Femmes au sommet

Sur la crête du mont Vallière-de-Saint-Réal, au cœur des Chic-Chocs. Autant en emporte le vent.
Photo: Charles Bilodeau Ricochet Design Sur la crête du mont Vallière-de-Saint-Réal, au cœur des Chic-Chocs. Autant en emporte le vent.

Elles n’ont pas froid aux yeux même si leurs cils se couvrent de givre. Elles sont d’une autre trempe. Le genre de filles qui suivent leur instinct comme on pourchasse sa bonne étoile. Ou le guide. Sauf que le guide, ce sont elles ; en avant du troupeau, responsables de tous et de tout, ouvrant la voie. Le genre de filles qui prévoient des pansements et de la Vaseline pour les engelures sur le visage, mais qui n’ont pas beaucoup abusé du fond de teint et de la crème antirides.

Marie-Josée Talbot et Lucie Dumont sont toutes deux guides pour l’entreprise de plein air Karavaniers. Quant à Lizanne Bussières, elle est médecin et secouriste à Whistler, en plus d’avoir été marathonienne olympique (un détail) et pris part quatre fois à la Patrouille des glaciers en Suisse, une compétition mythique en haute montagne.

Et, de fait, c’est ainsi que les Népalais les imaginent. Pour eux, chacun de ces pics est un dieu particulier.

Je les ai rencontrées la semaine dernière au mont Albert, en Gaspésie, dans le cadre de la TDLG, la Traversée de la Gaspésie en ski et raquettes.

À 5000 mètres, elles sont capables de porter 30 kilos sur leurs épaules sans forcer. Elles composent avec attitude et altitude, ont vécu tantôt au Chili, en Patagonie ou au Népal, dans des conditions rudimentaires. Elles ont aussi appris à voyager léger.

Marie-Josée a même fini par s’acheter une petite baraque en ruines au Groenland, dans un endroit qu’apprécierait Justin Trudeau cette semaine. Plus reculé que ça, tu lis du Henry David Thoreau et tu cesses de payer tes impôts : « Je ne me voyais pas à Saint-Donat », résume cette résidente du Bic, amie des vents et des projets dits impossibles.

Marie-Josée et Lucie endossent d’immenses responsabilités, dirigent des treks dans une vingtaine de pays avec des équipes de 60 porteurs (pour 10 clients) composées à 90 % d’hommes. Quant à Lizanne, elle sauve des vies et risque la sienne dans des avalanches malgré trois ados dont elle a la charge entière. Son conjoint est décédé dans un dramatique accident d’automobile il y a quatre ans, un jalon marquant qui ne l’a pas arrêtée : « Ça change ma gestion du risque, c’est certain. »

Ce sont des femmes comme ça : défiant la peur à chaque pas pour gravir des sommets intérieurs.

Une roche, ça donne pas du jus de pommes. Mais on peut monter dessus pour voir l’horizon.

Quand le soleil dit bonjour aux montagnes

L’explorateur Nicolas Bouvier écrivait dans L’usage du monde : « Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et, pour un temps, vous prête ses couleurs. » Femmes des cimes, elles se confrontent constamment à une nature réputée hostile, mais n’aiment rien autant que l’essence de l’adversité, leur carburant et leur moteur : « En montagne, t’es petit. Tu as besoin des autres », résume Marie-Josée. « Oui, il y a de l’entraide, ce n’est pas compétitif », seconde Lizanne.

Lucie, elle, a eu sa première révélation, en larmes, ici même, au mont Albert, il y a 30 ans. Elle est tout naturellement passée de professeure d’anglais qui coordonnait la couleur de ses espadrilles de tennis avec celle de sa casquette à guide. « La montagne t’enseigne. Un pas à la fois. Elle te donne de la force et de la sagesse. Les épreuves sont des cadeaux déguisés. Le wow vient avec la difficulté », raconte celle qui gravit une vingtaine de sommets par année et ne compte plus les 5000 ou 6000 mètres.

À force de fréquenter le Népal, le Manaslu, Lucie s’est faite un peu bouddhiste « au pays des gens bons » et elle voue une admiration sans bornes à l’aventurière Alexandra David-Néel, qui a franchi ces montagnes himalayennes au début du siècle dernier. Malgré le fait qu’elle soit une femme, elle se sent respectée par ses équipes chargées en testostérone : « On doit établir notre crédibilité auprès du groupe dès le départ, mais aujourd’hui, l’expérience m’aide. On les impressionne », relate la solide grimpeuse de 60 ans.

