La torture se poursuit

Et de deux. Après le coup asséné par Jody Wilson-Raybould, voici une seconde gifle dont le gouvernement Trudeau ne se remettra pas de sitôt : la démission d’une autre vedette de son cabinet, l’actuelle présidente du Conseil du Trésor, Jane Philpott. Disant avoir perdu confiance dans son gouvernement, Mme Philpott invoque la manière avec laquelle fut traitée l’affaire SNC-Lavalin pour justifier son départ. « Il peut y avoir un coût à agir selon ses principes, mais les abandonner coûte plus cher encore », dit-elle.

Comme lors du supplice médiéval qui consistait à écarteler un prisonnier, parfois jusqu’à la mort, le premier ministre se voit aujourd’hui littéralement déchiré. D’un côté, le Québec, SNC-Lavalin et le spectre de la perte non seulement de milliers d’emplois, mais de bon nombre de votes québécois lors des prochaines élections. De l’autre, le ROC, la séparation des pouvoirs et la participation des femmes en politique. D’un côté, le calcul électoral (le pragmatisme). De l’autre, le respect des grands principes (l’idéalisme).

Qui voudrait être Justin Trudeau aujourd’hui ? Chaque geste qu’il sera tenté de poser aura des conséquences immédiates sur l’une ou l’autre partie de cette séance de torture. S’il jette l’éponge en ce qui concerne SNC-Lavalin, le Québec lui serrera la vis (en damnant l’hypocrisie et l’incompétence du Canada à son endroit). S’il tente au contraire de faire bénéficier la compagnie d’un accord de réparation, les démissions se multiplieront au sein de son gouvernement et ses appuis fondront au Canada anglais (qui, lui, y verra une autre preuve de la nature corrompue du Québec).

Ce qui ajoute ici au supplice, c’est qu’en plus de l’incompréhension légendaire des deux solitudes, la vieille fêlure de toujours, le chef libéral est également assis sur deux nouvelles failles politiques : la question des Autochtones et celle qui, avec cette dernière démission, prend de plus en plus de place, soit la question des femmes. Au moment de son témoignage, Jody Wilson-Raybould s’est présentée comme étant issue d’une longue tradition de matriarches autochtones pour qui la notion d’État de droit avait été forgée au regard de la situation des Premières Nations. Si elle tenait tant à appliquer les règles à la lettre, insinua-t-elle, c’est qu’elle avait trop vu le penchant des gouvernements à tourner les coins ronds, notamment vis-à-vis des Autochtones.

Lors de son long témoignage, il était difficile de ne pas être impressionné par la force de caractère de cette femme qui a tenu tête à une pléthore de back room boys en plus d’avoir résisté aux tractations de coulisses qui se sont échelonnées sur quatre mois. On a tout fait pour la faire changer d’idée, y compris proférer des menaces voilées. « On trouvera une solution avec toi ou sans toi », lui aurait fait comprendre le greffier du Conseil privé, Michael Wernick. On l’a plus tard traitée de tous les noms : « difficile », « obstinée », « dépourvue d’esprit d’équipe ». Un homme, on peut se le demander, aurait-il été soumis à une telle campagne d’intimidation ? Comme l’écrit Anne Kingston de Maclean’s, « combien de fois une femme doit-elle dire non » ?

Grâce à Jody Wilson-Raybould, et maintenant à Jane Philpott, qui quitte elle aussi la table ministérielle pour des raisons de principe, on voit des choses que nous n’avions jamais aussi bien vues auparavant. Justin Trudeau, d’abord. On se doutait bien sûr que l’homme n’était pas tout à fait aussi progressiste ni aussi bienveillant que l’image qu’il aime projeter. Mais les aveux de JWR dévoilent quelqu’un qui, loin des voies ensoleillées, est à l’aise avec les corridors obscurs de la vieille politique. Un politicien pour qui la recherche du pouvoir dame le pion aux beaux principes. « On aura beau avoir les meilleures politiques, dira un proche conseiller du premier ministre, Mathieu Bouchard, il faut d’abord être élu. »

Le grand-guignol qui se déroule à Ottawa — et qui se poursuivra aujourd’hui avec le témoignage du bras droit du PM, Gerald Butts — est instructif à un autre égard. En plus d’offrir un rare aperçu des coulisses du pouvoir, il démontre que, pour l’instant du moins, ce sont des femmes de la trempe de Jody Wilson-Raybould et de Jane Philpott qui font de la « politique autrement ».

