Dopage

Dès ce printemps, à l’annonce officielle de la retraite du fondeur Alex Harvey, il y a fort à parier que son sport, pourtant parmi les plus exigeants, retombera dans un oubli relatif, du moins au Québec. Les sports, chez nous, ne sont toujours agités que dans la mesure où on peut leur faire tenir un drapeau. Le drapeau ramené à terre, les nez continuent de pointer en l’air, à cette hauteur où, d’ordinaire, on ne nous montre toujours que du hockey.

Toujours est-il qu’Alex Harvey, en attendant l’heure prochaine de sa retraite, continue de briller. Chemin faisant, il se dit dégoûté par les cas de dopage révélés lors des mondiaux de sa discipline. Il l’est sans doute. Mais pourrait-il se permettre de ne pas l’être ?

Les polices autrichienne et allemande ont mis un holà à un réseau d’adeptes de la transfusion sanguine. Au nombre des sept personnes arrêtées, cinq skieurs. Deux d’Estonie. Deux d’Autriche. Un du Kazakhstan. Ce dernier est le plus connu. Mais son nom, à raison, ne vous dira rien. Il s’appelle Alexey Poltoranin. Il a gagné quelques médailles. Ce n’est pas pour autant un géant. Juste un athlète de haut niveau. Sa compagne est une sportive elle aussi. Le sport, voilà à l’évidence toute leur vie.

En gros, ce ne sont pas les meilleurs qui ont été pincés dans cette affaire. Les meilleurs se dopent-ils ? Cela est bien possible. Mais restons-en, si vous le voulez bien, à ceux qui ne sont pas médaillés et qui, à vrai dire, ne le seront jamais. Ces anonymes voués à faire au mieux de la figuration, pourquoi se dopent-ils ?

En matière de dopage sportif, tout n’est pas défini par des contours nets et précis, en noir ou en blanc. L’idée, maintes fois martelée, que le dopage sportif consiste à tricher en vue de gagner est fausse. Elle ne recouvre pas toute la réalité du dopage, tant s’en faut, comme le montrent cette histoire et d’autres.

Bien sûr, il existe des cas célèbres de tricheurs voués à se parer de gloire grâce à l’acquisition de capacités qui ne seraient certainement pas les leurs s’ils carburaient seulement à l’eau claire. Le cas de Lance Armstrong, déchu de ses sept titres de champion du Tour de France, est peut-être le plus célèbre du genre. Mais on sait désormais qu’il ne suffit pas de se doper pour gagner. Icarus, le remarquable documentaire que Bryan Fogel a consacré à l’industrie du dopage, le démontre bien. Un athlète, même s’il se soumet à un protocole de dopage sophistiqué, ne parvient pas pour autant à triompher. Ce faisant, il souligne surtout le fait que la seule drogue dont il ne saurait se passer reste la pratique de son sport à haute intensité.

Le sport à ce niveau n’est jamais une affaire raisonnable, celle qui prédispose à la conception pondérée que nous nous faisons de la bonne santé. Dopés ou pas, tous les Alex Harvey du monde sont des êtres portés par la joie de l’excès. Les hypersportifs tournent en rond, pas mal autour de leur nombril, dans une conception atomistique du monde social qui affirme qu’ils peuvent toujours se dépasser, faire mieux, quitte à s’user, à se ruiner.

Celui qui est habité par l’idée de repousser ses limites mobilise ses esprits jusqu’à oublier son corps au nom de ce qu’il entend réaliser. En vertu de quoi sinon des sportifs amateurs, tel Bryan Fogel, sentiraient-ils le besoin de se doper ? Tout en sachant bien que, même bourrés de dynamite, ils ne connaîtront jamais la gloire d’une victoire, les athlètes apparaissent souvent allumés par l’idée d’en consommer dans le souci premier de trouver à se dépasser.

Peut-être est-il temps, sans pour autant faire la promotion du dopage dans le sport, de considérer l’idée qu’il s’agit là d’un rapport à soi d’un genre certes particulier mais qui n’est peut-être pas plus condamnable que d’autres usages, par exemple celui qui permet aux individus de s’extirper quelque peu des liens qui les unissent au réel en s’allumant un joint ou en s’abrutissant dans l’alcool.

Dans les années 1960, alors que la lutte contre la drogue s’attachait à une volonté affirmée de maintenir des contrôles sur une société en train de changer à grande vitesse, les autorités ont fait des sportifs des marionnettes censées illustrer les vertus morales prêtées à la nation. Le champion cycliste Jacques Anquetil, à ce moment précis où les perceptions à l’égard du dopage étaient en voie de changer, faisait grincer des dents les autorités parce que son discours restait attaché à une conception du sport qui remontait à l’Antiquité. Aussi Anquetil déclarait-il très volontiers à la presse qu’il avait les fesses aussi trouées qu’une passoire à force de faire usage de seringues…

Depuis les jeux de l’Antiquité grecque jusqu’à ce passé somme toute récent, le dopage avait été largement admis et pratiqué au grand jour. Albert Londres relate en 1924 les confidences que lui font deux des cyclistes les plus en vue à l’époque, les frères Pélissier. Ils lui montrent des fioles de cocaïne, de chloroforme, des boîtes de pilules diverses, bref tout l’arsenal pharmaceutique auquel des athlètes comme eux ont recours. On ne compte plus les textes de journaux qui, jusque dans les années 1950, relatent à peu près ouvertement l’usage de stimulants de toutes sortes, dans une panoplie de disciplines.

Nous faisons semblant de continuer à croire en de faux modèles de vertu pour nous pardonner d’aimer voir ces gens se dépenser comme des bêtes. Tout le monde le sait. À l’heure où notre rapport social à la drogue change, pourquoi ce poids moral de la vertu, un poids que nous refusons d’assumer nous-mêmes, est-il tout entier déchargé sur le dos des seuls athlètes ?

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