Photo: Charles Bilodeau Ricochet Design

« Cela dit, il y a de plus en plus de jeunes femmes chez les gens de montagne. Elles prennent leur place. »

Marie-Josée aime travailler dans ce milieu d’hommes, mais insiste pour avoir des femmes dans son équipe locale, au Maroc comme au Chili, pour accéder à leur point de vue, les connaître : « Mais parfois, ces femmes ont huit enfants, et ce n’est pas possible pour elles de partir. Cela dit, une blonde aux yeux bleus qui dit quoi faire à 30 Marocains, ce n’est pas naturel. Je dors et je mange avec eux. On y retourne souvent. Ça devient de la famille, et ils admirent notre force de caractère. »

Quand tu es arrivé au sommet de la montagne, continue de grimper

Le ciel comme seule limite

Marie-Josée, 40 ans, a déjà eu à répondre à des questions comme : « C’est qui notre guide ? », ou « Qui va porter ton sac à dos, toi ? » « C’est certain que pour des messieurs de 60 ans, j’ai l’air d’une floune. Ils se disent que je ne sais pas de quoi je parle quand je les préviens que ça va être difficile. » Lizanne s’est spécialisée dans un créneau et fait partie des secouristes qui marchent sur des glaciers, possèdent des techniques de corde pour atteindre les crevasses ou les parois : « On fait sa place. Les hommes respectent ça, mais on doute plus qu’eux. »

« Les gars vont douter par l’arrogance », constate Marie-Josée. Elle ajoute qu’elle « fait popper le champagne » lorsqu’une fille s’inscrit dans un trek en terre de Baffin (où il fait –40 °C au soleil), un endroit où elle est allée quatre fois. « C’est dur. Une femme va douter, et un gars va présumer qu’il va performer. Nous, les femmes, on a capté le modèle du “je ne suis pas capable”. On a peur de se tromper. »

J’ai fini par leur demander si elles étaient féministes. Aucune n’a répondu par l’affirmative. « Une féministe, pour moi, c’est quelqu’un qui revendique l’égalité. Je me sens au même diapason qu’un homme », avance Lucie. Marie-Josée opine : « Ce sont les gars qui m’encouragent à me dépasser, à franchir mes limites. » Lizanne renchérit : « Je fais ce que je veux et ce dont j’ai envie. » Et en fin de compte, elles font partie d’une catégorie d’inclassables humaines qui carburent à l’oxygène et aux horizons à atteindre. On voudrait leur emboîter le pas, une inspiration à la fois.

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Ma Sophie à moé

Quelle belle rencontre radiophonique que celle de la photographe, auteure et plasticienne française Sophie Calle avec la journaliste Laure Adler, cette semaine à L’heure bleue. Deux femmes d’audace qui discutent des projets fous de cette artiste hors norme dont j’ai vu plusieurs expositions. On la découvre ici, déjà singulière durant l’enfance, puis strip-teaseuse plus tard pour gagner sa vie, en dépit de son milieu féministe. Un bel univers ludique exploré à l’occasion de la parution de son dernier livre, Que faites-vous de vos morts ?

Lu

Tu seras un homme — féministe — mon fils ! d’Aurélia Blanc. La commande est costaude : « Manuel d’éducation pour des garçons libres et heureux ». L’auteure, maman d’un garçon, s’est intéressée à la pression sociale et au discours ambiant dès l’échographie. Elle a interviewé des spécialistes et des parents pour comprendre pourquoi on refuse aux garçons le droit à la vulnérabilité et à la sensibilité, comment ils se construisent. Elle souligne l’absence de modèles d’hommes féministes. Elle aborde aussi le coût de la virilité, les suicides plus nombreux, la masculinité toxique. Bref, un excellent ouvrage pour revoir nos automatismes privés et sociaux en matière d’éducation et se déconditionner du « sexisme bienveillant ». 

Aimé

Le soleil et ses fleurs de Rupi Kaur, jeune artiste féministe de 25 ans qui vit à Toronto. Deuxième ouvrage de poésie qui se déguste comme le précédent, à petites lampées. Celui-ci traite d’amour, de rupture, de reconstruction, avec une maturité étonnante. De la peine à la renaissance, un parcours magique, avec les mots pour le dire. Délicieuse rencontre. « Il nous faut plus d’amour. Non pas celui des hommes. Mais celui que nous avons pour nous-mêmes. Et les unes pour les autres. »