Des privilégiées à réinitialiser

La volatilité revenue sur le marché obligataire, avec son scénario de taux d’intérêt évoluant selon le discours des banquiers centraux, nous ramène à revisiter les titres dits alternatifs. Un coup d’oeil aux actions privilégiées nous fait prendre conscience que cet univers a plutôt changé au fil des dernières années.

Le marché canadien des actions privilégiées demeure peu liquide et concentré autour de quelques grands secteurs et émetteurs. N’empêche, sa taille a presque doublé au fil des dernières années, pour atteindre les 60 milliards de dollars. Les investisseurs y recherchent une solution à la faiblesse des taux d’intérêt, soit un rendement plus élevé que celui offert par les obligations, bonifié par un traitement fiscal avantageant le dividende, avec moins de volatilité. Pour l’émetteur, l’action privilégiée se comptabilise au capital et non au passif, mais sans diluer l’avoir des actionnaires ordinaires. Elle contribue à l’amélioration du ratio d’endettement et s’émet à un coût moindre que celui associé aux actions ordinaires.

Reste toutefois la sensibilité des actions privilégiées aux fluctuations des taux d’intérêt. Le profil de ce marché a d’ailleurs profondément changé au cours des dernières années. Historiquement, une action privilégiée perpétuelle pouvait offrir un rendement annuel en dividende oscillant autour de 4,5 %. Les émetteurs rechignaient donc à verser un tel dividende élevé dans un environnement de faible taux d’emprunt. Devant le risque d’une remontée du loyer de l’argent, les investisseurs hésitaient, pour leur part, à se lier les mains avec une action perpétuelle. Selon les données de BMO Marchés des capitaux, les actions privilégiées perpétuelles ont perdu leur position dominante pour occuper désormais moins du tiers du marché. La plus grande part est aujourd’hui revendiquée par les actions privilégiées à taux rajusté ou réinitialisé (en anglais : rate reset prefered shares).

Vincent Fournier, gestionnaire de portefeuille chez Gestion de placements Claret, aime le véhicule. Associant les actions privilégiées aux titres à revenu fixe, il rappelle que cette catégorie d’actif a pour objectif d’offrir du revenu, au demeurant prévisible, et d’assouplir la volatilité du portefeuille. L’action privilégiée ajoutera au rendement offert sur une obligation comparable et proposera une dynamique de fluctuation de revenu plus limitée.

Mais si la perpétuelle réagit telle une obligation face aux aléas des taux d’intérêt, l’action privilégiée à taux rajusté apportera plus de flexibilité et réagira favorablement à une remontée des taux. Le principe est simple. À la date de réinitialisation, généralement tous les cinq ans, le détenteur aura le choix de fixer un nouveau taux de dividende pour une période de cinq ans ou d’opter pour un rendement variable sur trois mois. Pour sa part, l’émetteur dispose de l’option de racheter l’action au prix de rachat établi au prospectus ou de la maintenir pour cinq ans. Le taux sur cinq ans sera établi selon le taux d’une obligation du gouvernement du Canada à cinq ans auquel s’ajoute l’écart préétabli au prospectus. Celui de trois mois sera lié au taux du bon du Trésor de même échéance auquel s’ajoute l’écart fixé au contrat initial.

Vincent Fournier donne l’exemple, à titre d’illustration seulement, de l’émission de Canadian Western Bank effectuée en janvier. Le rendement initial est de 6 % par année et l’écart au contrat est de 4,04 %. Au même moment, le bon du Trésor à trois mois offrait du 1,6 % et l’obligation de référence à cinq ans du gouvernement, du 2,25 %.

On le voit, outre le taux initial, « l’écart devient donc, ici, un élément clé », insiste Vincent Fournier. Certes, plus il sera élevé, plus le taux sera intéressant pour l’investisseur si la réinitialisation survient après une période de remontée des taux. Mais plus, aussi, l’émetteur sera incité à racheter son action. Revenant à l’exemple de la Canadian Western Bank, « un écart de 4,04 %, c’est très grand. Personnellement, je préfère viser une période de détention plus longue et me soustraire au droit de rachat de l’émetteur. Pour ce faire, un écart de 2 à 3,5 % m’apparaît optimal ». D’autant que, dans l’univers des actions privilégiées, un point d’ancrage semble, historiquement, se dessiner autour d’un taux de dividende entre 4,5 et 5,5 %.

Reste le peu de liquidité et de diversification de ce marché, qui se confine généralement aux émetteurs composant l’indice TSX 60 et dont la domination est passée des institutions financières aux grands gestionnaires immobiliers. « En achetant en bloc, à coup de 10 000 $, je ne suis pas certain que la diversification sera bonne », avertit Vincent Fournier.

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