Madame Pas-Tout-le-Monde

On le dit chaque année, mais il faut continuer de le dire : le 8 mars n’est pas une deuxième Saint-Valentin, l’occasion de recevoir des fleurs et de nous rappeler combien on nous aime. Il s’agit d’une journée créée expressément pour reconnaître les droits des femmes, les avancées réalisées comme celles qui restent à faire.

Au Québec, de nombreux combats ont été menés afin de faire progresser la condition des femmes : droit à l’avortement, conciliation famille-travail, équité salariale, instauration des CPE, justice pour les survivantes des violences sexuelles. Ces luttes sont loin d’être toutes gagnées et peuvent essuyer des reculs importants au moindre soubresaut politique. Dans ce contexte, il est tout à fait souhaitable et nécessaire que les mouvements sociaux continuent de forcer les partis à prendre des mesures fortes pour enrayer ces inégalités.

Politiquement, ça peut même aujourd’hui être payant d’appuyer ces causes. Après tout, madame Tout-le-Monde détient beaucoup, beaucoup de votes au Québec.

Inversement, les enjeux qui touchent des femmes qu’on ne voit pas comme représentatives de la norme n’ont pas progressé autant au cours des dernières décennies. Le mouvement féministe québécois s’est rassemblé autour du leadership de francophones de la classe moyenne, et ce n’est bien souvent qu’à ces femmes que les partis s’intéressent. Les autres ne font en quelque sorte pas partie de « l’électorat » ou du « peuple ».

Ces « autres » femmes, ce sont par exemple les 25 000 travailleuses domestiques du Québec, dont une proportion scandaleuse doit survivre à du harcèlement psychologique et sexuel, au racisme, à des violences, à des viols, à des menaces et à de l’exploitation. Originaires pour la plupart des Philippines, ces femmes entrent au pays à travers un programme d’immigration toujours ancré, malgré les réformes, dans de vieilles traditions coloniales. Leur permis de travail est lié à leur employeur : si elles veulent quitter un foyer abusif, il leur faut attendre parfois plusieurs mois avant d’obtenir le droit de rejoindre une nouvelle famille. Si elles n’ont pas travaillé suffisamment dans les délais prescrits, elles ne sont plus admissibles à la résidence permanente. Dans ce contexte, les menaces d’expulsion proférées par des patrons qui cherchent l’obéissance absolue ne sont pas exceptionnelles, selon Evelyn Caluguy, du Centre Pinay.

Plusieurs lois québécoises excluent toujours le travail domestique de la définition de « travail ». Il est donc encore peu courant que ces femmes au statut précaire bénéficient de la couverture de la CNESST. Elles ne peuvent pas non plus se syndiquer. Et lorsque le certificat de sélection du Québec se fait attendre, certaines triment durant des mois sans avoir même accès à l’assurance maladie.

« Il n’est pas rare, en 2019, que certaines travailleuses domestiques au Québec soient traitées comme de véritables esclaves », dénonce Mme Caluguy. Pourquoi ? « Directement à cause des lois et des programmes qui les encadrent, ou plutôt les excluent. »

Par qui ? Souvent par des femmes de carrière, afin qu’elles puissent se dégager d’une partie de l’éducation des enfants et des tâches ménagères.

Si les inégalités sociales et économiques se sont largement creusées partout en Occident au cours des dernières décennies, il ne faut pas s’étonner que les écarts entre les femmes québécoises soient aussi plus importants qu’avant. Aujourd’hui, certaines brisent les plafonds de verre et s’attendent à ce que d’autres balaient docilement les tessons au plancher. So-so-so, solidarité.

Le travail domestique n’est bien sûr pas la seule dimension de la condition féminine au Québec à être laissée dans l’ombre. Une coalition d’organismes tente notamment, depuis quelques années, de faire réagir Québec face à l’insalubrité, aux fouilles à nu illégales, au recours à l’isolement, voire à l’accès difficile à l’eau potable pour les détenues de la prison Leclerc.

On sait qu’ici, comme ailleurs au pays, le profilage racial joue un rôle important dans l’imposition des sentences, et que la grande majorité des femmes incarcérées ont aussi un historique d’agressions physiques et sexuelles, et sont aux prises avec des problèmes de santé mentale et de toxicomanie. Il demeure toutefois très difficile d’attirer l’attention du public sur les droits de ces femmes.

Par ailleurs, les services offerts aux survivantes de violences sexuelles sont pour la plupart mal adaptés aux besoins spécifiques des femmes immigrantes, racisées, autochtones, handicapées ou trans. Et ce manque de ressources joue directement sur les risques d’itinérance, de criminalisation, d’expulsion, d’exploitation et de marginalisation accrues. Certes, la vague du mouvement #MoiAussi a forcé l’examen de la culture du viol pour les femmes en général. Mais même la gauche politique, syndicale et communautaire hésite encore souvent à investir temps et énergie dans la défense des droits des victimes qui ne correspondent pas à l’idée qu’on se fait du « général ».

