«Le Québec, c’est moi»

En cette Journée de la francophonie — qui coïncide curieusement avec la Journée mondiale du bonheur et du bien-être —, comment se porte la francisation au Québec ? Le gouvernement Legault, toujours décidé à prendre moins d’immigrants mais à « en prendre soin », réussit-il là où son prédécesseur avait lamentablement échoué ?

On se souvient du rapport dévastateur de la vérificatrice générale en novembre 2017 : non seulement la majorité des immigrants n’atteignent pas le niveau minimal de français déterminé par le MIDI (ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion) pour décrocher un emploi, mais à l’oral, seuls 9 % réussissent à ce niveau.* Et c’est sans parler des griefs des profs de français du même ministère qui, au printemps 2018, criaient « au secours ». Évaluation déficiente, impossibilité de reclasser les étudiants immigrants ou de les faire redoubler, manque de suivi, lourdeur administrative. Le gouvernement, qui a l’intention de faire passer un test de français aux 40 000 immigrants qui auront « le bonheur » d’être sélectionnés, réussit-il, lui, le test de l’amélioration tant promise ?

« Des améliorations, on en voit », me dit un prof de francisation — qui préfère par ailleurs ne pas être identifié. Le MIDI a beau avoir corrigé certains problèmes relevés par ses quelque 400 enseignants, la bureaucratie demeure lourde au sein du ministère et l’emploi, précaire. Mon interlocuteur, malgré d’assez bonnes dispositions vis-à-vis du gouvernement Legault et une grande aptitude à enseigner le français (j’aurai l’occasion de le constater de visu), ne court pas de risque.

Ce qui a changé ? « L’absence de suivi », une des principales lacunes énumérées tant par la VG que les enseignants en francisation, est sur le point d’être corrigée par l’instauration d’un « parcours de cheminement personnalisé ». Jusqu’à maintenant, il était impossible de savoir « pourquoi un étudiant arrêtait ses cours ou pourquoi soudainement il réapparaissait », précise mon interlocuteur. Aussi bien dire qu’à partir du moment où un immigrant n’était plus sur les bancs d’école, on en perdait la trace. Le « prendre soin » ne serait donc pas une parole creuse ? Il est malheureusement « trop tôt » pour répondre à la question, le ministère étant incapable pour l’instant de fournir des précisions sur ce suivi tant attendu.

Autre changement à noter : on parle de mettre fin à l’évaluation en ligne. Aussi incroyable que cela puisse paraître, un immigrant pouvait encore récemment passer son test de français sur le portail du ministère de l’Immigration. « Il pouvait se classer niveau 5 sans parfois parler un mot de français », me dit le prof. Vous vous imaginez alors le capharnaüm à l’intérieur des classes, échelonnées sur huit niveaux ? Le décalage était d’ailleurs manifeste dans la classe à laquelle j’ai assisté entre les immigrants asiatiques et ceux d’Amérique latine ou du Maghreb — pourtant tous classés à un niveau intermédiaire.

En plus de conseillers pédagogiques récemment embauchés pour assister les enseignants, le ministère se dit donc ouvert à embaucher des évaluateurs afin de reclasser les élèves au besoin. Là où le flou persiste, par contre, c’est dans la possibilité de faire « redoubler les étudiants ». Encore aujourd’hui, indépendamment de son progrès en classe, un élève immigrant est souvent automatiquement inscrit au prochain niveau. C’est une question de sous : une classe de moins de 20 élèves perd sa subvention, diminuant ainsi l’ensemble des cours offerts. Recaler un étudiant peut aussi vouloir dire perdre son poste pour un enseignant dont la classe, faute d’étudiants, aurait été rayée. Dans un tel système, où est l’intérêt à procéder à une véritable évaluation ?

C’est ce système basé sur le nombre plutôt que la capacité réelle qui est largement responsable de l’échec relevé par la VG. Aujourd’hui, la consigne s’est assouplie sans nécessairement avoir été changée. « Parfois, le redoublage est accepté, parfois non », dit mon guide. Interrogé sur le taux de réussite actuel, le ministère, lui, répond ne pas avoir de chiffres. « Ce n’est pas quelque chose qu’on évalue », me dit-on.

S’il y a encore beaucoup à améliorer en francisation, les classes sont en soi loin d’être désolantes. Le programme utilisé, d’abord, est réputé pour son pragmatisme et son efficacité. Le vocabulaire qu’on privilégie est celui de tâches pratiques (ouvrir un compte en banque, louer un appartement…) et les temps de verbes s’apprennent en fonction de ces étapes essentielles. Mais ce qui saute aux yeux, surtout, c’est combien ces classes sont souvent le seul lieu d’appartenance pour ses élèves. Ils sont là pour ne pas se sentir seuls, tout autant que pour apprendre. Et puis, tout ce qu’ils savent de leur nouveau pays, c’est ici qu’ils le puisent. « Le Québec, c’est moi », dit le prof, souvent remercié à coups d’enchiladas, de gumbos et de currys faits maison.

