Les compétences du XXIe siècle

Une idée se répand de plus en plus en éducation, poussée notamment par des pédagogues, par des politiciens, par des gens d’affaires et par divers organismes comme le Forum économique mondial ou l’OCDE.

Il serait, dit-on, devenu nécessaire de repenser de fond en comble l’éducation, cela, afin de bien préparer les nouvelles générations à habiter ce monde en perpétuelle transformation qui sera le leur.

Pour y parvenir, il faudrait d’abord redéfinir le contenu de cette nouvelle éducation, pour s’assurer qu’elle transmettra à ses destinataires ces salutaires nouvelles compétences qui, seules, leur permettront de s’épanouir au XXIe siècle.

Dans la foulée, il faudra aussi, nous assure-t-on, repenser nos méthodes pédagogiques désormais caduques, et les adapter à ces nouveaux contenus.

Le programme

La liste de ce qu’on appelle « les compétences du XXIe siècle » varie quelque peu dans l’abondante littérature qui en chante les vertus. Mais on y retrouve typiquement des choses comme les suivantes : la pensée critique ; la communication ; la collaboration ; la créativité ; l’innovation ; la facilité numérique et technologique ; l’apprentissage continu ; la flexibilité et l’adaptabilité ; la citoyenneté ; l’entrepreneuriat.

On s’étonne d’abord, pour nombre d’entre elles, d’apprendre qu’il s’agirait là de compétences nouvelles du XXIe siècle. Imaginez expliquer à Platon que la communication est importante en éducation ; à Bertrand Russell que la pensée critique est un objectif à poursuivre ; à John Dewey que la citoyenneté y est centrale…

Mais il faut sans doute être ici généreux et interpréter ces injonctions comme des appels à consciemment enseigner, et à tout le monde, ces nobles mais pérennes idéaux, et à y apporter le plus grand soin. Et convenir, dans la foulée, qu’en effet les mutations technologiques et économiques peuvent justifier qu’on porte une attention particulière à certaines compétences.

Comment y parvenir ? C’est ici que les choses se gâtent le plus. Jusqu’à présent, ce qui était avancé n’était pas faux, mais pas très nouveau non plus. À partir de maintenant, quand ce sera nouveau, ce sera aussi dangereusement erroné et trompeur.

Des légendes pédagogiques

S’il est louable de chercher à inculquer ces compétences cognitives que sont des choses comme la pensée critique ou la créativité, il faudrait cependant aussitôt rappeler que celles-ci sont des compétences cognitives de haut niveau dont le plein déploiement demande de vastes connaissances et qui dépendent si crucialement d’elles qu’elles se modulent et s’incarnent diversement selon les domaines.

Si vous savez jongler avec trois balles, vous pourrez, il est vrai, le faire par beau ou mauvais temps et même sur une seule jambe : c’est une habileté en ce sens aisément transférable. Mais si vous savez penser de manière critique en biologie, domaine où vous êtes savant, cela ne garantit pas que vous le serez aussi en éthique, domaine dans lequel vous êtes un débutant peu savant.

Ce rappel empêcherait de sombrer dans la dangereuse illusion cognitive qu’on pourrait enseigner génériquement ces compétences du XXIe siècle et que les élèves pourraient ensuite partout les appliquer. Si vous avez reconnu ici, sous un nouveau nom, les discréditées compétences transversales, vous ne vous trompez pas…

Mais, ce qui se faufile aussi, en même temps qu’elles, c’est, en sus de l’oubli de l’importance et de la centralité des savoirs, des méthodes elles aussi discréditées, le tout au nom d’improbables prophéties sur le marché du travail.

Car dans cette littérature, ces fameuses compétences devraient être apprises par des méthodes centrées sur l’élève, de découverte, d’enquête, des méthodes que la recherche montre être moins efficaces que celles centrées sur l’enseignant, le tout pour préparer à un marché de l’emploi présumé être sur le point de radicalement changer, alors que rien, ou si peu, n’invite à le penser en misant tout là-dessus. Bref : le mythe économique tend ici la main à la légende pédagogique.

Il y a peu, Steve Bissonnette et Christian Boyer concluaient leur examen de la littérature sur ces compétences du XXIe siècle par ces mots aussi justes que durs : « Les prescriptions pédagogiques de ce courant devraient être rejetées par tout organisme scolaire bien informé, conséquent, rigoureux et responsable. »

On ne saurait mieux dire.

J’ajouterai seulement qu’en éducation, bien souvent, il y a des avances qui donnent du retard, des empressements qui ralentissent et un progressisme supposé qui se révèle à un attentif examen dangereusement réactionnaire.

Une proposition

Et si plutôt qu’une nouvelle réforme mal avisée conforme à la doxa du moment et qui sera bientôt suivie par une autre dès que la précédente sera discréditée, on décidait que c’est plutôt à une commission Parent 2. 0 qu’il devrait revenir, avec recul, rigueur, patience et consultation du public et des littératures scientifique et philosophique crédibles, la gigantesque tâche de nous informer de ce que nous pourrions et devrions viser comme finalités en éducation au XXIe siècle ? Et de nous dire aussi comment nous devrions nous y prendre pour y arriver si nous prenons au sérieux ces buts et la recherche crédible ?

Monsieur le Ministre ?

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