Bouddha en toc

Le bouddhisme est à la mode en Occident. Le yoga et la méditation de type « pleine conscience » sont souvent présentés comme des remèdes à nos maux d’hypermodernes stressés et désemparés. Les livres de Matthieu Ricard, de Frédéric Lenoir, de Christophe André et de Fabrice Midal, qui font l’éloge de ce bouddhisme en phase, disent-ils, avec la science, se vendent comme des petits pains réconfortants.

Bouddhisme, vraiment, que tout cela ? L’anthropologue française Marion Dapsance, qui a consacré sa thèse de doctorat à cette doctrine plus que millénaire, n’en croit rien. « On est là, disait-elle dans L’Express en mai 2018, en présence d’un Bouddha fictif qui s’apparente un peu à un coach personnel. »

Après Les dévots du bouddhisme (Max Milo, 2016), une enquête sur les dérives sectaires, sexuelles et financières de certaines organisations se réclamant du bouddhisme, Dapsance se livre, dans Qu’ont-ils fait du bouddhisme ? (Folio, 2018, 192 pages), à « une analyse sans concession du bouddhisme à l’occidentale », selon le sous-titre révélateur de son ouvrage. L’anthropologue ne dénonce pas le bouddhisme en lui-même ; elle en critique l’ersatz occidental, dans lequel les doctrines religieuses originales sont réduites à des enseignements simplistes. « Qu’y a-t-il de “spirituel”, demande-t-elle, dans des pratiques consistant à favoriser le confort, le plaisir, la satisfaction des sens, la détente, l’estime de soi, l’efficacité professionnelle ou la performance commerciale ? »

Un Bouddha sur mesure

Le bouddhisme, explique l’anthropologue, nie l’existence de l’âme individuelle et professe que le « soi » et le monde sont des illusions. Il affirme que « toute existence est souffrance […] causée par l’avidité » et érige, sur le plan éthique, le principe de non-violence à l’égard de toute vie en règle suprême. Cela explique ses liens avec le végétarisme, mais aussi, on l’oublie, son rejet radical de l’interruption volontaire de grossesse.

Ce seul résumé, même très incomplet, devrait suffire à faire comprendre que « c’est un contresens de prêter au bouddhisme des inclinations au bonheur ou au bien-être, si l’on entend par là autre chose que le fait de cultiver le renoncement ». Le bouddhisme prône une éthique exigeante en vue du salut, et non du bonheur ; on en a fait une simple technique, la méditation, visant à se faire du bien et, croit-on, à améliorer ainsi le sort du monde. Cette idéologie, insiste Dapsance, promue par les Ricard, André, Midal et Lenoir, « n’a rien à voir avec le bouddhisme, mais tout à voir avec les projets millénaristes développés par de nombreux courants anticléricaux et antichrétiens au XIXe siècle ».

Quoi qu’il en soit, la vision utilitariste de qualités éthiques comme la compassion ou l’altruisme promue par Matthieu Ricard ne fait que conforter ses lecteurs dans leur égocentrisme : “Pour être heureux, j’ai intérêt à faire le bien.” Le “bonheur” qui découlerait automatiquement de l’action humaniste, dont parle Ricard, n’est-il pas simplement lié au fait que l’action altruiste flatte les bonnes consciences ? Le bouddhisme traditionnel, en tout cas, encourage à faire bien dans le seul intérêt des autres : toute intention égoïste annule les effets karmiques positifs des actions altruistes.

À la fin du XVIIIe siècle, explique l’anthropologue, à l’époque des Lumières et de la colonisation de l’Inde, des penseurs rejetant le christianisme s’emparent de textes bouddhiques en croyant y trouver « la source pure des civilisations indo-européennes », fondement d’une nouvelle Renaissance occidentale. Ils voient en Bouddha le « fondateur “ humain ” d’une tradition », un réaliste et un thérapeute, de qui on peut s’inspirer rationnellement sans avoir la foi.

Ce bouddhisme moderne, qui a notamment séduit Schopenhauer, Nietzsche et Wagner, est cependant fictif, affirme Dapsance. On le veut conforme à la raison, à l’autonomie, à la science et à l’individualisme, mais, en réalité, dans les sociétés asiatiques qui en sont issues, la dévotion, la foi, la magie et la peur de l’enfer règnent, pendant que « le Bouddha lui-même est conçu comme une espèce de Superman ». Les Occidentaux voudraient que le bouddhisme soit une spiritualité ou une sagesse, alors qu’au fond, il est une autre religion.

