Le bogue humain, ou l’os dans la soupe

L’île d'Innarsuit, au nord-ouest du Groenland, compte 169 habitants et ceux vivant à proximité de l’iceberg ont été évacués.
Photo: Magnus Kristensen Ritzau Scanpix / Agence France-Presse L’île d'Innarsuit, au nord-ouest du Groenland, compte 169 habitants et ceux vivant à proximité de l’iceberg ont été évacués.

Cherchez l’erreur. On calcule avec une précision inouïe ce qui se dessine à l’horizon climatique et le degré au-delà duquel la météo partira en vrille. On peut cocher sur un calendrier la date précise dans l’année (le 1er août) où l’humanité pille à crédit les ressources de la planète. Les écrans nous bombardent d’images de forêts calcinées et de villes englouties par de monstrueux ouragans. L’alerte incendie résonne dans le tapis. Comment expliquer l’inaction du commun des mortels devant l’urgence planétaire ?

 

Philosophes et psychologues se perdent en conjectures depuis des années sur les sources de ce déni collectif. Or, une partie de la réponse se trouve peut-être blottie dans un recoin de notre cerveau, un modèle rétro, hyperperformant mais visiblement dépassé par le cours des événements. C’est du moins ce qu’avance Sébastien Bohler, neuroscientifique rompu à l’étude des mécanismes du cerveau, qui vient de produire Le bug humain.

Car, selon lui, bogue il y a sous l’occiput. Un bogue qui permet à notre cerveau, programmé sur mesure pour survivre, de rester peinard devant le compte à rebours planétaire, bref de supporter cet état de quasi-schizophrénie.

« Comme neuroscientifique, je trouve le cerveau et les mécanismes de la pensée fantastiques, mais je me suis demandé aussi pourquoi nous ne bougeons pas devant l’urgence climatique que nous vivons. Tout le monde se pose la même question ! » ajoute Bohler. La réponse se trouve peut-être dans une petite prune enfouie quelque part dans les circonvolutions du cerveau humain, dit-il.

Un petit tyran

Selon Bohler, le fameux « bogue » se terre dans le striatum, un cerveau primitif logé tout près de l’amygdale, qui s’est développé il y a plus de 140 millions d’années chez les premiers vertébrés. Son rôle : assurer la survie de l’espèce à tout prix en injectant des doses massives de dopamine quand l’animal pose cinq actions simples.

Comme une usine, ce striatum primitif produit du plaisir à la pelle quand l’animal mange, se reproduit, épargne son énergie, grimpe dans la hiérarchie sociale ou cumule des informations essentielles. Autant d’actions cruciales pour sa survie. Grâce à sa spectaculaire efficacité, ce mécanisme s’est transmis, sélection naturelle oblige, à tous les mammifères, y compris à l’espèce humaine, explique Bohler. Le hic, c’est que, même si l’humain n’a guère plus besoin d’affronter le mammouth et d’entretenir 23 concubines pour assurer sa descendance, son cerveau continue de carburer à la dopamine.

À voir aller certains politiques et les Weinstein de ce monde, on avait déjà compris que certains sapiens ont le cerveau primitif plus développé que d’autres. Mais somme-nous tous vraiment au service de ce striatum surpuissant ? « Ce striatum, créé il y a des millions d’années, nous en avons hérité. Il continue de récompenser les mêmes comportements par une dose de dopamine pour s’assurer que les mêmes gènes seront passés à la génération suivante », explique Bohler.

En somme, nous sommes devenus des êtres dotés d’un haut niveau d’intelligence, mais d’un faible niveau de conscience

Du premier vertébré jusqu’à l’hominidé, le cerveau a littéralement explosé, l’humain héritant aujourd’hui d’un cortex rebondi, supra intelligent, qui a permis sa croissance démographique exponentielle. L’Homo sapiens a inventé l’agriculture, pensé les systèmes d’écriture, découvert l’atome, créé des oeuvres d’art et inventé des techniques médicales de pointe. Bref, ce capital de matière grise ne fait-il pas contrepoids à ce striatum quasi jurassique ?

« En fait, quand on regarde le cortex, siège de la raison et de l’intelligence, on constate qu’il est resté au service du striatum. Il y a donc un “bogue”, car toutes les formes de plaisir nous ramènent encore aujourd’hui aux cinq pistons primaires renforcés par le striatum. » En clair, le « cortex propose, mais le striatum dispose », affirme l’auteur.

Pour sonder le rôle du striatum, Sébastien Bohler s’est notamment intéressé aux travaux de James Olds et Peter Milner menés en 1954 dans la docte Université McGill. C’est à Montréal que les deux neurophysiologistes ont mis au jour le siège du mécanisme de la récompense en stimulant cette zone du cerveau de rats de laboratoire avec des électrodes. Même soumis à des décharges électriques, les rongeurs, sous le joug d’un striatum hyperstimulé, ne pouvaient s’empêcher de rester accros à la dopamine.

Un cerveau à double tranchant

Même doté du raisonnement le plus fin, l’humain reste à la merci de ce disque dur enfoui dans les lobes de son cerveau, estime le neuroscientifique. Plus encore, son énorme cortex lui a permis de multiplier depuis quelques millénaires des technologies qui décuplent aujourd’hui la réponse obtenue grâce à ce mécanisme, en rendant accessible sans effort pour une masse de Terriens l’accès à toujours plus de nourriture, d’informations, de relations sexuelles et la quête incessante d’un meilleur statut social.

Nous ne manquons de rien et pourtant nous restons avides de bouffe, d’infos, de sexe, de plaisirs et de progression sociale. C’est notre logiciel de départ.

