un âge vénérable pour adopter la posture du sage et regarder le monde avec ce sourire narquois au coin des lèvres qui chuchote aux oreilles angoissées : la fin d’un monde n’est pas la fin du monde. Le grand historien français Pierre Nora, dans un récent article publié par Le Monde, mettait en garde contre toute posture apocalyptique.

Le monde va mal, personne ne le nie, mais sa fin immanente marquera la fin d’un monde, le nôtre, et non la fin de l’être en tant que tel. Du haut de sa tour d’ivoire, l’historien nous presse de réfléchir sur les révolutions que l’humanité a connues depuis les 40 dernières années et dont il vaut mieux être conscient si on veut mieux se préparer à la fin d’une certaine idée de notre monde.

Ne nommons que les plus importantes : la révolution démographique et son chiffre ahurissant de 10 milliards d’individus d’ici 30 ans ; la révolution écologique et climatique allant de la posture cartésienne de posséder la nature (comprendre : l’exploiter) à la Terre elle-même, laquelle crie au secours face aux bouleversements qu’elle n’a pas connus depuis 120 000 ans ; la révolution géostratégique et le constat que l’Occident a perdu le gouvernement du monde ; puis la révolution politique avec l’épuisement des systèmes démocratiques et leurs réponses inadéquates face au pluralisme des valeurs.

Et enfin, la plus importante, la révolution « holiste », où le tout de la collectivité (surtout nationale) empiétera de plus en plus sur les intérêts particuliers. Faute d’utopies porteuses de flamme visionnaire pour un monde commun, la révolution technologique accompagne de près la révolution holiste et marque, indubitablement, le passage d’une ère à une autre.

Ce que toutes ces révolutions ont fait à notre monde présent est d’une préoccupation sidérante. Nous vivons en pleine perte de repères, mais surtout en plein effondrement d’un socle commun, le seul garant d’une humanité qui a du sens.

Commençons par un fait inédit qui n’a pourtant pas fait couler beaucoup d’encre. En 2016, le respectable dictionnaire d’Oxford introduit dans ses pages un mot sur lequel il nous faut désormais longtemps méditer : post-vérité. Le dictionnaire définit le mot comme se reportant « aux circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur l’opinion publique que ceux qui font appel à l’émotion ou aux croyances personnelles ». Autrement dit, la distinction du vrai et du faux s’efface devant la puissance de ce que l’on peut « faire croire ».

Dans son dernier livre, La faiblesse du vrai. Ce que la post-vérité fait à notre monde commun, la philosophe française Myriam Revault d’Allonnes apostrophe avec justesse le non-sens en lien avec la révolution technologique. L’insignifiance surgit désormais « au premier plan de la scène du monde », accompagnée de la post-vérité, laquelle instaure « un nouveau régime d’historicité ».

Mais avant de comprendre de quoi il est question, il faut, pense la philosophe, essayer de répondre à ceci : à quoi la post-vérité porte-t-elle atteinte ? À la vérité des faits. Dès lors disparaît l’idée de vérité, avec tout ce que cela veut dire, à savoir la fin des repères communs et le début d’un monde « inhumain et impartageable, car on ne peut échanger ni idées, ni sentiments, ni émotions ». Autrement dit, le règne de la post-vérité et des fake news anéantit notre sens commun et notre capacité mentale qui, pour donner du sens à notre existence, exige de nous, animaux politiques, d’entrer dans une communauté de langage aux horizons signifiants. Et la philosophe de conclure, malgré la chair de poule de ses lecteurs : « Le monde — qui est avant tout celui des relations entre les hommes, leur inter-esse — devient un désert dès lors que se défait le sens commun que nous avons en partage et qui nous permet d’échanger les uns avec les autres, d’entretenir avec le monde une relation sensible à laquelle nous pouvons nous fier. »

Il manque peut-être à Pierre Nora la lucidité de Myriam Revault d’Allonnes qui pointe, sans détour ni compromis et avec une pertinence à couper le souffle, la véritable révolution en cours, celle de la post-vérité qui défait sous nos yeux, à une vitesse sidérante, les nœuds qui tissaient la toile de notre monde. C’est donc à la fin de notre monde, tel que nous l’avons connu, et à l’avènement d’une ère totalement inconnue que nous assistons en direct.

