Alibis américains

En dépit du président Trump qui s’enfonce et qui en inspire bon nombre à aller ailleurs qu’aux États-Unis pour les vacances, je prends activement part cette année à la vague migratoire québécoise vers la Floride. Une « relâche » prolongée dans le Sunshine State, où l’on estime qu’un million de nos compatriotes séjournent annuellement.

C’est un choix qui peut faire sourciller. S’il ne s’agissait que du strict intérêt économique du Québec, nous ferions collectivement mieux de rester davantage à la maison. Parce que nous sommes plus nombreux à quitter nos contrées enneigées qu’à les faire découvrir à des touristes internationaux, le déficit touristique du Québec est astronomique. Nous dépensons chaque année près de 5 milliards de dollars de plus à l’étranger que ce que laissent chez nous les visiteurs. Bye, bye, les devises ! Au ministère du Tourisme, d’ailleurs, on vous dira toujours qu’il s’agirait que les Québécois convertissent en séjour au Québec un seul de leur week-end à l’étranger pour que la situation soit corrigée. Beau défi !

Les médias ont été prompts à se demander s’il y avait un effet Trump sur le tourisme. Au premier trimestre de 2017, la baisse de 4,2 % par rapport à l’année précédente laissait croire que oui, même si on pouvait également évoquer la dégradation de l’image du pays dans l’opinion internationale, les tueries par arme à feu ou le dollar en hausse. Puis, l’année s’était terminée sur une hausse, de 0,7 %. Assez ordinaire dans le contexte où l’Organisation mondiale du tourisme évalue que le nombre de touristes internationaux augmente de 3,3 % chaque année et qu’il en sera ainsi pour au moins les 10 prochaines années. Cela, au moment où, déjà en tête du palmarès des destinations internationales, la France et l’Espagne enregistraient, elles, des hausses respectives de 5,6 % et de 8,6 %.

Pour ma part, j’ai quand même choisi d’établir mon « campement » d’hiver ici, dans ce territoire républicain, mais dans une ville démocrate, celle de Key West, la seule du comté de Monroe qui a choisi Hillary Clinton en 2016 ; dans un État qui vient de voter, à l’élection sénatoriale de mi-mandat, à 50,05 % pour le républicain Rick Scott après une lutte très serrée qui a nécessité un recomptage manuel. De quoi donner raison à ceux qui parlent désormais des « Divided States of America ».

Il existe bien une autre Amérique que celle du président actuel, mais aussi l’espoir que son élection ne sera un jour vue que comme une erreur de parcours puisque, rappelons-le, la candidate démocrate à la présidentielle a obtenu deux points de plus que son adversaire au suffrage populaire. L’arrivée d’une majorité démocrate à la Chambre des représentants, qui se sert pleinement de ses pouvoirs, laisse entrevoir un peu de lumière, alors que s’amorce de ce côté de la Chambre une fascinante course pour l’investiture.

Comme d’autres candidats de l’aile la plus à gauche, Bernie Sanders propose l’assurance maladie pour tous, la gratuité scolaire et universitaire dans les établissements publics et le salaire minimum à 15 $, mais c’est la déclaration suivante, à des années-lumière de celles de notre gauche autoproclamée à nous, NPD et QS, qui a de quoi me réjouir. « Vous savez, nous devons considérer les candidats non pas en fonction de la couleur de leur peau, de leur orientation sexuelle, de leur genre ou de leur âge », a-t-il dit. « Je crois que nous devons essayer de progresser vers une société non discriminatoire, qui considère les gens selon leurs capacités, selon leurs convictions. »

Pour l’emporter, la gauche ne doit-elle pas, en effet, redevenir altermondialiste, internationaliste et universaliste, agir en fonction du bien commun, c’est-à-dire prendre en compte tout autant les droits collectifs que les droits individuels, alors que cette « nouvelle » gauche, au Québec et ailleurs, a plutôt fait du communautarisme et du multiculturalisme sa chapelle ?

Enfin, on peut se demander si les démocrates oseront cette fois choisir le « socialiste » assumé qu’est Sanders, face à une candidature plus consensuelle et conventionnelle, comme celle, peut-être à venir, de l’ancien vice-président Joe Biden. L’élection de 2020 sera-t-elle une lutte sans merci entre trois septuagénaires ?

À cet âge vénérable, dois-je ajouter en terminant, le besoin de fuir le rude et froid hiver québécois s’est fait, pour moi, cette année, plus fort que celui de boycotter un pays qui n’a pas voté du bon bord. Ce sera mon dernier alibi. Pour compenser, je passerai l’été, comme d’habitude, dans Charlevoix.

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