Le cri du rat

Chez le prince Constantin Radziwill, père d’un de ses amis, Marcel Proust avait fait la connaissance d’un valet de pied grâce à qui, si l’on peut dire, il trouvera à prendre le sien. En 1913, soit quelques années après avoir rendu service à la belle société à laquelle s’attachait Proust, le valet en question, Albert le Cuziat, se lança en affaire. Il dirigea ce qu’il connaissait déjà bien : un bordel, les Bains du Ballon d’Alsace.

Proust fut un visiteur régulier de ce bordel. À compter de 1917, il ira jusqu’à le meubler et à le financer. Dans une des chambres qu’on lui réserve, l’écrivain se livre à une curieuse perversion. Des rats qu’on capture pour lui y sont torturés avec de longues épingles à chapeau. Dans cette liaison de la vilenie et de l’érotisme, au milieu des petits cris stridents qui ponctuent l’agonie des rongeurs, Proust exulte et trouve sa volupté. C’est dans cette maison qu’il fut surpris par un inspecteur de police avec un mineur, deux soldats et le souteneur Albert le Cuziat.

Ce sont là des faits connus, évoqués dans sa biographie. Claude Simon, Prix Nobel de littérature, les reprend même dans un de ses livres. Mais on parle assez peu de cette cruauté par laquelle Proust espérait peut-être que lui soient révélées les profondeurs refoulées de son existence. Je fais mention de cela pour poser la question suivante : sachant cette cruauté, devrait-on cesser de lire Proust, un des écrivains les plus importants de tous les temps ? Convient-il de faire un lien entre La recherche du temps perdu et les douleurs des rats ? Faut-il, de la même manière, construire un pont entre une chanson de Michael Jackson et la déraison de ses rapports sexuels supposés avec de jeunes enfants ?

Cesser la diffusion des chansons de Jackson sur les ondes de stations du genre de CKOI relève du même esprit qui conduisait celle-ci en particulier, à l’automne 2017, à organiser un concours pour « gagner un voyage humanitaire » sur les airs de son nouveau slogan publicitaire : « Un hit à la fois pour changer le monde ». On se retrouve ici exactement devant la même logique, laquelle consiste à (faire) croire qu’on peut racheter à un aussi bas prix qu’une mélodie l’inconscience de toute une société devant les dérives qu’entraînent les adulations aveugles. Croit-on qu’un monde qu’on prive d’esprit critique à longueur de journée se porte soudain mieux parce qu’on y censure des oeuvres ? Cela s’apparente à une mystification vouée essentiellement à se donner bonne conscience.

En liant l’oeuvre aux perversions de son auteur, on ajoute à la déraison. Car quelle analogie y a-t-il de possible entre les deux ? Un pédophile n’est pas une chanson.

Le sacré a fiché le camp de nos sociétés, mais nous voudrions tout de même y croiser des dieux alors que nous n’avons toujours affaire qu’à des hommes. Aux statues de plâtres des saints ont succédé les statuts privilégiés accordés à des êtres élevés à hauteur de monuments, de religions. Cette projection de la perfection qui laisse entendre que la nature humaine peut être intégralement bonne, quand allons-nous en sortir ? En 1964, Jean-Paul Sartre refusa le prix Nobel de littérature. Il s’en expliqua ainsi : « Aucun artiste, aucun écrivain, aucun homme ne mérite d’être consacré de son vivant, parce qu’il a le pouvoir et la liberté de tout changer. » Ce sont les jurés du Nobel, notait Sartre à raison, qui avaient besoin de lui. Pas le contraire.

Petit potentat, Maurice Duplessis reçut, au temps de sa grandeur, pas moins de trois doctorats honorifiques de l’Université Laval, un autre de l’Université de Montréal, un de McGill, un du Bishop’s College, un autre de l’Université de Caen. Nombre de ses ministres obtinrent, en parallèle, de pareilles marques de considération de la part de ces institutions qu’on aurait bien du mal à considérer comme tout à fait désintéressées.

Devant l’aveuglement qui consiste à célébrer en bloc des individus comme s’ils étaient des totalités de marbre immaculées, les temps sont-ils à la veille de changer ? Pour rester sur le terrain des récompenses associées à la haute institution du savoir qu’est censée être l’université, que signifie par exemple le fait que l’Université de Sherbrooke vient d’honorer, le 5 mars dernier, sous cette étiquette fourre-tout qu’est devenue « la cause de l’environnement », Son Altesse Sérénissime le Prince Albert II de Monaco ? L’action d’un prince qui règne au nom de l’hérédité du sang est-elle si exemplaire du « développement durable » et de l’avenir du genre humain ?

Longtemps paradis fiscal, Monaco n’aide plus autant qu’avant, il est vrai, les détendeurs d’actifs à l’étranger à éviter le fisc chez eux par des structures et statuts légaux à la frange de la légalité. Mais si on s’y fait résident, aucune autorité fiscale ne nous enquiquinera. Plusieurs riches vedettes sportives ne s’y sont pas installées pour rien, comme en témoignent les Football Leaks. Le coureur automobile Jacques Villeneuve, à l’exemple de son père, y a vécu. Allez d’ailleurs savoir pourquoi il a si souvent choisi comme pays de résidence des paradis fiscaux : la Suisse, Andorre, les îles Vierges. La joueuse de tennis Eugenie Bouchard est pour sa part officiellement résidente des Bahamas. Et ainsi de suite. Nous continuons pourtant de porter ces gens aux nues. À les laisser jouir ainsi sans entrave, n’est-ce pas la société elle-même qui finit par se trouver prise comme un rat ?

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

27 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 11 mars 2019 00 h 37

    On devrait se prévaloir comme société d'une loi contre la cupidité.