Comment sera-t-elle d’ici quelques décennies ? Ou plutôt, de quoi seront faits nos lendemains durant le règne de la post-vérité ? Un indice s’impose de lui-même dont aucune sagesse ne pourra atténuer le sentiment d’angoisse qu’il véhicule : tout grand vide, raconte la grande dame l’Histoire, avant de faire pencher le balancier de l’autre côté, est nécessairement passé par les expériences totalitaires. S’il faut parler d’une révolution, c’est bien de celle de la post-vérité que nous vivons en direct puisque jamais l’humanité n’avait autant effacé la distinction entre le vrai et le faux. Place à la nouvelle ère, celle des chimères et des mythologies farouchement subjectives, donc étouffantes et sans doute mortelles.

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8 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 23 mars 2019 06 h 08

    Ouf! Que j'ai fait à vous lire...

    ...madame Ombasic. Que de matériel dans votre analyse ! Que de lucidités que les vôtres ! Il semble qu'il nous « faudra », ( mot que je n'aime pas parce que je me sens jamais obligé à...je suis libre, non ? oui ? ) oui, il nous « faudra » frapper un mur pour prendre conscience. Un peu comme, dans moult cas, un lit d'hôpital pour réaliser les richesses de la santé ou encore une cellule de prison ou de pénitencier ( c'est mon cas ) pour réaliser que LES valeurs existent, que le bien commun existe, que la propreté, toutes formes et applications confondues, existe, que la droiture, la transparence, la vertu, pour ne nommer que celles-ci sont disponibles à tout être humain; que l'égo est possiblement la pire Bête à l'Homme et chez l'Homme. Convaincu je suis que l'orgueil est soit le père soit la mère de tous les vices. Le prix à payer pour la « post-vérité » est énorme. J'en témoigne. J'ai le privilège de signer une série de quatre courts articles dans le journal « Montréal Campus » de l'Université du Québec à Montréal, Articles coiffés du titre de « Chroniques d'un ex-détenu » Le mur dont je parle plus haut y est omniprésent. Que de souffrances !
    Ah ! L'éphémère de chacun de nos « p'tits mondes »
    Merci madame Ombasic. L'optimisme m'habitant vous salue.
    Mes respects et surtout sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Réal Boivin - Abonné 23 mars 2019 08 h 56

    La post-vérité vient de quelque part.

    Très bonne analyse, Mme Ombasic, de notre monde.

    L'ère de la post-vérité a été construite de toute pièce par les gouvernements et les médias traditonnels qui ont commencé à museler et censurer les citoyens, lecteurs, auditeurs, en leur dictant ce qui était possible de dire ou d'écrire sur la place publique et dans les grands médias. Les citoyens se sont donc tournés vers les réseaux sociaux créant ainsi des espaces de discussions qui sont souvent favorables à leur mode de pensée mais qui ont le défaut d'être égocentriques. Les universités, qui sont supposées être des oasis d'échange et de favoriser la discussion, se sont mises à interdire certain sujet sous prétexte de ne pas choquer certaines personnes.

    La boucle de la censure est maintenant fermée. Les groupes et groupuscules idéologiques se défoulent maintenant sur la toile et l'ère de la post-vérité a un bel avenir.

  • Jacques de Guise - Abonné 23 mars 2019 11 h 30

    Pour des démarches explicitées et claires

    Je favorise la perception de M. Pierre Nora, en ce sens qu’il est évident que nous assistons au délitement d’un socle commun (qu’il nous faut refonder).

