Vingt ans après

Mon fils, qui a aujourd’hui 14 ans, n’était pas né quand le « père de la loi 101 », Camille Laurin, est décédé, le 11 mars 1999. Sa question ne m’en a pas moins causé un choc : « C’est qui ça, Camille Laurin ? »

Jacques Parizeau avait peut-être donné la meilleure réponse : « Il a donné un nouveau visage au Québec. Il est rare qu’on puisse dire ça d’un personnage public. » Plus encore, il a rendu les Québécois fiers de leur visage, alors qu’ils l’avaient longtemps considéré comme un handicap.

Dans sa biographie du docteur Laurin, Jean-Claude Picard cite son ancien collègue dans le gouvernement Lévesque, Denis de Belleval : « Il voulait corriger les effets psychologiques de la Conquête, élever l’esclave au niveau du maître et le faire agir en majoritaire dans sa propre maison. Je dois dire que Lévesque n’aimait pas beaucoup ce genre de discours. »

La communauté anglophone, qui le détestait au point de le comparer à Joseph Goebbels, avait très bien senti que M. Laurin incarnait, plus encore que Lévesque ou Parizeau, la volonté des francophones de mettre fin à deux siècles d’infériorisation.

En conclusion du débat sur l’adoption de la loi 101, en août 1977, il avait déclaré que ce n’était « rien d’autre que le geste d’un peuple déterminé à vivre sa vie ». On ne lui sera jamais assez reconnaissant. Certes, personne n’est irremplaçable, mais qui sait où en serait le Québec s’il n’avait pas été là ? Chose certaine, le PQ aurait bien eu besoin de ses conseils au cours des dernières années.

 
 

Dans son esprit, la loi 101 était de toute évidence un pas vers l’indépendance. Il a même confié à son biographe qu’il y avait volontairement inclus des dispositions qu’il savait inconstitutionnelles. « On a fait exprès pour mettre ces articles. Ça nous a permis de déchirer nos chemises en public, de démontrer aux Québécois qu’ils constituent un peuple dominé et d’affirmer que seule l’accession à la souveraineté permettra de rétablir la loi dans son intégralité. »

Aujourd’hui, on est généralement d’avis qu’elle a eu pour effet de rendre l’indépendance superflue aux yeux d’une majorité de Québécois en les rassurant sur leur avenir linguistique. « Une grande loi canadienne », a dit Stéphane Dion.

En réalité, le projet souverainiste est venu le plus près d’aboutir à l’automne 1995, au moment où la loi 101 commençait à donner son plein effet, alors que son recul au cours des dernières années coïncide avec celui du français.

Il est toujours hasardeux de faire parler les morts, mais on peut difficilement s’empêcher de se demander ce que le docteur Laurin penserait de l’évolution du PQ et de la situation dans laquelle il se retrouve.

Les partisans d’une laïcité musclée ont souvent fait un parallèle avec la loi 101, qui avait fait l’objet des pires attaques lors de son adoption. Lui-même aurait-il été aussi intransigeant sur la question des signes religieux qu’il l’avait été sur la langue ? Jacques Parizeau, qui était son allié inconditionnel dans le bras de fer sur la loi 101 à l’intérieur du cabinet Lévesque, a déconseillé au PQ de s’engager dans cette voie. On peut également penser que l’intensité de sa propre foi aurait amené M. Laurin à témoigner plus de respect envers celle des autres.

 
 

Ayant fait partie de la première fournée de députés péquistes élus à l’Assemblée nationale, en 1970, il aurait certainement été attristé de voir le PQ ramené à la case départ.

S’il a lui-même claqué la porte en 1984 pour protester contre le « beau risque », il serait presque inconvenant de faire la comparaison avec le départ de Catherine Fournier. La députée de Marie-Victorin incarnait peut-être la relève, mais M. Laurin était un véritable monument.

On peut toujours reprocher au PQ de ne pas s’être suffisamment investi dans la promotion de la souveraineté au cours des dernières années, mais M. Lévesque était rendu à en parler à l’imparfait et se disait prêt à négocier le renouvellement du fédéralisme avec Brian Mulroney.

La synthèse du plan d’action 2019 qui a été rendu public par la direction du PQ mardi demeure sans doute très vague, mais elle traduit au moins sur papier une réelle volonté de remettre l’indépendance au centre de son action.

En 1984, M. Laurin avait tout tenté pour trouver un compromis entre les partisans d’une élection référendaire, dont il faisait partie, et ceux qui voulaient mettre la souveraineté en veilleuse. Le jour de sa démission avait été le plus triste de sa vie, disait-il.

Les collègues de Mme Fournier au sein de la direction du parti soutiennent qu’elle s’est très peu intéressée à l’élaboration du plan d’action. S’il l’avait trouvé mauvais à ce point, M. Laurin aurait certainement tenté de l’améliorer, mais il aurait sans doute été incapable de souhaiter la disparition du PQ. Il avait désavoué le chef, pas le parti.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

33 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 14 mars 2019 01 h 44

    Camille Laurin aurait eu le courage d'adopter une loi sur la laïcité de l'État.

