Le retour des djihadistes

Souvenez-vous : c’était il y a peu, en 2014, 2015, 2016… L’organisation État islamique (EI) avait pris Raqqa en Syrie, puis Mossoul en Irak. Non seulement elle avait (provisoirement) conquis de larges pans de territoire dans deux grands pays arabes (le « califat »), mais elle avait aussi frappé l’imaginaire — fasciné ou effrayé — d’une bonne partie du reste du monde.

Les attentats islamistes se multipliaient en Europe, sans oublier le Moyen-Orient, l’Afrique, une partie de l’Asie centrale et du Sud-Est (l’Afghanistan et les Philippines, où, ces jours-ci, les avancées du « drapeau noir » contrebalancent les reculs subis au Levant).

Vu d’ici, ce mouvement paraissait irrésistible. Le groupe État islamique a tellement marqué les imaginations que, durant cette période, quelque 40 000 personnes, non irakiennes et non syriennes — surtout des jeunes, des individus morbidement attirés par la violence perpétrée au nom de l’islam et de la haine de l’Occident —, avaient été happées.

Une bonne fraction d’entre eux — plusieurs centaines — était composée d’Occidentaux, surtout des Européens, souvent mais pas toujours d’origine arabe. Sur les vidéos obscènes diffusées par le groupe EI, on découvrit que tel tortionnaire célèbre était britannique, que tel propagandiste en vue était français. Les ficelles des attentats de 2015 et de 2016 en Europe remontaient directement à la Syrie.

Aujourd’hui, alors que le « califat » est en reflux et que son dernier réduit, à Baghouz, dans l’est désertique de la Syrie, est en train de tomber aux mains d’une coalition « arabo-kurdo-occidentale », beaucoup de ces combattants étrangers sont démobilisés.

Ceux qui ont été capturés, par exemple par les forces kurdes, seraient dans certains cas sur le point d’être libérés… devenant autant de « patates chaudes » dont on ne sait que faire.

Les laisser repartir dans la nature ? Les juger sur place ? (On a commencé à le faire en Irak, avec des Français.) Les renvoyer dans leurs pays d’origine respectifs ? Encore faudrait-il que ces pays acceptent de les reprendre…


 
 

Alors que Donald Trump, en décembre, annonçait le retrait précipité des forces américaines en Syrie — celles-là mêmes qui, du haut des airs, avec les « Forces démocratiques syriennes » (FDS) à dominante kurde, ont fait l’essentiel du travail contre le groupe État islamique —, une situation nouvelle apparaissait à l’horizon.

Avec les Kurdes se sentant (une nouvelle fois) abandonnés et trahis par leurs alliés, menacés au nord par la Turquie et n’ayant plus l’envie — ou les moyens — de jouer les gardiens de prison (ils détiennent des centaines de djihadistes français, britanniques, allemands), que va-t-il se passer ?

Ces dernières semaines, la France a fait mine de dire qu’elle reprendrait tous ces jeunes (et moins jeunes) capturés, pour les juger. Mais jeudi dernier, le premier ministre, Édouard Philippe, déclarait qu’il comptait toujours sur les Kurdes pour s’en occuper, et que Paris ne rapatrierait « ses » djihadistes qu’en toute dernière extrémité.

Il y a eu, dans le monde anglo-saxon (Royaume-Uni, États-Unis, Canada), des cas de djihadistes rentrés au pays (ou qui ont tenté de le faire). Telle femme a été déchue de sa nationalité britannique et exclue du territoire national, malgré ses appels à la « compassion ». Tel autre a réussi à revenir aux États-Unis, a fait un peu de prison, puis a été libéré : il collabore aujourd’hui avec les services américains.

Tous les cas sont particuliers. Certains sont poignants ; d’autres, pas du tout. La presse occidentale déroule ces temps-ci des « histoires de vies » troublantes, où l’idéologie se mêle à l’errance psychologique. Cela va du fanatique endurci, pour qui l’islam militant reste plus que jamais « l’avenir du monde »… au repenti post-adolescent qui parle aujourd’hui d’un « moment d’égarement ».

L’histoire des djihadistes étrangers au Levant dans les années 2010 met aujourd’hui des visages et des noms sur un grand moment de folie dans les relations internationales. Un tremblement dont on n’a pas fini d’enregistrer les secousses et les répliques.

Un épisode avec des ramifications étendues — jusque chez nous — qui montre la portée universelle d’un islam militant qui, à l’instar du communisme il y a un siècle, revendique des « compagnons de route » sur les cinq continents. Et qui, malgré la chute du « califat », est loin d’avoir dit son dernier mot.


François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à ICI Radio-Canada.

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