    Merci, monsieur Nadeau, pour une autre chronique brillante. Merci de nous rappeler les «paradis fiscaux» où nos élites cachent leur argent pour ne pas payer leur juste part d'impôts. Ces riches qui ne pensent jamais aux conséquences de leurs actions. Ils ne peuvent pas comprendre que l'on cachant leurs profits du fisc, ils privent les états de fonds nécessaires pour offrir des soins de santé adéquats aux malades, ils privent les enfants d'une bonne éducation, les ainés d'une fin de vie vécue en dignité, les malades mentales et les handicapés des soins de santé urgents, des parents avec des enfants autistes, sans aide et sans répit, et j'en passe. On devrait se prévaloir comme société d'une loi contre la cupidité.

    • Clermont Domingue - Abonné 11 mars 2019 11 h 22

      Si nous cherchons des rats pour Proust, les trouverons-nous dans les paradis fiscaux ou dans le Califat?

  • Denis Paquette - Abonné 11 mars 2019 00 h 46

    l'univers nous a créé peut être un jour nous reprendra-t-il

    ben oui les humains sont depuis toujours ambitieux narcissiques, nous en avons un bel exemple comme voisin , il semblerait que ca fait parti de nos gènes , que c'est au centre de notre espèce , que ca fait parti de notre dynamique , que nous ne pourrions pas exister sans ca, que certains ont l'autoérotisme de se prendre pour des saints ,quel culot,

    • Clermont Domingue - Abonné 11 mars 2019 15 h 05

      ( L'homme naît bon, La société le corrompt.) Que dirait Rousseau de Proust, de Jackson. de Ducharme, de Trump et des terroristes??

    • Clermont Domingue - Abonné 11 mars 2019 18 h 36

      ERREUR Dans mon commentaire, je remplace Ducharme par Jutra.

  • Serge Lamarche - Abonné 11 mars 2019 03 h 48

    Honneurs au lieu de mépris

    Croyez-le ou non, un homme (décédé il y a une décennie) que je sais impliqué dans des meurtres scabreux a deux rues à son nom dans le village. Il a maintenant un prix à son nom. Si les gens savaient tous les crimes commis, combien d'autres de ces types criminels feraient partie de la liste des gens honorés?

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 mars 2019 09 h 24

      Donnons des noms.

      Amherst est un criminel de guerre. Il a sa rue, à Montréal. Mais rien n’honore à Montréal la mémoire de Louis Joliet, le plus grand explorateur d’Amérique du Nord.

      John-A. Macdonald, le père de la Confédération, a mis en place un système d’extermination des Autochtones. Lorsque des protestataires éclaboussent — à juste titre — de peinture rouge la statue montréalaise qui lui rend hommage, les dirigeants de la ville s’empressent de la nettoyer, en bons colonisés soumis à l’ordre établi.

  • Gaston Bourdages - Abonné 11 mars 2019 05 h 57

    Si vaste monde que celui des comportements humains...

    Il existe du rat dans l'Homme mais pas d'homme dans le rat.
    C'est une des lectures que je fais de votre fort pertinent « papier » monsieur Nadeau.
    L'Homme possède une conscience des valeurs, le rat non.
    Votre texte me rappelle aussi cet écrit sur « la poutre dans mon oeil alors que je reproche à « l'autre » la présence d'une brindille de foin ou quelque chose comme ça »
    Il y a quelques décennies de cela, une personne très proche de moi, à l'époque, m'adressait ces mots : « Mon gars, en affaires tu es un rat ! » Et d'ajouter : « Vous étiez deux rats ( elle faisait allusion à un ex-associé ). Il y avait un morceau de fromage de sept millions $ sur la table et c'est l'autre rat qui l'a eu »
    Le rat et moi...que de relations de bonnes consciences !
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Paul Toutant - Abonné 11 mars 2019 06 h 29

    Jouissif

    Cher Nadeau, votre épître de ce jour est suavement jouissive. J'ignorais que Proust prenait son pied en torturant des rats. Je connais par contre des écrivains de bonne société qui enculent des mouches sans interruption depuis des années. Faudrait-il les nommer? La perversité d'un auteur est-elle soluble dans son oeuvre? Je ne crois pas qu'il existe une seule réponse à cette question. Tout dépend j'imagine de sa propre perversité et du degré d'endurance développée au fil des ans. Quant aux abris fiscaux, je crains qu'ils ne soient là pour encore longtemps. Du moins, tant que nous adulerons des coureurs automobile, des chanteurs déguisés en arbres de Noël et des banquiers qui ne désirent, n'est-ce pas, que notre bien. La perversion est en nous et nous aimons celle des autres, sans l'avouer la plupart du temps. C'est le Grand Mystère de l'Homme: les rats n'ont qu'à bien se tenir!

    • Gaston Bourdages - Abonné 11 mars 2019 09 h 25

      Tout aussi suave votre propos monsieur Toutant.
      Je continue à croire dans l'Homme. Oui, comme la clause....nonobstant.
      Que de façons nous avons les êtres humains pour apprendre, pour prendre connnaissance que la conscience existe.
      La Bêtise en faisant partie.
      Merci monsieur Toutant de nous rappeler « Le Grand Mystère »
      Mes respects,
      Gaston Bourdages

    • Marie Nobert - Abonnée 12 mars 2019 01 h 22

      Cher Paul Toutant quand vous écrivez: «Je connais par contre des écrivains de bonne société qui enculent des mouches sans interruption depuis des années. Faudrait-il les nommer?», je jouis. Je jouis parce que je partage et vous n'avez pas été «censuré». Bref. Maintenant, quand on parle «des rats» de Proust, il faut un petit recul freudien (ouille!). Misère!

      JHS Baril