À l’irrationalité présumée du catholicisme, les penseurs occidentaux veulent substituer la rationalité du bouddhisme, qui refuserait le surnaturel. Dans une brillante « critique de la raison bouddhique », Dapsance montre pourtant que cette tradition « regorge de croyances totalement contre-intuitives, non démontrables et non conformes à la science ». C’est le cas des notions d’impermanence, de non-soi (« la personne est une illusion »), d’éveil et de renaissance, qui n’ont de fondement que la révélation du Bouddha. « La vision du monde des bouddhistes, résume l’anthropologue, n’est ni plus ni moins “ rationnelle ” que les visions hindoue, chrétienne ou athée. Elle n’est pas non plus spécialement conforme à l’expérience quotidienne ou à la science actuelle. »

Une religion frelatée

Le bouddhisme à l’occidentale, conclut Dapsance, n’a finalement pas grand-chose à voir avec la grande tradition bouddhique et relève plus du courant américain du développement personnel, lié « au matérialisme, à l’individualisme et au capitalisme », dans lequel l’hédonisme tient lieu d’éthique. Dans le bouddhisme traditionnel, par exemple, l’altruisme intéressé perd toute valeur karmique. Par conséquent, note Dapsance, « il est antibouddhique de proclamer, comme le fait Matthieu Ricard dans ses ouvrages et conférences sur l’altruisme, que ce dernier aurait des répercussions bénéfiques immédiates sur le moral et le bien-être de ceux qui le pratiquent », tout comme il n’y a rien de bouddhique à pratiquer la méditation pour devenir plus performant au travail.

Dans son oeuvre romanesque et poétique, Michel Houellebecq, en explorant la fatigue existentielle de l’Occident, évoque souvent l’idée de « la difficulté de vivre sans religion » (Artpress, février 2015). Dans la revue Esprit (février 2015), Marion Dapsance explique la popularité du bouddhisme de pacotille à l’occidentale par une raison semblable. Imbus de notre modernité, nous voulons rejeter la religion, c’est-à-dire, principalement, le christianisme, mais nous peinons à nous en passer. « De fait, écrit-elle, le mot “ bouddhisme ” fonctionne comme un laissez-passer pour la pratique décomplexée de ce que l’on appelle par ailleurs la “ religion ”. […] Revendiquer le bouddhisme, c’est ainsi se donner le droit de pratiquer une religion de manière légitime, sans en avoir l’air. » Ou quand l’illusion se prend pour de la lucidité.

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33 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 4 mars 2019 07 h 29

    Le bouddhisme identifie lui-même son but comme l'élimination de la souffrance.

    Que l'on soit d'accord ou non avec le diagnostic et le remède du bouddhisme, qui se discutent, il est indiscutable que le but explicite que le bouddhisme se donne est d'éliminer la souffrance ou, en tout cas, ce qu'il perçoit comme la source de ce qu'il perçoit être la souffrance. C'est explicite dans le discours de Bénarès et les textes les plus fondamentaux du bouddhisme.

    Bien sûr qu'il y a paradoxe - travailler très fort pour se débarrasser de la souffrance n'est-il pas la marque d'un attachement? Mais ce paradoxe existe bel et bien dans le bouddhisme réel, pas nécessairement seulement dans un faux bouddhisme tel qu'imaginé par des Occidentaux.

    Il y a des méditations bouddhiques millénaires ou le méditant se met dans la disposition de souhaiter le bonheur de tous les êtres.

    • Raymond Labelle - Abonné 4 mars 2019 08 h 57

      Et des paradoxes font partie du réel.

  • Marc-Antoine Parent - Abonné 4 mars 2019 07 h 30

    Réduction à la part absurde

    Y a-t-il un bouddhisme frelaté? Certainement. Mais affirmer que le bouddhisme qui n'est pas ascétique ou superstitieux est un faux bouddhisme, c'est une caricature risible. Le bouddhisme, comme beaucoup de religions, a pris des formes d'une diversité incroyable en se dispersant, et on y trouve autant des superstitions qu'une réflexion d'une grande profondeur. C'est comme si la chrétienté ne comportait que le commerce d'indulgence et pas aussi Teilhard de Chardin. Les aspects scholastiques ou altruistes ne sont pas moins ancrés dans l'histoire du bouddhisme que la pratique monastique. Les auteurs trahissent leurs biais plutôt qu'une véritable érudition.

    • Raymond Labelle - Abonné 4 mars 2019 09 h 12

      Les auteurs utilisent la technique rhétorique de l'homme de paille.