    «Il a même confié à son biographe qu’il y avait volontairement inclus des dispositions qu’il savait inconstitutionnelles. » Je rêve de ces géants, comme Camille Laurin, qui avaient le courage de leurs convictions et qui osaient mettre en oeuvre leurs aspirations. Je suis sûre que Camille Laurin aurait eu le courage de légiféré une loi sur la Laïcité de l'état, tel que les Pères de la Révolution tranquille auraient voulu.

    • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 14 mars 2019 12 h 53

      @Mme. Alexan

      L'étalement de vos lubies ne trouvent pas sa place ici. Le passage que vous citez réfère à la mise en scène d'une confrontation entre Québec et Ottawa, telle que les nationalistes ont toujours su monter pour aviver la passion du peuple. Il ne s'agissait pas tant de défendre des principes inconstitutionnelles que de forcer la réaction d'Ottawa pour ensuite attirer l'attention sur cet état de soumission.

      Rien à voir avec la laïcité identitaire. La séparation de l'Église et de l'État est plus avancée que ce qu'elle était au temps du premier gouvernement Lévesque. Rien ne permet de croire que M. Laurin aurait souhaité voiler la mesquine xénophobie derrière un faux prétexte, comme M. Parizeau l'a bien dénoncé.

      Pour en appeler ainsi aux "Pères de la Révolution tranquille", il faut vraiment ignorer l'Histoire et se contenter du mythe.....

    • Clermont Domingue - Abonné 14 mars 2019 14 h 40

      J'étais aux funérailles du docteur Laurin. Pour moi, il a été le plus Grand. Je crois qu'il voterait une loi sur la laïcité en y incorporant une clause grand-père et la clause nonobstant. En bon psychiatre, il jugerait que notre allergie au voile islamique vient moins de notre peur du prosélytisme que de notre rejet d'un catholicisme oppressant qui a pourri l'enfance de nombreux Québécois.

      La clause nonobstant nous mettrait à l'abri du judiciaire. Quant à la clause grand-père, je préférerais ne pas la voir, parce que je trouve offensant de voir ces nouvelles-arrivantes nous défier en voulant nous imposer leur accoutrement au nom de notre charte des droits.

      Je tiens à féliciter monsieur David pour son analyse.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 14 mars 2019 19 h 33

      Votre problème, M. David, c'est que vos textes sont trop longs. Qui est Camille Laurin ? Un Canadien-Français meurtri. Vous pouvez lui ériger une statue si vous voulez. Mais de nos jours, il y a Catherine Fournier, Jean-Martn Aussant. Et aussi Martine Ouellet. Pas ce déchet de Laurin, Jean-François Lisée.

  • Denis Paquette - Abonné 14 mars 2019 04 h 44

    un pays c'est ce que les générations en font ce pourquoi nous devons accepter qu'ils prennent le pouvoir car c'est ainsi que le monde se renouvelle

    il est évident que le québec avait de besoin d' assoir sa langue pour devenir un pays, en fait le monde c'est aussi une affaire de générations, ce qui m'amene a dire qu'un pays c'est aussi le reve de plusieurs générations qui doivent être renouvelé pour qu'un pays puisse existé , un pays n'est pas éternel, il est ce que les générations en feront

  • Gilles Théberge - Abonné 14 mars 2019 05 h 23

    Jusqu’au milieu du texte de monsieur David j’ai pensé qu’i était revenu à de meilleurs sentiments à l’égard du PQ. Je devrais plutôt dire, du mouvement souverainiste.

    Mais il a trébuché sur le voile islamique et tous les symboles religieux dans leur ensemble, dont il ne semble pas comprendre ce que tout le monde à part lui comprend... Les Québécois en ont soupé de la religion, qu’il ne faut pas confondre avec la spiritualité.

    Je pense que la majorité des citoyens sont bien au fait de ça. Du moins ceux qui ne cherchent pas toujours des poux dans la tonsure...

  • Eric Ricard - Abonné 14 mars 2019 05 h 45

    Patience, confiance et espoir, Mme Fournier, (la réforme du mode de scrutin s’en vient).

    Mme Catherine Fournier, 26 ans,

    À 26 ans, je commençais à peine et avec peine ma carrière d’enseignant. Quand j’ai commencé mon métier, vous n’étiez probablement même pas un projet pour vos parents.

    Vous dîtes que le P.Q. n’est plus votre véhicule pour la souveraineté. Je ne peux vous blâmer, je n’ai jamais été membre ou militant d’aucun parti politique. Trop occupé, à chercher les solutions pour devenir un bon enseignant, je n’avais plus le temps, plus l’énergie et probablement pas la passion pour m’impliquer dans l’action politique. Je ne me suis jamais impliqué en politique, sauf en 1980 quelques années avant ma carrière d’enseignant. J’ai rêvé et pleuré comme bien d’autres. Après, je regardais le bateau Parti Québécois du bord du rivage, il avait toujours ma sympathie, mon vote et souvent mes déceptions. J’ai rêvé une seconde fois en 1995. Déçu, sans pleurs cette fois-ci, mais avec de l’amertume au fond de la gorge, comme une vague impression de tricherie.

