Remaniement de la vérité

Quiconque a suivi le cheminement personnel et professionnel de Jody Wilson-Raybould doit connaître sa position sur la Loi sur les Indiens, une loi plus que centenaire qui encadre la relation entre les Premières Nations et la Couronne au Canada. Au cours des presque six ans où Mme Wilson-Raybould a été chef de l’Assemblée des Premières Nations de la Colombie-Britannique, jusqu’en 2015, elle a lutté inlassablement pour une réforme en profondeur, sinon l’abolition complète de cette loi perçue par une majorité de chefs autochtones du pays comme étant un outil d’oppression et de contrôle de l’État fédéral à l’endroit de leurs peuples.

Il est donc invraisemblable que l’ancien secrétaire principal du premier ministre Justin Trudeau, Gerald Butts, ait pu ignorer l’opinion de Mme Wilson-Raybould lorsque cette dernière s’est vu offrir le poste de ministre des Services aux Autochtones en janvier dernier. Or, c’est ce que M. Butts a prétendu lors de son passage mercredi devant le Comité permanent de la justice à la Chambre des communes. Le lendemain, M. Trudeau a dit avoir cru que Mme Wilson-Raybould détenait le profil parfait pour occuper ce ministère créé par son gouvernement pour améliorer les conditions de vie des Autochtones. C’est de la pure foutaise. Si elle avait accepté ce poste, Mme Wilson-Raybould aurait été confinée à travailler dans les limites d’une loi qu’elle a toujours dénoncée, en plus d’essuyer les critiques associant sa nomination en tant qu’Autochtone à un seul symbole. C’était donc une insulte que de lui demander un tel sacrifice au nom de l’équipe.

Selon M. Butts, c’est uniquement après que Mme Wilson-Raybould eut refusé le poste de ministre des Services aux Autochtones qu’il a recommandé à son patron de la muter de sa « job de rêve » comme ministre de la Justice et procureure générale du Canada. Non pas parce qu’elle ne faisait pas un bon travail. Mais uniquement parce qu’il croyait que le premier ministre aurait vu son autorité diminuée s’il avait accepté qu’un ministre refuse d’être muté à un autre poste. C’est ici que la version des événements de l’affaire SNC-Lavalin fournie par messieurs Butts et Trudeau perd toute sa crédibilité. Ils veulent nous faire croire que Mme Wilson-Raybould fut mutée au ministère des Anciens Combattants uniquement parce qu’elle a refusé d’accepter un poste que les deux hommes auraient dû savoir qu’elle ne pouvait pas en toute conscience accepter ?

Soyons honnêtes. Mme Wilson-Raybould a perdu son poste de ministre de la Justice parce qu’elle refusait d’infirmer une décision de la directrice des poursuites pénales dans le dossier de SNC-Lavalin. On n’a pas à être d’accord avec sa position pour reconnaître que sa rétrogradation en janvier découlait de son refus de réévaluer une décision qui, selon la loi, ne relevait que d’elle. Prétendre autre chose, c’est mentir.

Certes, certains commentateurs ont dit qu’il n’y avait pas là de scandale, puisque SNC-Lavalin fait toujours face à un procès sur des accusations de fraude et de corruption portées contre elle par la directrice des poursuites pénales, Kathleen Roussel. D’ailleurs, la Cour fédérale a renforcé l’autorité de Mme Roussel vendredi en rejetant la demande de SNC-Lavalin de forcer la directrice à inviter l’entreprise à négocier un accord de réparation au lieu d’avoir à subir un procès qui pourrait l’affaiblir financièrement et la priver du droit de soumissionner des contrats fédéraux.

Or, M. Butts, M. Trudeau et le greffier du Conseil privé, Michael Wernick, ont tous insisté pour dire, cette semaine, qu’un accord de réparation peut être négocié en tout temps, jusqu’au moment où un jugement est rendu sur les accusations portées contre SNC-Lavalin. Le remplacement au ministère de la Justice de Mme Wilson-Raybould par le député montréalais David Lametti aura de toute vraisemblance ravivé la possibilité d’un accord de réparation. Et comme Mme Wilson-Raybould l’a expliqué lors de son propre passage devant le Comité de la justice la semaine dernière, en reprenant les mots que lui aurait dits M. Wernick : « Je pense qu’il [M. Trudeau] va trouver une manière de le faire, d’une façon ou d’une autre… voilà son état d’esprit, et je voulais vous en faire part. »

En refusant cette semaine de s’excuser, M. Trudeau comptait sans doute sur la fatigue qui s’installe auprès de bon nombre de Canadiens pour qui toute cette affaire relève d’une guerre libérale interne qui ne les concerne que minimalement. À force d’entendre les mêmes phrases et les mêmes explications alambiquées de la part du premier ministre, la plupart des électeurs en perdent le fil. Ils décident qu’il leur est impossible de savoir qui dit vrai et, donc, qu’ils ne veulent plus perdre leur temps en essayant de le savoir.

Mais que l’on ne s’y trompe pas ; les Canadiens ne pourront plus voir leur premier ministre du même oeil.

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