Un rêve canadien

Le politologue Louis Balthazar a raison : Pierre Joncas est un « gentleman fédéraliste ». Ancien collaborateur à Cité libre et à Inroads, ce retraité de la fonction publique fédérale se caractérise, dans le débat, par sa délicatesse et son respect de l’éthique de la discussion. « Là où c’est possible dignement, écrit l’octogénaire, je préfère l’accommodement à la résistance. Je conteste sans plaisir. Les affrontements me répugnent : partout où je le puis sans enfreindre l’honneur, je les fuis. »

Homme de la conciliation, Joncas demeure cependant allergique au mépris et aux injustices. Or, selon lui, les Canadiens français et les Québécois en ont trop souvent subi les outrages de la part des Canadiens anglais, ce qui explique et justifie, croit-il, la naissance et la persistance du projet souverainiste.

Balthazar, son préfacier, partage cette idée. « Les Québécois, affirme-t-il, sont foncièrement fédéralistes et ne souscrivent au projet souverainiste que dans la foulée de leur conviction que le fédéralisme canadien ne peut être réformé. » Pour cette raison, Joncas continue de croire à la nécessité d’une réforme du fédéralisme satisfaisante pour les Québécois, ouverts, pense-t-il, à une réconciliation qui n’aurait rien d’une capitulation.

Espoir fragile

L’essayiste développe ces idées dans Une réconciliation durable est-elle à la portée du Canada ? (PUL, 2018, 204 pages). Malgré toute la bonne volonté qui anime son propos, Joncas, malheureusement, risque de mécontenter tout le monde.

En exposant, sobrement mais sans euphémisme, les injustices historiques perpétrées par le Canada anglais envers les francophones du pays, il se mettra à dos les fédéralistes bornés qui ont fait du cassage de Québécois leur sport national.

C’est pourquoi, sans minimiser ou mettre en question “l’apport des autres groupes ethniques à l’enrichissement culturel du Canada”, ni non plus l’opportunité de mesures pour le sauvegarder, il reste incontestable que deux peuples, l’un de langue et de souche françaises, l’autre de langue anglaise et de souche britannique, ont ensemble rendu possible la naissance et la survie du Canada. Ceci aidera à comprendre l’esprit de la fédération canadienne et à discerner les conditions pour en assurer la pérennité — si tant est que l’on y tienne.

En proposant, comme réponse aux « doléances légitimes des Canadiens français », une réconciliation fondée sur la reconnaissance constitutionnelle des deux peuples fondateurs, il s’attirera des accusations d’idéalisme de la part des souverainistes qui ne croient plus à ces chimères.

« Est-il illusoire, demande Joncas, d’espérer que les élus canadiens négocieront de bonne foi avec leurs vis-à-vis du Québec afin de s’entendre pour apporter à la constitution des modifications acceptables pour une majorité claire et solide de Québécois ? » Après le rapatriement de 1982, après Meech, après Charlottetown, trois événements dans lesquels PierreElliott Trudeau a joué un rôle de premier plan pour isoler le Québec, peut-on répondre autrement que par l’affirmative à cette question ?

Convaincu que les Québécois souhaiteraient, si l’honneur le permet, éviter « une sécession ardue », Joncas ne se démonte pas. Il sait que son projet de fédéralisme renouvelé à la satisfaction des Québécois est périlleux, mais, comme le projet souverainiste l’est tout autant, il ne voit pas de raison d’abdiquer. Aussi, cordial et ferme, il argumente.

Fondateurs bafoués

Après un avertissement dans lequel il exprime « l’obligation morale » de rendre justice aux Premières Nations du pays, Joncas précise que son propos, dans cet essai, porte sur la situation des Canadiens français. Ces derniers, explique-t-il, sont bel et bien un des deux peuples fondateurs du Canada de 1867.

Le pays, selon Joncas, n’aurait pas pu exister si, en 1776, les Canadiens français n’avaient pas refusé de se joindre aux indépendantistes américains et si, en 1813, à Châteauguay, avec Salaberry, ils n’avaient pas fait de même. Le pays de 1867, leur a-t-on fait croire ensuite, devait être aussi le leur partout. Ce ne fut pas le cas.

Joncas, pour illustrer cette trahison, évoque l’affaire Riel, l’interdiction du français dans les écoles du Manitoba et de l’Ontario, la conscription, la Constitution de 1982, Meech, Charlottetown, les manoeuvres lors du référendum de 1995 et le multiculturalisme, conçu pour nier la « vérité historique » des deux peuplesfondateurs, au profit de la culture anglaise et au mépris de « l’esprit de la fédération canadienne ».

