On ne prête qu’aux riches... sauf par le microcrédit

Carl O’Brien est au début de la quarantaine. Serveur dans le quartier Dix30, il rêvait depuis quelques années de devenir entrepreneur mais ses efforts, mal alignés, mais aussi mal soutenus, n’avaient pas abouti. Pas question pour lui de se décourager. Il lui vient finalement l’idée de conjuguer service et environnement, avec un concept de lave-auto écologique où les produits utilisés ne sont pas néfastes et où l’eau est récupérée.

Il veut s’installer à Brossard. Oui, mais voilà, il faut modifier le zonage. Avec la facture qui vient avec.

Grâce au Fonds d’emprunt Montérégie, il a pu obtenir 2650 $, un montant qui lui a permis de payer les frais de dézonage. Et son lave-auto fonctionne si bien qu’il s’apprête à ouvrir une deuxième succursale à Montréal. À travers son histoire, voilà qu’est résumé le principe même du microcrédit, un outil de développement économique et social.

L’événement n’a pas fait les manchettes, mais cette semaine, on s’activait aux quatre coins du Québec avec des colloques portant précisément sur ce phénomène. Celui durant lequel Carl O’Brien est venu raconter son histoire a eu lieu le 11 mars à la Maison des régions de Montréal.

Il se tenait sous l’égide de MicroEntreprendre, l’organisme qui coordonne le travail des 15 groupes, comme ce Fonds d’emprunt Montérégie, qui s’activent dans 12 régions du Québec. Et cette date du 11 mars n’avait pas été choisie au hasard. En 2009, elle a été consacrée Journée nationale du microcrédit par l’Assemblée nationale du Québec.

Les résultats sont aujourd’hui probants. Grâce à des prêts qui ne dépassent pas 20 000 $, une somme habituellement perçue comme une pitance en affaires, 5000 entreprises ont été créées ou maintenues en dix ans, assorties de 10 000 emplois. Et on leur offre aussi de les accompagner pour éviter qu’elles ne trébuchent en cours de route.

L’élan ne cesse de grandir. En 2017-2018, 582 entreprises ont vu le jour, créant 965 emplois, essentiellement dans les secteurs des services, du commerce de détail et de la restauration. Elles sont le fruit d’initiatives originales, souvent en région.

Mais encore faut-il disposer de fonds. Au Québec, le microcrédit s’appuie sur des fondations et des donateurs privés, réputés tous deux pour leur patience, et donc peu pressés de se faire rembourser, et qui croient tous les deux à la cause. S’ajoute Desjardins avec une division vouée au microcrédit, sous l’égide de Développement international Desjardins (DID). Le Mouvement l’a ainsi intégré dans cette division du fait de son expérience à l’étranger en matière de microcrédit.

Par exemple, en 1996, je me retrouve au Vietnam, avec un mandat du défunt magazine Commerce de produire un reportage sur son économie en changement et, incidemment, sur le travail qu’y réalise DID.

À l’époque, le gouvernement communiste avait décidé qu’il fallait décloisonner l’économie, mais il était réticent à en ouvrir l’accès aux grandes banques internationales. Le modèle coopératif lui paraissait plus acceptable. Il avait pris contact avec Desjardins. DID avait été chargé du travail sur le terrain.

Les résultats étaient éloquents. Les petites caisses de village, financées par les maigres épargnes de leurs sociétaires, accordaient des microprêts aux locaux, souvent pour des équipements en tous genres, autant des bateaux que des machines à coudre. Et, fierté oblige, le taux de délinquance — non-remboursement des prêts — ne dépassait pas 1 %. On peut aisément imaginer le bénéfice collectif pour ces communautés.

Le lien avec l’Asie est intéressant puisque c’est précisément un économiste du Bangladesh, Muhamad Yunus, qui a puissamment aidé à populariser cette idée. Prix Nobel de la paix en 2006, on l’a surnommé le « Banquier des pauvres ».

Pourquoi ? Parce qu’il prêche depuis 50 ans pour l’accès au crédit pour les gens laissés pour compte, souvent les femmes, démontrant que les communautés qui réussissent ainsi à s’extirper de la pauvreté sont moins enclines aux conflits. Depuis 2010, il est venu deux fois chez nous dans le cadre de C2Montréal, nous rappelant toujours l’importance de ne pas prêter qu’aux riches.

Le lien était intéressant, du fait de l’influence positive du microcrédit à la québécoise.

D’après les chiffres fournis par MicroEntreprendre, le taux moyen de survie après cinq ans des entreprises soutenues par les associations de microcrédit se situe à 67 %, donc deux sur trois. C’est nettement supérieur à celui de l’ensemble des entreprises du Québec, à peine 42 %, une donnée corroborée par la Fondation de l’entrepreneurship du Québec.

Les exemples de réussite se multiplient. Une microbrasserie et son pub à Val-David. Une boutique de mode pour femmes dites « rondes » à Trois-Rivières. Un jardin maraîcher en Gaspésie. Un café en Estrie. Une firme de coaching en Outaouais. Un commerce avec restauration — dans un ancien presbytère — à l’île aux Coudres…

Et des exemples, il y en aurait des centaines d’autres. Souvent, tout ce qu’il faut, c’est un coup de pouce, avec la confiance qui vient avec, pour réaliser ses rêves et enrichir la communauté environnante.

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2 commentaires
  • Gilles Marleau - Abonné 15 mars 2019 06 h 36

    Attention

    Faudra bien réglementer cependant car certains 'entrepreneurs' en profitent pour prêter de petits montants à des gens qui en ont beaucoup besoin à des conditions et taux usuriers!

  • Gabriel Normandeau - Abonné 15 mars 2019 08 h 46

    Ce n'est pas juste une question d'argent.

    https://theconversation.com/does-microfinance-really-alleviate-poverty-the-34-billion-dollar-question-87475

    Il y a plusieurs exemples à l'international qui montre que le microcrédit n'est pas un outil universel contre la pauvreté.