À force de concentrer tous nos efforts sur les réalités « rassembleuses » de madame Tout-le-Monde, les urgences de madame Pas-Tout-le-Monde, elles, attendent encore.

8 mars, Journée internationale des droits des femmes, vous avez dit ? « Des femmes », c’est-à-dire aussi des femmes qui ne cadrent pas avec notre imaginaire politique ?

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

21 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 7 mars 2019 07 h 11

    Journée internationale

    Je vous écris du El Salvador, d'un tout inclus. Ici les femmes peuvent travailler douze heures par jour, être payé 250$ US, X mois, soit 50$ plus bas que le salaire minimum. Elles triment à faire le ménage, la vaisselle ou servir aux restos multiples ici. Et pas question de se syndiquer, ici la syndicalisation est mal vue: elle nuit au développement économique du pays, vassal des USA, dont le pays à adopté la monnaie.
    Les combats de madame pas-tout-le-monde sont encore dans ces pays du Sud, à la merci des sous-traitants des multinationales, dans toutes les maquiladoras aux frontières des empires, où les femmes sont abusées et victimes souvent de féminicides jamais résolues.En fait, ce devrait être le combat de tout le monde, tous les jours de l année.

    • Cyril Dionne - Abonné 7 mars 2019 09 h 16

      Vous m'avez fait sourire ce matin M. Talbot. Vous avez raison de dire que les femmes et les déshérités ne sont pas en Occident, mais dans ces pays où l'esclavage est encore en vigueur. Alors, si cette nouvelle madame du Devoir veut sauver celles pour qui elle semble verser des larmes, elle devrait se rendre tout de suite dans ces pays et d'y rester pour les sauver. Mais ce n'était pas le but de son intervention parce qu'elle est pour une immigration débridée et sans contrôle en essayant de nous culpabiliser. Toujours les méchants blancs et les bon immigrés. Pas mal "tanné" de ce disque usé à la corde. Mais ce qui est odieux dans son intervention, c'est essayer de catégoriser les femmes en sous-groupes comme Mme Gervais nous l'a fait intelligemment remarquer.

    • Jacques Patenaude - Abonné 7 mars 2019 10 h 10

      Ce n'est pas parce qu'ailleurs c'est pire qu'il n,y a rien à régler ici. Cependant bien que je sois d'accord avec l'auteur sur la nécessité de faire ces luttes je constate que de diviser les femmes entre les madames "tout le monde" et les madames "pas tout le monde" ne fait que nuire à son propos. Ça me fait penser au concept de classe moyenne qui ne veux rien dire car chacun a sa définition . Ces luttes doivent être vues à travers les luttes pour l'égalité des femmes si on veux unir celles-ci et ceux qui la supporte. Sinon on divise et qui dit division dit affaiblir les luttes. Ce n'est pas récent qu'on revendique des choses sur ces causes et s'il n'y a pas eu suffisamment d'avancées il faut continuer à en parler mais sans diviser la question des autres luttes légitimes des femmes. Le propos de @Cyril Dionne illustre bien le danger de ce type d'analyse.

  • Jean Lacoursière - Abonné 7 mars 2019 07 h 23

    Question sincère

    De quels services publics spécifiques une victime de violences sexuelles "racisée" peut-elle avoir besoin ? (Antépénultième paragraphe.)

  • Christiane Gervais - Inscrite 7 mars 2019 08 h 07

    Féminisme intersectionnel

    Faut-il toujours mettre en opposition les femmes entre elles? Les cataloguer en sous-groupes comme vous le faites, tout comme le font les féministes intersectionnelles, pour en rendre certaines victimes des autres parce qu'elles n'appartiennent pas à suffisamment de catégories dites marginales ou victimaires?

    Vous faites avec les femmes ce que d'autres font avec les races, les dire multiples et divisées afin de les amener à se confronter entre elles, en misant sur les différences, jamais sur la solidarité de leur condition commune ce qui sert, en fin de compte, à madame-personne.

    Pour un 8 mars aux couleurs, origines, cultures multiples, dans un Québec égalitaire et juste, pour toutes.

  • Denis Paquette - Abonné 7 mars 2019 09 h 40

    malheusement le monde est plus complexe que l'on voudrait qu'il soit

    il y aura toujours les principes de libertés et de croyances,qui ne serons jamais facile a départager, car ils determineront toujjours les rapports humains, qu'ils soient famillialles ou sociales, en fait ne sont-ils pas vieux comme le monde,et ce dans tous les pays du monde, il serait tellement simple de pouvoir en faire ce que l'on en veux , mais le monde n'est pas fait ainsi,

  • Paul Gagnon - Inscrit 7 mars 2019 10 h 30

    La chronique bimensuelle...

    ... anti blancs - ici surtout anti-blanches - de madame Nicolas.
    Il semble qu'on devra s'y habituer, avec le Nouveau Devoir où le niveau baisse, à chaque année, dans ce journal qui se veit celui des "intellectuels".