Joncas ne dit jamais précisément ce qu’il souhaiterait voir inscrit dans cette constitution renouvelée qui satisferait les Québécois. On peut penser que la proposition du politologue Guy Laforest — fédéralisme multinational, reconnaissance du Québec comme « société nationale distincte » et comme société d’accueil respectant le « principe de la prépondérance de la langue française » — ferait son affaire.

Qui, au Canada, pourrait offrir cela ? Trudeau, le fils du fossoyeur de la notion de « peuples fondateurs » ? Scheer, le conservateur qui offre des pinottes incertaines en échange d’une adhésion à son Canada pétrolier ? Les néodémocrates, qui ont fait du multiculturalisme une religion ? Les Québécois ont probablement plus de chances d’être reconnus par l’ONU comme peuple fondateur d’un nouveau pays que de l’être par Ottawa pour services rendus.

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9 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 9 mars 2019 08 h 14

    D'accord avec votre conclusion à une nuance près.

    Le mythe des deux peuples fondateurs est mort en 1982 et 1995 l'a enterré.

    Ce mythe reposa sur un prétendu aval des deux peuples donné par des élus sans mandat à cette fin dans la section est du Canada-Uni à la suggestion de la Grande-Bretagne. Cet aval vint à la suite d'une entente de délégués des colonies britanniques en Amérique du nord élaborée par un comité du Canada-Uni sous la présidence de George Brown. Ce dernier, comme son ami le Gouverneur général des colonies, cherchait à unir ces colonies économiquement et à créer une entité politique nouvelle pour contrer d'éventuelles charges des Américains après la Guerre de Sécession.

    Dans ce processus, la demande du député Antoine-Aimé Dorion du Canada-Uni pour un référendum fut rejetée parce que les dirigeants de ce Canada-Uni craignaient un vote négatif dans la section-est (l'ex-Bas-Canada) et estimaient suffisante la proposition de Londres de faire le décompte des « pour » et des « contre » de cette section. De ce calcul répondant aux critères de gestion de Londres est né ce mythe.

    En 1982, après le référendum de 1980, Pierre-Elliott Trudeau institua un nouveau mythe en 1982. Le référendum de 1995 visait son rejet pour enclencher une négociation menant à une refonte des pouvoirs du Québec dans le Canada de 1982. Ce fut un échec.

    Depuis les habitants du Québec se cherchent et la réactivation de l’idée que les « Canadiens français » du Québec, devenus les Québécois/es, forment un peuple qui entend créer un pays est problématique. Elle l’est parce qu’elle renvoie à une lecture ethnoculturelle de ce peuple alors qu’un pays nouveau se crée par les habitants d’un territoire, quels qu’ils soient, qui s’unissent pour en devenir les citoyens et les citoyennes.

    L’actualisation de cette idée diffère de votre analyse et c’est la seul susceptible de créer un mythe fondateur du pays du Québec.

    • Raymond Labelle - Abonné 9 mars 2019 10 h 27

      "Elle l’est parce qu’elle renvoie à une lecture ethnoculturelle de ce peuple alors qu’un pays nouveau se crée par les habitants d’un territoire, quels qu’ils soient, qui s’unissent pour en devenir les citoyens et les citoyennes."

      Auquel cas, pourquoi le Québec aurait-il plus de raisons de faire l'indépendance que, disons, l'Ontario ou l'Île-du-Prince-Édouard?

    • Claude Bariteau - Abonné 9 mars 2019 13 h 35

      Les raisons pour faire l'indépendance renvoient aux liens existants entre les habitants du Québec, à la situation de ceux-ci au sein du Canada et à l'histoire, notamment l'appui d'habitants du Québec aux Patriots américains, le refus de plusieurs à se battre contre les Américains en 1812, le mouvement patriote qui comprenait des habitants de plusieurs origines opposés à la clique au pouvoir, à leurs alliés, aux loyalistes et à l'armée britannique.

      Ces alliances ont engendré des projets dans un cadre autre que celui ethnoculturel construit par le clergé et des élites politiques associées aux Britanniques faisant des « Canadiens-français » leur marche-pied.

      Concevoir l'indépendance, qui est ni la « souveraineté-association » ni la « souveraineté paternariat », dans un cadre ethnoculturel, c'est lire avec les yeux des élites et du clergé et banaliser l'essentiel qui renvoie aux liens entre les futurs citoyens et les futures citoyennes du pays à fonder.

      Penser que l'Ontario ou l'Île-du-Prince-Edouard auraient des raisons pour faire l'indépendance, c'est leur participation à la création du Dominion of Canada. Les provinces les plus aptes à choisir l'indépendance sont plutôt l'Alberta et la Saskatchewan, aussi la Colombie-Britannique parce que leurs histoires, plus récentes, sont marquées par des luttes pour instaurer une « souveraineté » qui leur est particulière.