    Par la suite, 24 années ont passées. L’adversaire a compris et a utilisé lentement, subtilement mais sûrement ses pouvoirs d’influences. C’est de bonnes guerres, c’est le jeu de la démocratie.

    Un peu plus tard est arrivé, un sympathique petit navire Q.S.. Il n’avait pas mon vote, je trouvais que la division du vote progressif ce n’était pas une bonne stratégie dans le système électoral actuel, mais je le trouvais sympathique. Puis, ils se sont mis à insulter le P.Q. et les Québécois qui avaient une vision différente de la laïcité, ‘’xénophobes, racistes, nationalistes identitaires etc’’. Bien et subtilement relayées par certains chroniqueurs et médias éminemment fédéraliste, les insultes ont frayées leurs chemins chez une petite partie de la population. Petite partie de la population, mais suffisamment importante pour diviser. Dans mon cas la coupure a été nette. Un parti politique qui utilise l’insulte pour faire avancer son point de vue, n’aura jamais ma sympathie. (suite prochain commentaire)

    • Christian Montmarquette - Abonné 14 mars 2019 17 h 39

      @ Eric Ricard,

      "Puis, ils (QS) se sont mis à insulter le P.Q.." - Eric Ricard

      - La poutre et la paille? - Vous connaissez ?

      - Alors, sachez qu'en 13 ans d'activités politiques, il n'y a pas d'insanités et d'insultes que je n'ai pas entendues de la part des péquistes à l'égard de Québec Solidaire :

      «Québec soliTaire»; «Québec suicidaire»; «gogauche»; BS; "Québec sectaire"; "groupuscule"; «gauche caviar»; black bloc; «communistes»; "souviétiques"; "Politiburo"; "Licornes": "alliés des libéraix": «extrémistes»; «stalinistes»; «rêveurs «irréalistes»; «radicaux»; «fédéraleux»; libéraleux; «bobos-du-plateau»; «clique-du-plateau»; «mère Theresa David» et j'en passe..

      Références:

      "Effrayée par la virulence des «trolls» péquistes" - Le Devoir :

      

https://www.ledevoir.com/politique/quebec/493218/effrayee-par-la-virulence-des-trolls-pequistes

      «Réseaux sociaux: Bérubé appelle les péquistes à l'ouverture» - Huffpost 29/12/2018

      Certains militants ont reçu le quolibet de «angry péquistes». - La Presse Canadienne


    • Eric Ricard - Abonné 15 mars 2019 09 h 35

      @Montmarquette
      C'est deux choses complètement différentes, des propos imbéciles par des trolls et ce qui se dit dans un congrès d'un parti politique (sans être remis à l'ordre), et les propos de ses portes-paroles comme Amir Khadir à la radio quelques jours après.

  • Eric Ricard - Abonné 14 mars 2019 05 h 52

    Patience, confiance et espoir, Mme Fournier... (suite)

    Un parti politique qui utilise l’insulte pour faire avancer son point de vue, n’aura jamais ma sympathie. Ce n’est pas le type de démocratie que je souhaite pour le Québec.

    Arrive la défaite d’octobre dernier. Le parti qui prenait le pouvoir n’était toujours pas mon parti. C’était un parti plutôt réactionnaire et qui n’était pas souverainiste. Surprise, il défend les intérêts du Québec avec doigté et assurance et pour l’instant, moins réactionnaire qu’on le supposait. On découvre de nouveaux politiciens, jeunes, intelligents qui sont à quelques centimètres de basculer vers le choix de la souveraineté. La CAQ n’aura pas mon vote, je suis souverainiste et le resterai toujours. Mais j’encouragerai trois de leurs réformes fondamentales pour l’avenir du Québec; le rapatriement des pouvoirs en immigration, la réforme du mode de scrutin et la loi sur la laïcité. Pour le reste, gardons les à l’œil. J’ai justement aimé votre intervention sur la non-partisanerie la semaine dernière. Bravo !

    Pour la suite, Mme Fournier, je vous encourage à réfléchir, il y a de l’espoir. La réforme du mode de scrutin s’en vient et le nouveau gouvernement semble déterminé à y parvenir. Imaginez si la réforme du mode de scrutin avait été mise en place aux dernières élections, le parti Québécois aurait eu 21 députés. M. Aussant, Mme Lavallée, M. Lisée, M. Paul St-Pierre Plamondon et bien d’autres feraient parti de la députation. Qui sait si Martine Desjardins serait revenue ? Qui si M. Léo Bureau-Blouin ne reviendra pas ? Vous avez raison le P.Q. devra se redéfinir et devenir fondamentalement souverainiste et ce à chaque élection. Je pense qu’il ne devrait plus faire de compromis afin de chercher à obtenir le pouvoir.
    J'espère que vous trouverai mon commentaire, j'ai bien essayé d'avoir une meilleur tribune, mais...

    Patience, confiance et espoir, Mme Fournier.

    Bonne chance jeunesse ! Vous en avez bien besoin.