Crise de leadership

Le premier ministre Justin Trudeau semble avoir compris qu’il ne peut plus continuer comme si de rien n’était. En annulant un voyage en Saskatchewan, prévu hier, pour se consacrer à des « rencontres privées » à Ottawa, il semble avoir enfin saisi la gravité de la crise qui secoue son leadership.

La démission fracassante, lundi, de la présidente du Conseil du Trésor Jane Philpott, considérée comme un pilier de son gouvernement, aura forcé M. Trudeau à se rendre à l’évidence. Ce n’était pas en continuant de lancer les mêmes platitudes à l’égard des allégations de son ancienne procureure générale Jody Wilson-Raybould — voulant que son entourage et lui aient exercé des pressions acharnées pour qu’elle intervienne dans le dossier judiciaire concernant SNC-Lavalin — qu’il allait mettre fin à cette histoire. En remettant sa démission en solidarité avec Mme Wilson-Raybould, Mme Philpott a dit « avec tristesse » avoir « perdu confiance dans la manière dont le gouvernement a géré ce dossier ».

Il fallait être déconnecté de la réalité pour que M. Trudeau procède à une annonce à l’Agence spatiale canadienne le lendemain du témoignage la semaine dernière de Mme Wilson-Raybould devant le Comité permanent de la justice. Il tentait de faire abstraction des propos de son ancienne ministre avec une « bonne nouvelle » sur la participation du Canada à une mission lunaire américaine. Mais comme l’avait écrit Albert Camus dans La peste : « Quand l’abstraction se met à vous tuer, il faut bien s’occuper de l’abstraction. »

S’il n’offre pas bientôt une réponse plus satisfaisante aux allégations de Mme Wilson-Raybould, M. Trudeau risque d’assister à son propre enterrement politique. Bien que les autres membres de son conseil des ministres disent avoir toujours confiance en M. Trudeau, les membres du caucus libéral s’entre-déchirent quant au sort de leurs deux collègues rebelles. En lançant des calomnies à l’égard de Mme Wilson-Raybould et de Mme Philpott, certains d’entre eux donnent raison aux critiques qui prétendent que les libéraux mettent toujours leurs propres intérêts politiques devant les principes.

M. Trudeau jouait avec le feu en essayant de se faire une image plus vertueuse que le pape. C’est lui qui allait gouverner d’une autre façon, plus transparente celle-là. Il devait savoir que ses critiques dans les médias ne se priveraient pas de l’occasion de le traiter d’hypocrite dès qu’il aurait failli à la tâche. Or, c’est justement ce que vient de faire le magazine Maclean’s, qui l’a qualifié d’« imposteur » à sa une.

Les électeurs canadiens ne s’attendent pas à la perfection de la part du premier ministre. Mais ils n’acceptent pas non plus que ce dernier les prenne pour des imbéciles. C’est pour cela que M. Trudeau ne peut plus prétendre que son bureau et lui ont toujours agi « de façon appropriée et professionnelle » en faisant des représentations auprès de Mme Wilson-Raybould pour qu’elle annule la décision de la directrice des poursuites pénales de rejeter la demande de SNC-Lavalin de négocier un accord de réparation au lieu d’avoir à subir un procès sur les accusations de fraude et de corruption.

Le témoignage de Mme Wilson-Raybould — selon lequel M. Trudeau et le bureau du premier ministre ont plusieurs fois invoqué des considérations électorales pour justifier la conclusion d’un accord de réparation avec l’entreprise québécoise — était trop sérieux pour que le premier ministre puisse en diminuer la portée. Les considérations électorales ne devraient jamais peser dans une décision judiciaire d’une procureure générale. À moins que Mme Wilson-Raybould ait menti, M. Trudeau a un sérieux problème.

La ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland, de passage hier dans la région montréalaise, a déclaré croire que le succès de tout gouvernement dépend de la volonté de tous ses ministres de travailler en équipe. Elle laissait ainsi entendre que Mme Wilson-Raybould n’était pas une joueuse d’équipe.

Ce n’est pas la première fois que les libéraux fidèles à leur chef ont avancé une telle accusation, comme si son indépendance d’esprit constituait un défaut. Espérons que l’ancien secrétaire principal de M. Trudeau, Gerald Butts, aura une meilleure réponse que cela lorsqu’il apparaîtra mercredi devant le Comité permanent de la justice. M. Butts ne peut plus sortir son ancien patron de la crise qui menace son gouvernement, mais il devrait au moins essayer de ne pas l’aggraver. Sinon, M. Trudeau risque d’avoir à plier bagage pour de bon.

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