    Il faut le dire que ces préoccupations liées aux fakes news et à la post-vérité sont des préoccupations des médias, car c’est la fin du monopole qu’exercent les « sachants » c’est-à-dire ceux qui s’étaient autoproclamés les porteurs de vérité objective car fondée sur des faits avérés, comme si ces derniers pouvaient exister en dehors de l’interprétation que l’on en donne. Il est là le travail à faire pour se sortir de cette crise de confiance généralisée vis-à-vis de ces « sachants ». Il faut refonder la reconnaissance mutuelle de la véracité des faits avérés et se sortir de ce monopole qu’exerce les supposés propriétaires des faits avérés. Seule une démarche explicite peut nous sortir de ce guêpier, dans lesquels nous ont fourré les politiciens, les militants politiques, les communicants, les lobbyistes, les journalistes et les médias, etc., de tout acabit via une vulgarisation trop souvent hasardeuse. À force de jouer avec les codes de tout énoncé, on a abouti à la situation actuelle.

    C’est comme si tout le travail fait par les post-modernes n’avait pas eu lieu ou était ignoré. On semble encore pris dans cette polarisation entre l’objectivité et la subjectivité. Pourtant, il me semble essentiel de s’entendre sur la matérialité de certains faits avérés en étant clair quant à l’angle sous lequel on regarde la réalité. La base d’une saine discussion démocratique est de reconnaître l’autre comme un partenaire légitime afin de favoriser la poursuite de l’échange.

    La vérité est-elle universelle? La vérité est-elle plurielle? Peut-elle être subjective? On semble encore coincé entre le positivisme qui défend l’idée d’une vérité absolue et objective et le constructivisme qui affirme une réalité relative et subjective!

  • Jacques de Guise - Abonné 23 mars 2019 11 h 30

    Pour des démarches explicitées et claires

    Je favorise la perception de M. Pierre Nora, en ce sens qu’il est évident que nous assistons au délitement d’un socle commun (qu’il nous faut refonder).

    Il faut le dire que ces préoccupations liées aux fakes news et à la post-vérité sont des préoccupations des médias, car c’est la fin du monopole qu’exercent les « sachants » c’est-à-dire ceux qui s’étaient autoproclamés les porteurs de vérité objective car fondée sur des faits avérés, comme si ces derniers pouvaient exister en dehors de l’interprétation que l’on en donne. Il est là le travail à faire pour se sortir de cette crise de confiance généralisée vis-à-vis de ces « sachants ». Il faut refonder la reconnaissance mutuelle de la véracité des faits avérés et se sortir de ce monopole qu’exerce les supposés propriétaires des faits avérés. Seule une démarche explicite peut nous sortir de ce guêpier, dans lesquels nous ont fourré les politiciens, les militants politiques, les communicants, les lobbyistes, les journalistes et les médias, etc., de tout acabit via une vulgarisation trop souvent hasardeuse. À force de jouer avec les codes de tout énoncé, on a abouti à la situation actuelle.

    C’est comme si tout le travail fait par les post-modernes n’avait pas eu lieu ou était ignoré. On semble encore pris dans cette polarisation entre l’objectivité et la subjectivité. Pourtant, il me semble essentiel de s’entendre sur la matérialité de certains faits avérés en étant clair quant à l’angle sous lequel on regarde la réalité. La base d’une saine discussion démocratique est de reconnaître l’autre comme un partenaire légitime afin de favoriser la poursuite de l’échange.

    La vérité est-elle universelle? La vérité est-elle plurielle? Peut-elle être subjective? On semble encore coincé entre le positivisme qui défend l’idée d’une vérité absolue et objective et le constructivisme qui affirme une réalité relative et subjective!

  • Gilles Tremblay - Inscrit 23 mars 2019 14 h 42

    Pas de panique à bord. Restons calmes, mes amis.

    Et qu’en penserait aujourd’hui, de cette fin du monde, un paléo-Gaulois de la jules César Romaine et ses centurions sanguinaires d’il y a 2000 ans ? Que ce n’est pas que le ciel qui lui tomberait sur la tête qu’il craindrait, mais l’univers entier. Malgré la paranoïa de nos ancêtres gaulois, bouffeurs de racines santé, j’écris ces quelques lignes de mon vivant, heureusement. Pour dire vrai, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, bon an, mal an. Gardons espoir, nous serons là, au prochain réveil, pour lire votre chronique Madame Ombasic.