Des artistes et des jeunes en Algérie

On a vu les Algériens surgir depuis le 16 février dans les rues d’Alger, d’Oran et de Constantine, vague pacifique déferlante remplie de visages tout jeunes trop longtemps cachés.

Ils ont dit non à un cinquième mandat brigué par le président Abdelaziz Bouteflika, en poste depuis 1999, handicapé depuis son AVC en 2013, disparu de la scène publique. Non à un chef marionnette qui maintient sa société dans un immobilisme devenu insoutenable.

De nouveau aux infos lundi dernier, cette apparente volte-face du président décidant de poursuivre son 4e mandat sans élection en vue n’a dupé personne. Retour au statu quo, sous couvert de conciliation.

Et comment ne pas admirer le courage de ceux qui se lèvent sans savoir s’ils le paieront de leur vie ou de leur liberté, juste parce que trop, c’est trop?

Ça m’a ramenée à mon séjour en Algérie en mars 2015. Tous ces gens rencontrés, des chauffeurs dévoués aux diplomates en poste, des artistes aux derniers pieds-noirs naturalisés algériens, vieillissant dans une étrange fraternité aux couleurs du passé colonial français. Sinon, la population vit beaucoup d’assistanat tiré des ressources pétrolières et du gaz naturel.

Ces jeunes qui décodent le monde extérieur à travers les émissions transmises par les antennes paraboliques, les connaît-on vraiment chez nous? Le peuple algérien était devenu presque invisible après sa sanglante guerre civile des années 1990 remportée contre les forces islamistes. Ce conflit laissa un semblant de couvre- feu dans les villes toutes noires et dépeuplées dès la tombée de la nuit. Alors, la bamboula nocturne des ados, oubliez ça. Pas de tourisme non plus. Bien du désoeuvrement, oui.

À l’invitation de l’ambassade du Canada, je venais présenter un film québécois aux instituts français d’Alger et d’Oran, tout en écoutant parler les gens au détour. Les rues appartenaient aux hommes surtout, les femmes, en général voilées, se trouvant bien effacées de l’espace public.

On les a vues réapparaître au cours des dernières manifestations, rêvant d’un avenir pour elles et d’une révision du Code de la famille qui les maintient en sujétion. Prudence! Le Printemps arabe, en Tunisie comme ailleurs, a drainé tant d’espoirs et de désillusions. Mais qui sait ?  

Les caricatures du pouvoir
L’ambassadrice Isabelle Roy, femme d’un grand dynamisme, m’avait invitée un soir dans sa résidence d’Alger avec plusieurs personnalités culturelles. Ces conversations passionnantes avec des écrivains et des éditeurs sur la complexité de la société algérienne, j’aurais aimé les entendre se poursuivre toute la nuit.

Il y avait parmi les hôtes du dîner Le Hic, sosie de Garnotte, le caricaturiste du journal francophone El Watan, qui m’offrit alors son dernier album, drôle et éclairant, publié aux Éditions Dalimen : Le 4e mandat expliqué à ma fille — et accessoirement Facebook expliqué à ma mère.

Officiellement, la presse est libre en Algérie, mais pas tant que ça, et par vagues. Dans les faits, journalistes et caricaturistes ont toutes sortes de procès pendants avec l’État. Ce sont de vrais héros qui s’ignorent et qui gardent depuis des années la flamme vive de la résistance en attendant l’avènement d’un printemps de révolte. Comme celui-ci.

«En Algérie, on a le droit de tout dire, mais on ne peut rien faire », me résumait un artiste. Le Hic ne pouvait dessiner des scènes sexuelles ni des portraits de Mahomet, mais attaquait dans son journal et des bédés le pouvoir politique comme un torero qui ironise, glisse, feinte, pique, esquive.

Je tiens son album entre mes mains et me voici replongée dans ses planches et ses bulles à l’humour absurde. Le 4e mandat expliqué à ma fille est la tentative délirante du papa caricaturiste de résumer la quatrième réélection de Bouteflika en avril 2014 en des mots accessibles à une enfant, quand les adultes y perdraient eux-mêmes leur latin.

Le 4e mandat nous fait toucher le fond des profondeurs des abîmes abyssales», lançait le caricaturiste en guise d’explication alambiquée, éclairant par la bande les silences de palais.

Ça prendra dans cette bédé cette fillette- là, as des médias sociaux, pour lui brosser un cours sur l’histoire de l’Algérie depuis l’indépendance de 1962 et démontrer la tyrannie d’un président accroché au pouvoir avec sa garde rapprochée, drapé dans un idéal démocratique pour la poudre aux yeux.

Depuis un mois, Le Hic s’en donne à coeur joie dans les pages d’El Watan. Il dessine désormais Bouteflika en roi d’opérette soufflé hors de son fauteuil par la rue, pousse ses compatriotes à se lever plus massivement qu’au premier jour, toujours fleur à la main.

Les artistes des médias indépendants sous des régimes totalitaires sont parfois d’héroïques combattants de la liberté. On leur lève notre chapeau du fond de nos conforts et de nos indifférences. Voilà !

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1 commentaire
  • Jacques Dupé - Inscrit 16 mars 2019 12 h 20

    Mais qui gouverne ?

    Le problème est terrible, car Bouteflika ne sait même pas qu’il est président ! Il y a bien longtemps, depuis son AVC, qu’il ne gouverne plus : il est entre les mains de la smala du FLN.