L’école de la rue

Maïa Spiek, Sara Montpetit et Albert Lalonde, porte-voix du mouvement «Pour le futur Mtl», iront à l’école de la rue aujourd’hui, emboîtant le pas à des dizaines de milliers d’autres.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Maïa Spiek, Sara Montpetit et Albert Lalonde, porte-voix du mouvement «Pour le futur Mtl», iront à l’école de la rue aujourd’hui, emboîtant le pas à des dizaines de milliers d’autres.


Je ne sais pas si on les écoutera, mais ils vont se faire entendre aujourd’hui. Dans la rue. En bougeant leurs fesses et en brandissant des pancartes avec la ferveur de leurs 17 ans. En hurlant « On est plus chauds, plus chauds, plus chauds que le climat ! », ou « À qui le futur ? À nous le futur ! ».

À l’instar de millions d’autres, dans 105 pays, qui rejoindront le mouvement #ClimateStrike. Si j’étais leur prof d’histoire, cela ferait partie d’un travail d’équipe pratique. Tu vas à la manif ? Tu as 100 %. Tu n’y vas pas ? Tu coules tout le monde.

Il fut une époque pas si lointaine où l’on fréquentait l’école pour forger son avenir, se projeter loin devant, bâtir des cathédrales et prier pour qu’elles tiennent. Les plus dégourdis lisaient Castaneda et emboîtaient le pas à Kerouac. Les autres défrichaient Marx ou Lénine, Camus ou Beauvoir.

En 2019, on suit l’exemple de la jeune Suédoise Greta Thunberg sur YouTube (qui est en nomination pour le prix Nobel de la paix) et on prend la rue comme on prend son envol. Il est de ces rendez-vous avec le futur qui n’attendent qu’un geste au présent. Et le leur tient compte de la nécessité de secouer les pouvoirs en place et de réveiller le bon peuple tire-au-flanc et confortablement assoupi.

Ça ne fait que commencer, et la révolte émerge d’où elle est souvent venue : des jeunes, de plus de 140 000 étudiants en grève aujourd’hui au Québec (selon « La planète s’invite à l’université ») pour souligner le manque d’ambitions climatiques, appuyés par des scientifiques, des parents, d’un ras-le-bol identifiable qui dégèle avec le pergélisol et les crottes de chien.

Quand je serai grande, je veux respirer. Ce n’est pas un caprice.

J’étais avec les élèves du secondaire au centre-ville la semaine dernière, réunis autour du « Vendredi pour le futur ». Froid mordant, vent cinglant et, malgré tout, habillés pour vapoter à la récré, sans plus. Ils sont plus chauds, plus chauds que le climat… Des parents fournissaient le café tandis que les plus hardis jouaient de la batterie et de la basse, les doigts gourds mais avec l’énergie du désespoir de cowboys fringants : « Et au bout du ch’min dis-moi c’qui va rester / de notre p’tit passage dans ce monde effréné / après avoir existé pour gagner du temps / on s’dira que l’on était final’ment / que des étoiles filantes. »

Chaud devant

Leurs figures de proue s’appellent Sara Montpetit, 17 ans, à la tête de « Pour le futur Mtl », un mouvement de désobéissance apolitique fondé parce que ses amis ne veulent pas mettre d’enfants au monde sur cette planète appelée à vivre une sixième extinction.

Son amie Maïa Spiek, 5e secondaire aussi, me parle d’être née au mauvais moment et de payer pour les actes des générations passées. « On ne leur en veut pas. Ils ne savaient pas. Mais maintenant, on sait. »

Il y a aussi Albert Lalonde, 16 ans, l’aîné de quatre enfants, un futur Gabriel Nadeau-Dubois, avec un panache tranquille. Il sort des phrases comme : « La racine de nos difficultés atteint des zones du comportement humain qui sont acquises. » Il voudrait peut-être adopter des enfants si tout se passe mal comme prévu. Pour l’instant, il garde les deux jumeaux tannants de sa fratrie (5 ans), et il trouve l’expérience « un peu dissuasive »…

Si le climat était une banque, on l’aurait déjà sauvé

Non, ce ne sont pas des privilégiés qui cherchent à faire l’école buissonnière ; ce sont des enfants du bitume qui ont poussé entre les craques du trottoir de l’Histoire. J’ai plutôt devant moi « nos » enfants, qui se lèvent pour qu’on prenne leur avenir au sérieux. Des ados cultivés, informés, organisés, combatifs et inquiets : « Le seul pouvoir qu’on a, c’est d’aller ou non à l’école. La majorité des gens qui votent sont des baby-boomers ; ils sont dans la culture du plaisir, leur retraite, leurs voyages, leurs commandes sur Amazon », souligne Maïa.

