Notre histoire en débats

L’histoire est une matière explosive parce qu’elle a trait à l’identité profonde d’une communauté, d’une nation ou d’une civilisation et qu’elle sert souvent à légitimer la place de celles-ci dans le monde. Les souverainistes québécois, par exemple, justifient leur projet par une lecture de notre histoire qui met en avant le récit d’un peuple entravé dans son plein développement. Divers groupes opprimés dans le passé (femmes, Premières Nations, minorités ethniques ou sexuelles) insistent aussi sur une histoire d’outrages pour réclamer réparation et reconnaissance de leur égale dignité.

Au Québec, l’affaire se complique du fait que la majorité nationale constitue aussi une minorité canadienne, ce qui donne lieu à des situations de concurrence des victimes. On l’a vu, il y a quelques semaines, avec le débat déclenché par une entrevue de l’historien Denis Vaugeois à Radio-Canada.

Répliques courroucées

Dans son récent livre d’entretiens avec Stéphane Savard, Vaugeois insiste sur la bonne entente entre les Français et les Amérindiens en Nouvelle-France. À la suite de son prédécesseur Michel Brunet, il dit, à la radio, que « ce sont les Autochtones qui nous ont permis de survivre ».

Quand l’animatrice lui oppose le drame subséquent des pensionnats pour relativiser la thèse de la fraternité, Vaugeois, sur la défensive, rétorque que « ce n’est pas une réalité québécoise », suscitant ainsi quelques répliques courroucées dans les jours suivants. Le 21 février, l’historien reconnaît son erreur, en précisant qu’il aurait dû dire que les pensionnats ne sont « pas avant tout une réalité québécoise », mais bien fédérale.

L’école n’enseigne plus l’histoire. Pire : les historiens professionnels dédaignent la nation. La soif de savoir populaire n’est plus assouvie. Non seulement un régime fédéral voudrait que nous ne nous concevions pas comme une nation, mais un certain nationalisme épris de modernisme voudrait nous faire croire que notre histoire commence dans les années 1960. Je me souviens de quoi ? De rien ! 

De tels débats peuvent être sains et passionnants à condition que le souci de la vérité les anime et que ceux qui y participent fassent preuve de bonne foi. L’attitude de Vaugeois, à cet égard, est exemplaire. Il a, d’ailleurs, rapidement corrigé son imprécision radiophonique. De plus, sur le plan idéologique, force est de reconnaître que sa lecture de la situation en Nouvelle-France contient un appel à renouer avec un esprit d’alliance franco-amérindien. Le passé, pour lui, dans ce dossier, offre une inspiration pour le présent. Nous avons été des alliés, dit-il ; nous pouvons encore l’être. Je salue cette histoire au service de la vérité et de la réconciliation.

Le communicateur Gilles Proulx, praticien de la vulgarisation historique, insiste, lui aussi, dans La mémoire qu’on nous a volée. De 1760 à nos jours (Les Éditions du Journal, 2019, 248 pages, avec la collaboration de Louis-Philippe Messier), sur « l’alliance initiale qui unissait en un seul peuple franco-amérindien tous les gens de la Nouvelle-France ». Les réserves et les pensionnats, dit-il, sont principalement une responsabilité fédérale. Comme les Québécois, affirme-t-il, les Amérindiens se sont fait voler leur histoire et même, dans leur cas, leur identité par le gouvernement central canadien.

La tentation polémique

Proulx ne fait pas de l’histoire scientifique. Comme un bon vieux prof de l’ancien temps, il s’installe en avant de la classe, raconte un récit coloré et fait des liens avec le présent pour rappeler que l’histoire continue de nous habiter, qu’on le veuille ou non. Il se réclame, au passage, de l’objectivité, mais ne résiste jamais longtemps à la tentation polémique.

Pour lui, les Québécois et les Premières Nations ont été victimes de l’arrogance du colonisateur anglais et de l’opportunisme de l’Église catholique. Convaincu qu’« en oubliant et en méprisant ses origines, le Québec s’est rendu incapable de comprendre ses propres comportements collectifs », Proulx magnifie « l’habitant fougueux de la Nouvelle-France », ami des intrépides Autochtones et frondeur avec l’Église, qu’il oppose au Canadien français « bon catholique et soumis » de l’époque de la survivance.

Affirmant vouloir étancher « la soif de savoir populaire » négligée par les historiens professionnels, le vulgarisateur, qui ne nous épargne pas ses lubies habituelles contre la gauche qui aurait « remplacé l’Église », contre les syndicats trop puissants et contre le pacifisme québécois qui dépasserait les bornes, fait de l’histoire une arme de combat au service de la fierté nationale, tout en accusant sans cesse ses compatriotes de manquer de nerf et de mémoire. Dans la section consacrée à de courtes biographies « des principaux acteurs de ce récit », Proulx commet l’impair de ne retenir aucune femme.

Mon père, un homme de la campagne avec une 9e année mais une grande curiosité intellectuelle, a toujours été un admirateur de Proulx, qu’il considère comme un historien captivant au propos accessible. Je ne partage pas entièrement son enthousiasme à l’égard du vulgarisateur, mais je reconnais néanmoins à ce dernier le mérite de faire l’effort de redonner, à sa façon, notre histoire à un public en marge des milieux savants.

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