Un cri féministe du XVIIIe siècle

L’autre jour, dans une librairie, j’ai attrapé au passage un livre publié chez Folio. Vous savez, cette petite collection de Gallimard proposant à des prix dérisoires des textes du passé libres de droits, signés par des auteurs oubliés ou pas de la postérité.

Son titre, Défense des droits des femmes, et sa couverture colorée, avec un poing révolutionnaire brandi, m’inspiraient, alors que le nom de sa signataire, la Britannique Mary Wollstonecraft, m’était inconnu.

J’appris à la lecture que le manifeste féministe dont ce texte est extrait, traduit de l’anglais, avait été publié à Londres puis à Paris, ses deux villes d’élection, en 1792. La Révolution française donnant à cette sociologue féministe avant la lettre quelques raisons d’espérer, elle réclamait pour les femmes une éducation et des droits constitutionnels égaux à ceux des hommes. Cri dans le désert, malgré quelques vagues d’intérêt soulevées par ses théories novatrices ; une vie sentimentale complexe et des velléités de libération sexuelle auront apposé à son nom le sceau d’infamie posthume. Il fallut attendre le XIXe siècle de George Sand puis le XXe siècle de Virginia Woolf pour réhabiliter sa cote, comme on dit.

Le vendredi 8 mars était célébrée la journée des femmes, et j’ai envie de dédier celle-ci à cette figure avant-gardiste trop méconnue qui, près de deux siècles avant Simone de Beauvoir, écrivit son Deuxième sexe.

« Je regarde depuis longtemps l’indépendance comme le plus grand bonheur de cette vie, et même commela base de toute vertu, écrivait-elle à M. de Tallerand-Périgord après lecture de son ouvrage sur l’instruction publique en 1791. Et cette indépendance, je me l’assurerai toujours, en resserrant mes besoins, dussé-je vivre sur une lande stérile. »

Bon sang ne saurait mentir. Mary Wollstonecraft était la mère de Mary Shelley, et elle mourut un mois après avoir accouché de la future auteure de Frankenstein. Cette dernière, élevée par son père philosophe anarchiste, William Godwin, devait épouser plus tard le poète Percy Bysshe Shelley. Le film d’Haifaa al-Mansour remontait en 2017 le cours du destin de Mary Shelley, mais sa mère aurait mérité un long métrage aussi.

Étonnante chaîne d’écrivaines dans une Angleterre de clubs privés masculins où les dames de leur condition se voyaient reléguées davantage aux travaux d’aiguille et au statut d’ornement des salons qu’au rang d’essayistes ou d’auteures de best-sellers fantastiques.

La plongée dans Défense des droits des femmes témoigne de l’acuité du regard de cette pionnière comme de son courage. Elle dénonçait chez les femmes de la classe moyenne une éducation tournée vers le désir de plaire aux hommes, les poussant à devenir coquettes et engluées dans le sentimentalisme, conditions peu propices au développement d’une force intellectuelle et mentale.

Mary Wollstonecraft trouvait chez les mères de famille pauvres un héroïsme démentant tout ce que les philosophes de son temps énonçaient sur la faible constitution féminine. « Je considérerai d’abord les femmes sous le grand point de vue des créatures humaines, placées sur cette terre avec les hommes et aussi bien qu’eux pour y développer leurs qualités », lançait-elle en profession de foi.

La dame s’opposait aux écrits de Jean-Jacques Rousseau sur l’éducation, l’accusant de ne voir chez les femmes que tendres créatures préparées dès le berceau à la soumission par contrainte. « En vérité, les hommes me paraissent agir bien peu philosophiquement quand ils veulent s’assurer de la bonne conduite des femmes en essayant de les retenir toujours dans un état d’enfance », lui décochait-elle, précisant ailleurs : « Il est vrai qu’ils prétendent les tenir seulement dans l’ordre et à leur place, mais fortifiez l’âme des femmes en l’agrandissant et vous verrez bientôt finir cette obéissance aveugle. […] »

L’écrivaine du XVIIIe siècle a cette définition de celle qui portait jupon : « Faite pour être aimée, elle ne peut prétendre au respect sans se dénaturer et sans être rejetée de la société, comme empiétant sur les droits de l’autre sexe. »

Dépassé, tout ça ? Hum ! Il n’y a qu’à voir ce qui se passe en France avec la Ligue du LOL pour saisir la persistance des vagues de fond à travers les époques. Des propos sexistes et homophobes sous couvert d’humour de cyberharceleurs sur Facebook font scandale là-bas depuis un mois et valurent le licenciement de journalistes et de têtes dirigeantes aux Inrockuptibles et à Libération. Dans l’Hexagone, des analystes ont rapproché la Ligue du LOL des boys clubs anglo-saxons, fraternités masculines d’exclusion qui se réservent les tribunes de prestige en empêchant les femmes « d’empiéter sur les droits de l’autre sexe ».

Ces mêmes boys clubs qui ricanaient devant les propos de Mary Wollstonecraft en son temps…

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3 commentaires
  • Sam Haroun - Abonné 9 mars 2019 07 h 55

    Le grand féministe du XVIIIème siècle était un homme : Poulain de La Barre

    Odile Tremblay mentionne »Le deuxième sexe» de Simone de Beauvoir qui, en exergue de son livre, cite la fameuse phrase de Poulain «L'intelligence n'a pas de sexe». Poulain était un prêtre catholique qui s'est exilé à Genève parce que sa hiérarchie ne partageait pas - loin de là - son analyse scientifique des Écritures et sa critique méthodique des préjugés masculins à l'égard des femmes. Pour lui, la vision de la femme donnée par les Écritures s'apparentait à de la fantasmagorie, et reprochait aux hommes d'entretenir les préjugés - mot-clé de ses écrits - à l'égard des femmes.
    Peu connu dans la culture d'expression française, il est, par contre, reconnu comme un pionnier du féminisme par la culture anglo-protestante (il se convertit au protestantisme).

    • Diane Dwyer - Abonnée 9 mars 2019 17 h 02

      Sans vouloir polémiquer sur le fond, mais tout à fait en accord avec ce texte intéressant de Mme Tremblay, j'avoue avoir eu, à la lecture de votre texte monsieur, un petit soupçon de tentative de "mansplaining" ...

  • Marie Nobert - Abonnée 10 mars 2019 07 h 13

    «Un cri féministe du XVIIIe siècle» c. mon silence d'«ambassadeur» .(!)

    Sans commentaire.

    JHS Baril

    Ps. «M. de Tallerand-Périgord »! Grosse fatigue. «Talleyrand-Périgord». «Le vice appuyé au bras du crime» dans «Mémoires...» de Chateaubriand. Allons! «Le souper», c'est... MIsère!