Le prof d’édu leur a donné des dossards, celui d’histoire les a aidés à se structurer, le prof de français corrige les communiqués, le prof d’art fournit la peinture pour les banderoles. Les « Profs pour la planète » les appuient massivement.

Ces ados espèrent que le système d’éducation intégrera une sensibilisation à l’écologie, qu’on les préparera véritablement pour l’avenir. Car l’avenir se prépare peut-être sans eux.

Printemps durable ?

Au micro, Mia Berthiaume y va de son discours bien senti. Elle parle de nous, ceux qui votent, dirigent, décident, influencent. « Ils se ferment les yeux et se bouchent les oreilles devant une crise planétaire, mais s’il s’agissait d’une crise économique, ça ferait longtemps que les plans seraient mis en action. Mais non, ce n’est pas le dollar qui est menacé, c’est seulement mon avenir et celui de tous les autres, de l’humanité et de milliers d’espèces. […] C’est un droit que l’on tente de nous arracher et de vendre. Ça fait des années qu’on se répète qu’il faut penser à nos enfants, les protéger. Ma génération n’a plus le privilège de répéter ces mots puisqu’elle commence à considérer l’option d’arrêter de procréer afin d’éviter de créer d’autres victimes. Les générations suivantes n’auront peut-être même pas le privilège d’exister. »

Ils sont bien conscients qu’ils doivent déranger sans s’aliéner la population, éveiller sans menacer le statu quo et subir des retenues pour leur dissidence scolaire. Ils ne veulent plus prendre l’avion, ont opté pour le végétarisme dans certains cas.

Albert énonce calmement : « Les solutions sont là, on les connaît. On fait de la sensibilisation, mais nos revendications s’adressent aux gouvernements pour qu’ils utilisent les leviers du pouvoir afin d’agir sur la société. »

Rien ne t’a été donné qui ne soit pour tous

Maïa surenchérit : « Nous n’avons pas la crédibilité et pas beaucoup de pouvoir… J’ai lu que l’on consacre seulement 0,2 % du budget du gouvernement à l’environnement. »

Devant le complexe Guy-Favreau, j’accoste Majdi, 18 ans, déjà au cégep : « Les changements climatiques, c’est une occasion de changer le système. On s’approche du point de non-retour. » Didier, 17 ans, croit que nous sommes à la croisée des chemins : « C’est une transition qui se fait. » Léa, une rouquine toute souriante, cheveux aux vents, me souligne qu’on ne gèle pas quand on a le coeur chaud. Elle se souvient du Printemps érable de 2012 : « J’étais en 5e année. Un étudiant est passé devant moi et a crié : “On fait ça pour vous !” »

Oui, ils font ça pour nous.

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P’tit train va loin

Mes lecteurs sont des lutins ou des anges qui veillent au grain. Je ne puis assez les remercier pour les mots, les photos, une taie d’oreiller brodée d’une de mes citations, une carte envoyés à mon attention. Cette semaine, je reçois de M. Pineau un livre jauni par le temps, écrit par mon bon père Lacroix, Le p’tit train, publié en 1964 et dédicacé de sa petite écriture fine que je reconnais entre toutes. Le livre a été acheté récemment dans une friperie de Rimouski. Deux dollars qui valent un trésor. Le père romance l’histoire du train qui traverse up and down de Lévis à Rivière-du-Loup avec l’horaire et la météo, la parlure du début du siècle dernier, le temps agraire, le temps long entre deux rails infinis. Je suis assez superstitieuse pour y voir un signe (lequel ?), un encouragement, un clin d’oeil. Tout ira bien. Tout ira bien. Merci M. Pineau. Merci mon père.

Reçu cette vidéo des élèves de « Pour le futur Mtl ». L’homme politique français et spécialiste des questions économiques Pierre Larrouturou préconise une banque européenne du climat pour financer la transition écologique. La banque centrale européenne crée 80 milliards d’euros par mois, dont 90 % vont à la spéculation. « L’argent, y’en a. C’est une question de volonté politique. » 

Aimé les vidéos mises en ligne cette semaine par Le Devoir pour donner la parole aux jeunes sur la question du climat, de la grève, de l’urgence et de la responsabilité politique qui pèse sur les épaules de nos décideurs.

Souri en visionnant cet extrait du film Un roi à New York de Charlie Chaplin. L’enfant anarchiste de dix ans qui explique à Sa Majesté ses vues sur les monopoles, la libre entreprise, la liberté de parole, les passeports. « Où est l’individu ? Perdu dans la terreur », dit-il. 1957 et toujours pertinent 60 ans plus tard. Un morceau d’anthologie.