    • Céline Delorme - Abonnée 4 mars 2019 15 h 01

      J'appuie l'opinion de M Parent. "Les auteurs trahissent leurs biais plutôt qu'une véritable érudition."
      Le bouddhisme est une religion, ou une philosophie qui ne connait pas le dogme. Ceci est très difficile à comprendre pour qui a été élevé dans la pensée judéo-chrétienne. Il est impossible d'analyser "le bouddhisme occidental" car ce terme ne réprésente aucune réalité.
      Oui, il y a des personnes qui prétendent être enseignants de bouddhisme et qui n'ont aucune qualification, car il n'y a pas de hièrarchie religieuse officielle. Quelques pistes: Un enseignant qualifié ne prétendra jamais vous guérir d'un trouble mental ou physique, il vous recommandera toujours de suivre l'avis et le traitement recommandé par votre professionnel de la santé. Un enseignant qualifié ne se vantera pas de détenir des pouvoirs ou des secrets supérieurs. Il dira par exemple: Essayez d'appliquer ce que j'enseigne et voyez le résultat, si vous ne vous sentez pas à l'aise, c'est à vous à décider si vous allez voir ailleurs. il ne va jamais dénigrer les autres.
      J'apprécie habituellement les chroniques de M Cornellier qui nous fait part de ses convictions religieuses, habituellement en toute intelligence et dans le respect des autres coyances.
      Ici, on se demande quelle mouche a piqué M Cornellier, pour qu'il d'applique ainsi à dénigrer et descendre en flammes la pratique du bouddhisme en occident. On ne comprend pas l'intention de M Cornellier, ni de l'auteur Mme Dapsance, à part de vendre des livres en dénigrant une spiritualité de plus en plus populaire. Quel mal le bouddhisme fait-il en occident? Par quoi devrait-on le remplacer, selon cette dame?
      Habituellement les personnes qui sont fâchées contre le bouddhisme ont des raisons personnelles: Y-a-t-il dans l'entourage de M Cornellier une personne récemment convertie qui "casse les pieds" de sont entourage en essayant sans arrêt des les convertir? ou une personne qui se prétend supérieur aux autres comme bouddhiste? Ce sont là des d

  • Raymond Labelle - Abonné 4 mars 2019 07 h 38

    Paradoxes de la recherche du bonheur.

    Et est-ce donc si terrible de dire, comme Mathieu Ricard, que l'on ne trouve pas le bonheur en se contentant de ne viser que son bonheur personnel et égoïste. Que faut-il dire? Que c’est un mensonge pour vous manipuler et abuser de vous? Ou encore, que le bonheur n’est pas un but à rechercher dans cette vallée de larmes?

    Là aussi, il y a des paradoxes, bien sûr. Pour faire des comparaisons en terrain plus connu dans notre culture. Si Jésus avait fait des compromis pour éviter la crucifixion, s’il avait refusé d’en prendre le risque, le sentiment de se trahir lui-même l’aurait peut-être rendu moins heureux, au net, que sa vie globale qui s’est terminée comme on sait. Le principe évoqué par Ricard ici appliqué ne veut pas dire que se faire crucifier est le fun ou que Jésus n'aurait pas dû en prendre le risque.

  • Hugues-Étienne Moisan-Plante - Abonné 4 mars 2019 07 h 47

    Ça prend des universitaires...

    Ça prend vraiment des universitaires pour donner des leçons de bouddhisme à Matthieu Ricard, et sous-entendre que Schopenhauer et Nietzsche étaient des naïfs.

    • Michel Petiteau - Abonné 4 mars 2019 20 h 13

      Les donneurs de leçons: une universitaire de France et un thuriféraire du Québec. Aucun des deux n’est un maître en matière de bouddhisme. La meilleure introduction au sujet que je connaisse est le livre d’Ananda Coomaraswamy : « Hindouisme et Bouddhisme. », disponible dans le réseau des bibliothèques de Montréal.

  • Raymond Labelle - Abonné 4 mars 2019 09 h 08

    Bien sûr qu'il y a du bouddhisme de toc...

    ...ou que la vieille tradition d'il y a quelques millénaires était faite dans un cadre où on avait pas accès à la science moderne et où des choses fausses étaient crue comme vraies par tous, même par la Bouddha, comme l'existence de plusieurs dieux par exemple.

    Rien n'interdit de faire un aggorniamento. Comme devraient le faire toutes les religions. Pour parler de ce que je connais plus, certains éléments du christianisme moderne tiennent compte des conditions historiques où les écrits ont été faits en en prennent acte: certains admettent la théorie de l'évolution ou le Big Bang et inteprètent la Genèse différemment qu'on le faisait au Moyen-Âge par exemple.

    Il y a du mauvais bouddhisme, du mauvais christianisme et du mauvais Islam. Mais un aggiornamento est possible.

    • Marc-Antoine Parent - Abonné 4 mars 2019 11 h 03

      Bien sûr; mais une des caractéristiques du bouddhisme est qu'il se remet régulièrement à jour, justement; non que des aspects surannés ne survivent pas, mais une remise en question permanente fait partie intégrante de l'identité du bouddhisme. Un faux bouddhisme serait justement un bouddhisme figé. Et selon moi la démarche de Matthieu Ricard, pour ne nommer que lui, s'inscrit parfaitement dans cette démarche (et est bien ancrée historiquement; la compassion est un fondement du Mahayana, qui a quand même 2000 ans d'histoire!) D'où ma perplexité devant la vision réductrice et univoque du bouddhisme que les auteurs opposent au bouddhisme tel que pratiqué, qui dialogue constamment avec le présent.

    • Raymond Labelle - Abonné 4 mars 2019 22 h 02

      "Mais un aggiornamento est possible." Et j'aurais pu ajouter, "il se fait par certains".