Où l’on cueille des œufs

Une grand-tante à moi, Ursule Bordeleau, a enseigné pendant un demi-siècle aux enfants attikameks de la Haute-Mauricie et de la Matawinie, longtemps à Manawan, puis à Wemotaci. Son histoire est moins connue que celle de son homonyme et voisine, Émilie. Tous les étés, elle quittait son petit village agricole de la vallée de la Batiscan, mettait sa malle sur le train à Hervey-Jonction, puis remontait le Saint-Maurice jusqu’à Sanmaur, où quelqu’un l’attendait pour lui faire traverser le grand lac Kempt en canot à moteur après un portage en draisine sur un tronçon de voie ferrée.

Elle faisait la classe en été. L’hiver, les familles désertaient la réserve pour chasser et trapper et pratiquer leur nomadisme traditionnel incompatible avec le tableau noir.

À un moment donné, tante Ursule, quand elle quittait la communauté pour retourner chez les siens au début de l’automne, a commencé à ramener avec elle un petit garçon. Il s’appelait Henri Flamand. Il a fréquenté la petite école de Saint-Séverin. On imagine sans mal les accusations de « maudit sauvage » fuser de la cour de récré, dans le feu de l’action. Il faut aussi pouvoir s’imaginer une histoire d’amitié. Mon père a pratiquement été élevé avec cet enfant attikamek. Sa propre enfance en a été marquée. Dans la grosse maison de tante Ursule, près de l’église, il leur arrivait de partager le même lit. Des années plus tard, mon père était capable de se rappeler telle dispute de gamins, grave comme elles peuvent l’être à cet âge-là, qui l’avait momentanément brouillé avec cet Indien devenu quelque chose comme un frère adoptif.

Longtemps après, j’ai assisté à leurs retrouvailles, à Manawan, dont le nom veut dire « lieu où l’on cueille des œufs ». Henri, entre-temps, avait dirigé le Conseil de bande. Il se montra plein de la proverbiale réserve autochtone, et mon père n’était guère plus démonstratif. Difficile de dire, à les voir ensemble, qu’ils avaient une histoire commune…

Étant donné que la grand-tante Ursule n’était pas du genre à se faire accompagner par un détachement armé de la GRC, j’ai toujours supposé que ce choix de prendre sous son aile un jeune Attikamek et de l’envoyer à l’école des Blancs reposait sur une entente à l’amiable avec les parents. Une forme de dépannage d’avant l’invention des services sociaux ?

De toute manière, il m’arrive de me demander si cette histoire est encore racontable aujourd’hui. Je veux dire : à l’heure où l’histoire des Autochtones du Canada a été si complètement instrumentalisée par la revendication politique que les horreurs imputées aux infamants pensionnats, par exemple, n’ont plus grand-chose à envier au Goulag du père Staline, avec leurs enfants réduits aux travaux forcés, dont l’un (dans Cheval indien de Richard Wagamese) meurt étouffé par le savon à la soude caustique qu’on l’oblige à avaler pour le punir d’avoir parlé sa langue maternelle — dans le pensionnat imaginé par Wagamese, on voit aussi « des cadavres se balancer au bout de fines cordes nouées à des chevrons ».

Maintenant, donc, que toute trace de bonne volonté a rétrospectivement été éradiquée du contexte de l’époque, une Ursule peut-elle être autre chose qu’une vilaine vieille fille dévouée à l’accomplissement des plus sombres desseins de la puissance majoritaire, déculturante et assimilatrice, l’alliée objective des forces génocidaires ?

En 2019, de jeunes Attikameks de Manawan fréquentent eux aussi, à l’extérieur de leur communauté, un établissement à majorité non autochtone : l’école secondaire Barthélémy-Joliette. Comme on trouve aussi une école secondaire dans la réserve, je présume qu’il s’agit là d’un choix. Manawan est situé à 170 kilomètres au nord du chef-lieu de la région de Lanaudière. Une grosse épicerie peut justifier le déplacement. Joliette, c’est leur ville.

Mais ça reste la ville… le lieu, essentiellement, d’un déchirement entre deux cultures. Une enseignante de français de cette école, Janie Handfield, dans le cadre d’un projet visant à favoriser la réussite des élèves autochtones, a eu l’idée de proposer à sept d’entre eux d’embarquer dans l’écriture d’un recueil de poésie. Elle explique en avant-propos de Ki Wapaminan (Bouc Productions, 2018) : « […] ils ont pu, un peu, se réapproprier un territoire imaginaire, un espace dans leur tête où s’entremêlent une forêt dense coupée par une longue route de terre et les rangées des casiers de leur école. […] Ils racontent leur vie à la fois autochtone et absolument moderne. »

Je ne suis pas critique de poésie, mais l’initiative me plaît. Cet intime tissage de liens sur le terrain, tellement plus utile que le Canada s’excusant une autre fois d’exister à travers les larmes de phoque de Tintin Trudeau. Je termine en cédant la parole à Delphine Niquay Moar : « Je parle / De ce mal / Sans voix / Et sans visage / Qui m’habite / Je parle / Et ce monstre en moi / S’apaise. »

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2 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 17 mars 2019 09 h 06

    Riche réflexion

    Superbement écrite en plus. Ça fait du bien, un écrivain, des fois.

  • Gilles Roy - Abonné 17 mars 2019 14 h 41

    Vraiment bien, cet article

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