Si le gouvernement Legault tient tant à dorloter les nouveaux arrivants, ne faudrait-il pas commencer par s’assurer qu’ils soient beaucoup plus nombreux à s’inscrire en francisation  ? Aux dernières nouvelles, moins du tiers des immigrants non francophones en bénéficiaient.

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19 commentaires
  • Eric Ricard - Abonné 20 mars 2019 01 h 56

    Très pertinente chronique !

    Oui le Québec c'est nous !

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 20 mars 2019 03 h 14

    Schizophrénie linguistique!

    Hors pays,les consulats qui reçoivent les demandes d'immigrations sont biaisés dans la sélection adéquate
    par les pressions des entreprises en manque de travailleurs;cette contrainte majeur qui oblige à prioriser le
    nombre sur la qualité du potentiel d'apprentissage linguistique,institue un laxisme qui,en bout de ligne,donne
    les statistiques défavorables énoncées par la chroniqueuse.

    Pour beaucoup d'immigrants,le Québec n'est qu'une première étape vers le Canada ou les U.S.A.Dans cette
    perspective à quoi bon se fendre en quatre pour apprendre le français alors que partout ailleurs en Amérique
    c'est l'anglais qu'il est souhaitable de savoir parler!Ils s'inscriront au cours de français pour sauver la face si ce
    n'est pour toucher les "allocations" motivantes qui viennent avec.Ces nouveaux arrivants l'auront vite compris
    surtout si ils débarquent et vivent le moindrement à Montréal,ville en voie "d'anglicisation"? En régions la con-
    sance du français,langue nationale,est incontournable.

    Si nos gouvernements ont pour principal objectif l'intégration pleine et entière des nouveaux arrivants,ils
    doivent prioriser en amont une sélection adéquate de ceux-ci fondée justement sur leur capacité à s'intégrer
    aux us et coutumes de la terre d'accueille.La décroissance de la production des entreprises en manques,ne
    peut-être que bénéfique à l'écologie.Il faut apprendre à faire des sacrifices pour corriger les boursouflures qui
    mettent nos environnements en périls!

    • Lise Bélanger - Abonnée 20 mars 2019 09 h 35

      Enfin, un commentaire des plus réaliste!

    • André Joyal - Abonné 20 mars 2019 16 h 58

      Mme Bélange r: je partage votre avis, mais en enlevant le mot «Enfin» Et je mettrais un S à réaliste... Enfin, j'espère, comme certains habitués à ce forum, que mes commentaires sont réalistes.

  • Clermont Domingue - Abonné 20 mars 2019 03 h 38

    En ont-ils besoin?

    Bonjour Francine, je peux témoigner de la justesse de votre propos. J'ai enseigné le français dans un COFI (Centre d'orientation et de formation des immigrants) de 1977 à 1998. À vous lire, je constate que rien a changé.

    Le français, à Montréal, les immigrants en ont-ils vraiment besoin?

    Les immigrants ne viennent pas ici pour assurer l'avenir du français.Ils font leurs enfants,pas les nôtres.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 20 mars 2019 11 h 26

      "En ont-ils besoin?" Oui, et la maitrise du français doit être pobligatoire pour devenir citoyen du Québec.

  • Gilles Bonin - Abonné 20 mars 2019 06 h 11

    Avant de faire

    des bilans d'un gouvernement, peut-être faudrait-il lui laisseraussi le temps de faire son chemin. Ici (c'est la francisation des immigrants) et là (que n'a-t-on pas lu d'invectives et de remontrances qui en écologie, qui en questions sur l'école, etc), on a des chroniqueurs qui demandent à un gouvernement qui a à peine 5 mois d'avoir réaliser ses promesses d'un mandat ou d'avoir corrigé les errances des gouvernements antérieurs en criant «ciseaux!». Une chose est vraie: le temps passe vite et les réalisations d'un gouvernement, s'il se traîne les pieds, vont en pâtire...

  • Gilbert Talbot - Abonné 20 mars 2019 07 h 55

    La francisation en région

    Il faut sortir les immigrants de Montréal où ils sont guettoïsés et les immerger en région où ils doivent se mélanger à une population majoritairement francophone. Soyez assurés qu'au Saguenay un asiatique ou une latina doit parler français pour survivre et, en même temps le peuple sait comment les accueillir dignement. Tout ce qui reste à faire c'est trouver un emploi,c'est là que le bât blesse encore.

    Deuxièmement le gouvernement Legault devrait remettre en place les COFI pour coordonner et suivre adéquatement les progrès linguistiques de chacun des immigrants reçus.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 20 mars 2019 18 h 09

      Oui, il faut sortir les immigrants de Montréal où ils sont guettoïsés.

      On devrait inciter ( au besoin $) les immigrants déjà à Montréal à s'installer en région.

      Quant aux nouveaux immigrants, ne prenons que ceux qui acceptent de s'installer en région.

      On dépense des fortunes avec des gens qui ne veulent pas s'intégrer à la majorité francophone du Québec et qui s'en vont ensuite ailleurs.