Nouvelles venues en politique, sans allégeances particulières connues avant d’avoir accepté la main tendue par Justin Trudeau, elles ont visiblement cru au progrès qu’on leur faisait miroiter : plus de place pour les femmes, plus d’équité pour les Autochtones et plus de transparence pour le gouvernement. En démissionnant avec fracas, non seulement ces deux femmes ont mis ses prétentions à nu, mais elles ont placé la question de l’intégrité au centre de l’arène politique.

Jusqu’où un gouvernement se doit-il d’agir avec moralité ? Au-delà des incontournables altercations entre le Canada anglais et le Québec français, c’est la question que pose la saga SNC-Lavalin aujourd’hui.

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33 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 6 mars 2019 05 h 02

    Bravo les femmes!

    Le féminisme de Trudeau s'arrête quand une femme s'oppose à lui. Il force le consentement comme tout autre agresseur qui veut obtenir ce que la femme ne veut pas lui donner. C'est vrai que c'est lui le patron alors? Est-ce qu'un patron à tous les Droits? Et quand on s'y met à plusieurs hommes pour faire changer d'idée une femme, comment on appelle ça? Le Canada est dans un beau débat moral, mais ce n'est pas un nouveau débat, bien au contraire. C'est un débat vieux comme le monde, qui rappelle la tragédie de Antigone: une fille qui voulait faire respecter les rites religieux pour que ses frères puissent entrer aux Enfers et un oncle, monarque dirigeant qui se devait de faire respecter la loi, qui interdisait tout rite funëraire à des condamnés. Antigone ne céda pas devant son oncle roi et il dut la condamner à mort elle aussi. Il y a de ces textes qui nous ramènent aux principes moraux fondateurs. Machiavel en est un autre. Relisons-les pour nous éclairer dans ce débat actuel: suivre le Prince ou Antigone?

    • Serge Lamarche - Abonné 7 mars 2019 01 h 06

      La comparaison est bonne mais JWR n'est pas antigone, elle est celle qui s'obstine à faire suivre la vieille loi DES CONSERVATEURS! Elle serait donc l'oncle roi qui condamne SNC.

  • Denis Paquette - Abonné 6 mars 2019 06 h 25

    ne dit on pas que l'expérience ne s'achète pas

    apprendrons nous tout simplement , que tout ce beau monde est competent mais manque d'expérience, surtout qu'ils sont au prise avec une nouvelle légistlation que s' appelle¨' les accords de poursuites suspendus ' qui n'ont jamais encore étés utilisés, le probleme c'est que l'expérience ne s'achète pas et qu'il faut presque toujours l'apprendre a la dure, que certains s'en sortent et d'autres ne s'en sortent pas , que dans le cas qui nous occupe les échéances viennent vites, pauvre Justin qu'il aura a faire face a la musique plus tôt qu'il ne le crois car il est le premier ministre

  • Michel Lebel - Abonné 6 mars 2019 06 h 49

    Le grand responsable


    Trudeau est un faible intellectuellement, il a un fort côté gnan-gnan. Il a réussi à faire de ces deux anciennes ministres des héroïnes! Il manque manifestement de leadership. Cela fait maintenant un mois que cette crise dure inutilement! La donne pourra-t-elle changer? J'ai de forts doutes, Trudeau lui-même étant le grand responsable de cette crise.

    M.L.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 mars 2019 09 h 26

      Ça, on doit vous le donner M. Lebel. Vous n'avez été jamais capable d'accepter Justin Trudeau comme premier-ministre vu sa légèreté cognitive légendaire même s'il portait le même chandail d'équipe que vous. Rendons à César ce qui est à César.

      Cela dit, je vois de bonne augure que les femmes, autochtones en plus de cela, ne soient plus des accessoires en politique qui ne servent qu'à meubler et décorer les couloirs du pouvoir. Notre fémininiste autoproclamé, lui qui se déguisait en autochtone en versant des larmes non senties, a été démasqué pour la population en générale. Pourtant, c'était évident depuis longtemps.

