Mourir vivant

Me préparant pour une table ronde au sujet de Sérotonine, le dernier roman de Houellebecq, j’ai temporairement laissé tomber mon livre de chevet, Au bonheur des dames, de Zola. Une pure coïncidence, car en principe, il n’y aurait rien d’évident qui lierait mon intérêt pour ces deux écrivains séparés par un siècle et par une sensibilité très différente.

Mais attendez : en feuilletant les deux romans avant la conférence Houellebecq, j’ai été frappé par une similarité inouïe. Houellebecq, homme (soi-disant) de droite, comme Zola, homme de gauche, décrit avec une force énorme la détresse des petites gens écrasés par un système économique dont personne ne peut freiner la puissance destructrice. De plus, Houellebecq accomplit la tâche avec un talent journalistique que j’avais jusqu’ici ignoré, un oeil pour le détail de la vie quotidienne qui aurait beaucoup plu à l’auteur des Rougon-Macquart et de J’accuse.

Je ne dis pas que Houellebecq partage le même esprit que Zola, ou la même politique. Toutefois, Sérotonine a suscité de vifs commentaires à l’égard des « gilets jaunes », et l’on peut se demander si ce romancier archi-satirique est en train de se transformer sinon en défenseur du peuple, du moins en critique de la société bourgeoise et rentière. Voilà que l’auteur reconnu pour ses scénarios pornographiques absurdes, et ses caricatures cyniques des cadres moyens et du milieu des affaires, se range du côté des paysans opprimés par la mondialisation, le libre-échange et l’Union européenne. Pas tout à fait gauchiste à la José Bové, mais peut-être quelqu’un en cours d’évolution.

Parlant d’une de ses anciennes copines, le narrateur de Sérotonine, Florent-Claude Labrouste, ironise sur le fait que Claire, en tant qu’alcoolique et comédienne ratée, « mourrait solitaire, elle mourrait malheureuse, mais au moins elle ne mourrait pas pauvre ». Heureusement pour Claire, son père avait fait une bonne affaire avec un loft qui, après sa vente, laisserait son héritière « avec trois fois plus d’argent que moi ». Voilà qu’« une seule opération immobilière avait suffi à son père à gagner largement davantage que ce que le mien avait mis quarante ans à péniblement amasser ». Au fait, déclare Labrouste/Houellebecq, « l’argent n’avait jamais récompensé le travail, ça n’avait strictement rien à voir, aucune société humaine n’avait jamais été construite sur la rémunération du travail, et même la société communiste future n’était pas censée reposer sur ces bases… l’argent allait à l’argent et accompagnait le pouvoir, tel était le dernier mot de l’organisation sociale ».

Défaitisme ou prise de conscience ? Plus tard dans Sérotonine, on rencontre Aymeric d’Harcourt-Olonde, éleveur humaniste de vaches laitières et aristocrate déchu qui s’engage dans un groupe d’agriculteurs poussés à bout par les règles dictées par un Bruxelles libre-échangiste et la conséquente baisse des prix du lait. Lorsque Labrouste lui demande s’« il n’y aura jamais de mesures protectionnistes », Aymeric répond avec défaitisme : « Absolument impossible… Le verrou idéologique est trop fort. » Labrouste ne peut pas être en désaccord, car il connaît bien ce genre de libéral : « ils se battaient pour des idées ; pendant des années j’avais été confronté à des gens qui étaient prêts à mourir pour la liberté du commerce ».

Voilà donc la fissure, le conflit, qui anime les gilets jaunes ainsi que le néolibéral Emmanuel Macron. Est-ce que Macron est prêt à mourir pour la liberté du commerce ? Jusqu’à présent, ce sont les paysans qui meurent en France, de plus en plus en se suicidant. Quel que soit l’élan politique actuel, ce qui est étonnant, c’est de retrouver ce sujet essentiel abordé par le « réactionnaire » Houellebecq, et non par un écrivain de la gauche.

Voilà Zola sur le même plan, en 1883, quand il fait parler Baudu, petit commerçant sur le point de s’effondrer face à la domination d’un grand magasin insatiable. Baudu est assiégé par les mêmes forces que celles qu’affronte Aymeric et il ne sait pas s’il devrait se battre ou céder : « Le commerce est le commerce. Il n’y a pas à sortir de là… Oh ! je leur accorde qu’ils réussissent, mais c’est tout. Longtemps, j’ai cru qu’ils se casseraient les reins ; oui, j’attendais ça […] Eh bien ! non, il paraît qu’aujourd’hui ce sont les voleurs qui font fortune, tandis que les honnêtes gens meurent sur la paille… Voilà où nous en sommes, je suis forcé de m’incliner devant les faits. Et je m’incline, mon Dieu ! je m’incline… »

Aymeric, lui aussi, est partagé dans sa réponse à l’inondation du marché global. Sorti de la noblesse, il a beaucoup plus de poids qu’un Baudu au dix-neuvième siècle ou qu’un paysan du vingt-et-unième. Il mène une révolte, mais finit par céder à ce qu’il considère comme sa propre impuissance. Il s’incline. Il se suicide.

Houellebecq est-il tout simplement défaitiste ? Ou essaie-t-il de sonner l’alarme, semblable à Zola, afin de réveiller un peuple distrait et, finalement, abruti par la sérotonine ? La sérotonine qui permet la mort vivant.

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

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