      Cela dit, il reste un autre facteur au Québec : les habitants qui l'habitent, les plus récents comme ceux qui s'y sont implantés antérieurement ont des mémoires de lutte qui s'apparentent que les cloisonnements ethnoculturels escamottent.

      Créer un pays est un projet qui renverse un ordre établi. Au Québec, cet ordre s'est édifié le mythe ethnoculturel des « Canadiens français » différents des autres habitants et le mythe des deux nations fondatrices qui a rencorcé le premier et gommé l'avenir.

    • Raymond Labelle - Abonné 9 mars 2019 17 h 53

      Cela pourrait susciter beaucoup de discussions, bien entendu, et merci de vous être donné la peine de développer votre point de vue.

    • Claude Bariteau - Abonné 10 mars 2019 09 h 45

      M. Labelle, une analyse et une lecture des faits qui s'inscrit dans la lutte des mouvements de libération est plus qu'un point de vue. Si vous tenez à cette expression, au moins référez aux faits et au cadre analytique, car, sans eux, tout devient subjectif, ce qui ne concorde pas avec les énoncés propres aux sciences sociales.

    • Raymond Labelle - Abonné 10 mars 2019 12 h 34

      Exemple d'un autre point de vue (parmi d'autres - non pas relativisme nécessairement, mais examen de diverses hypothèses - comment déterminer la bonne? Pas de test de laboratoire possible comme dans les sciences dures):

      L’affirmation de l’État québécois au moment de la Révolution tranquille, la révélation de sa capacité d’action et du fait qu’il était contrôlé surtout par des éléments de l’ethnie majoritaire canadienne-française des habitants de cet État, ont amené des éléments de cette ethnie à aspirer de faire de cet État un plein État souverain. Car ceci résulterait en un État pleinement souverain dans lequel cette ethnie serait majoritaire plutôt que minoritaire. L’objectif semblait d’autant plus désirable étant donné la perception que cette ethnie était discriminée de façon structurelle dans l’État canadien et, en plus, menacée d’assimilation.

      Bien sûr, il s’est passé des choses avant la Révolution tranquille. La Rébellion de 1837 s’est faite dans un cadre mondial où les colonies devenaient indépendantes (hors d’Europe) et où des États-nations se formaient en Europe (mouvement où le nationalisme ethno-culturel pouvait avoir un fondement important d’ailleurs : Hongrie, Serbie, Pologne etc., comme on l’a vu par la suite). Et en 1837, le Bas-Canada était une colonie séparée d’une colonisation réelle du Royaume-Uni. La situation du Québec comme province canadienne en 1960 ou en 2019 est différente – il y a eu des développements depuis 1837.

      Bref, 2 000 caractère ne nous permettraient pas de conclure cette discussion.

    • Raymond Labelle - Abonné 10 mars 2019 16 h 56

      Il y a votre hypothèse, j'en ai fait une autre. On pourrait même discuter de la mesure dans laquelle ces deux hypothèses pourraient ne pas s'exclure mutuellement, et nous n'avons même pas abordé d'autres hypothèses.

      Je comprends que ma première opinion pouvait ressembler à un "c'est ton opinion" irritant et mettre fin prématurément à la discussion. Ce que je voulais dire, c'est que le temps et l'espace qu'exigeraient une telle discussion approfondie sont trop importants pour ce forum-ci.

  • Léonce Naud - Abonné 9 mars 2019 09 h 52

    Pour le Canada, les Canadiens-français font partie du patrimoine

    Au Canada, les Canadiens-français représentent aujourd'hui un groupe ethnique patrimonial analogue aux Autochtones, aux Métis et aux Inouites. Le gouvernement d'Ottawa les mets d’ailleurs dans le même sac. Pour Patrimoine Canada, la Saint-Jean Baptiste et la Journée nationale des Autochtones, c’est du pareil au même :
    https://www.canada.ca/fr/patrimoine-canadien/campagnes/journees-canada-fete.html
    Quand on est rendus qu'on relève du patrimoine d’un pays, c'est qu'on est déjà empaillés et remisés avec d’autres vieilleries dans un musée.

  • Raymond Labelle - Abonné 9 mars 2019 10 h 25

    Bouddha en toc - suite?

    Suis tombé là-dessus par hasard aujourd'hui. Aurait été pertinent pour la chronique précédente de L. Cornellier, Bouddha en toc, mais il est trop tard pour y intervenir. Appel à la compassion des modératrices/modérateurs :0).

    Maître de méditation bouddhiste Rodney Smith "Toutes techniques sont vouées à l'échec." Car les techniques sont utilisées pour se sentir mieux, et que la seule façon de se sentir mieux à long terme est de cesser d'essayer de se sentir mieux! Notre pratique de compassion doit mûrir jusqu'à l'acceptation véritable. Cela voudrait dire accepter que la vie est dure.