      Qu'il y ait une récupération politique des différents partis d'opposition, ceci est de bonne guerre et c'est la politique. Mais c'est bien plus que cela; c'est le mensonge de cette fédération qui se dit un pays alors qu'il n'est qu'un accident hégémonique et géopolitique, un bâtard du colonialisme. Les différences sont irréconciliables entre le Québec et le ROC. Un jour, il faudra se rendre à l'évidence tout comme de ce dossier présent. Enfin.

    • Claude Gélinas - Abonné 6 mars 2019 10 h 03

      Lorsque l'on a voté pour une image sans substance faut-il se surprendre du résultat ?

    • Pierre Raymond - Abonné 6 mars 2019 15 h 48

      « c'est le mensonge de cette fédération qui se dit un pays alors qu'il n'est qu'un accident hégémonique et géopolitique, un bâtard du colonialisme. » C. Dionne

      Monsieur Dionne, le territoire que les Canadians aiment appeler Canada n'est en fait qu'un territoire occupé... au mieux ou au pire une colonie britannique.

  • François Poitras - Inscrit 6 mars 2019 08 h 02

    Un procès sans crime

    S’il est une évidence dans le procès vaudevillesque mené contre Justin Trudeau, c’est l’absence de crime. Rappelons que Mme Wilson-Raybould n’a pas été élu ministre de la justice et procureure générale, elle a été nommée à ces postes par le chef élu. Soulignons que si une élue occupe ces postes, c’est qu’ils sont de nature politique alors que les discussions de coulisses sont non seulement usuelles dans un parti politique, mais souhaitables et nécessaires.

    De plus, on apprend que la sous-ministre recommandait l’obtention d’un avis externe afin de maintenir ou de modifier la décision. Ce que Wilson-Raybould a refusé. On ne sait pourquoi. Tout comme on ne sait rien de ses motivations réelles à bloquer une négociation avec la firme fautive. Ce qui est certain, c’est que le coulage de Mme Wilson-Raybould et sa sortie publique politisent la contestation juridique menée par SNC-Lavalin. Et cela est inadmissible.

    Les manichéismes idéologiques qui magnifient les actes de Wilson-Raybould risquent de provoquer l’effet inverse aux objectifs souhaités lorsque la lumière sera faite sur l’entièreté du dossier.

    Si « ministrer » une femme autochtone peut sembler un bon coup de marketing politique, il produira l'effet inverse si cette personne s’avère incompétente.

    • Michel Lebel - Abonné 6 mars 2019 11 h 10


      Je suis d'accord avec vous: Justin Trudeau a fait une grave erreur de jugement en nommant Mme Wilson-Raybould ministre de la Justice. Plus j'ai de l'information sur cette affaire, plus je pense que celle-ci est en grande partie due par l'idéologie autochtone (et féministe) de la part de l'ancienne ministre et de Justin Trudeau. L'idéologie rend aveugle et fausse généralement le jugement. La compétence et le bon jugement ne proviennent pas que de son ethnie ou de son sexe.

      M.L.

    • Serge Lamarche - Abonné 7 mars 2019 01 h 08

      Je suis complètement d'accord avec vous deux. Dois-je répéter vos arguments pour que ce commentaire reste en place?

    • Cyril Dionne - Abonné 7 mars 2019 08 h 12

      Ce sont tout simplement de faux arguments. Du racisme à sa forme la plus abjecte. Honte à vous.

  • Louise Desautels - Abonnée 6 mars 2019 08 h 24

    Curieux

    Curieux tous ces articles et commentaires qui attribuent une grande intégrité à JWR et J. Philpott. Pourtant une petite recherche nous démontre que J. Philpott était impliquée dans un scandale de limousine en 2016 et qu elle a due rembourser les payeurs de taxes. Quant à JWR, elle n a pas fait le quart de ce qu elle devait faire et le peu qu elle a fait ne tiendra pas la route devant les tribunaux (modifications au Code criminel sur la conduite avec facultés affaiblies), nous emportant pendant des années à grand frais dans des batailles judiciaires. Aussi, on oublie que sa sous-ministre voulait une deuxième opinion. C est ca l honneteté intellectuelle, d aller au fond des choses sans partie pris parce que l on aime pas le Québec, les francophones, les blancs, les hommes, etc....Tout pointe vers ca.

    • Serge Lamarche - Abonné 6 mars 2019 20 h 26

      Je suis tellement d'accord que j'en suis surpris. Belles déductions!