« Je crois que l’être humain vient au monde avec cet équipement neurologique de base. Le reste, on peut dire que ça vient en option. Nous ne manquons de rien et pourtant, nous restons avides de bouffe, d’infos, de sexe, de plaisirs et de progression sociale. C’est notre logiciel de départ », constate le neuroscientifique. À preuve : la surconsommation actuelle, l’engouement pour les vidéos pornos ou les millions de vues générées par de mignonnes bêtes poilues sur les réseaux sociaux, qui activent au prix d’un simple clic notre pompe à dopamine. « Le striatum, c’est lui le vrai client de Facebook et d’Instagram ! » dit-il.

Dans un monde sans limites, ce bogue pourrait tenir la route. Mais dans un écosystème fermé, nous sommes désormais comme une colonie de bactéries en croissance, confinées dans la même éprouvette, dit-il.

Changer de logiciel

Est-ce à dire que tout est foutu ? Le rédacteur en chef de Psycho et cerveau tempère son discours en signalant que tout cerveau peut se remodeler dès l’enfance, à force de renforcements autres. « La preuve : on peut aussi obtenir du plaisir à être altruiste. Le cerveau est plastique et d’autres comportements peuvent être renforcés par l’éducation ou la pression sociale. »

Le striatum, c’est lui le vrai client de Facebook et d’Instagram !

Mais depuis la Renaissance, observe-t-il, le cerveau humain s’est surtout concentré sur le développement de l’intelligence technique, au détriment de la conscience. « En somme, nous sommes devenus des êtres dotés d’un haut niveau d’intelligence, mais d’un faible niveau de conscience », croit le scientifique.

L’homme dispose de toutes les technologies pour régler les problèmes environnementaux, c’est la conscience et la volonté politique qui manquent, ajoute-t-il. « Développer davantage la conscience, valoriser le savoir, associer le plaisir à des comportements favorables à l’environnement pourrait changer la donne. La vraie question, c’est : “Combien de temps nous reste-t-il pour renverser la vapeur ?” »

La réponse se trouve peut-être cachée quelque part au creux d’une petite prune tyrannique.

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Le bug humain. Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher

Sébastien Bohler, Robert Laffont, Paris, 270 pages, en librairie le 15 mars

17 commentaires
  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 1 mars 2019 04 h 07

    VOILÀ DONC,ENFIN!L'EXPLICATION TANT RECHERCHÉE!

    C'est en 1973 que me tomba entre les mains le Rapport Meadows du Club de Rome et intitulé "Halte à la
    Croissance".Sa lecture fut,pour le jeune universitaire défroqué que j'étais,une première prise de conscience
    globale et planétaire des problèmes qui nous penderaient au bout du nez!Ce rapport était,en somme, le premier lanceur d'alerte écologiste.(1970)
    Bien au fait,par ailleurs,de la globalisation financière de la planète et de tout ce que l'intelligence humaine
    pouvait créer en complexité époustouflante,je ne m'expliquais pas par quoi et pourquoi cette intelligence globa-
    lisante refusait de constater les dégâts environnementaux.?Cette intelligence individuelle et institutionnelle expo-
    tentiellement croissante manquait tout simplement de conscience d'elle-même dû au mécanisme évolutif que nous fait comprendre le "bug humain" de S.Bohler.Collectivement nous sommes des "As de la brocante"(sur Canal
    Historia)qui pénétront dans ces sombres hangars où depuis des décennies s'accumulent et s'entassent de géné-
    ration en génération les artéfacts depuis le début de l'ère industriel;totalement déprimant!!
    Acquérir de la Conscience ne s'exécute pas en criant ciseau!Imaginez ce que peut demander comme effort l'acqui-
    sition de la Pleine Conscience?Pourtant,il y a 20 ans,j'écrivais au Devoir que seul le bouddhisme généralisé
    sauverait le Monde par son "idéologie" spirituelle de la Pleine Conscience!!!

    • Cyril Dionne - Abonné 1 mars 2019 09 h 10

      Tout ce qui est décrit ici, c'est la nature physiologique même de l'homme qui lui a assuré sa survie dans un monde incertain peuplé de mammifères plus gros, plus forts et plus rapides que lui. D'où cet instinct de se reproduire sans limite jusqu'à transformer la Terre, notre vaisseau spacial en détritus. Le problème des changements climatiques serait très facile à résoudre. C'est la surpopulation de l'espèce qui assurera notre disparition, nous les lucioles éphémères de la nuit des temps.

      C'est "ben" pour dire.

    • Christian Roy - Abonné 1 mars 2019 22 h 23

      Première révolution: la Terre n'est pas le centre de l'univers.
      Deuxième révolution: le Moi n'est pas maître dans sa maison.
      Troisième révolution: L'être humain est une luciole éphémère accroc à la dopamine.
      Quatrième révolution: GAME OVER !

  • Raynald Blais - Abonné 1 mars 2019 05 h 38

    Privilège ganglionnaire

    En lisant l'article de Mme Paré concernant la parution du livre de M. Sébastien Bohler sur le striatum, glanglion de base dont le rôle principal est d'assurer la survie de l'individu, et peut-être de l'espèce, il semble raisonnable qu'un neuroscientifique, en tentant d'expliquer "l’inaction du commun des mortels devant l’urgence planétaire", soit manipulé pendant ses recherches par son propre ganglion.

    Certains scientifiques ont été soupçonnés de limiter leurs recherches pour satisfaire les intérêts d'aucuns. Sont-ils gouvernés par leur striatum ou par leurs subventionnaires? Pour les subventionnés, la réponse est dans leur striatum. Pour les rejetés, la réponse est dans le privilège des subventionnaires de les ignorer. Pour le commun des mortels que je suis, c'est un peu des deux.

    Mais qu'est-ce qui est réalisable? L'ablation de l'un ou l'abolition de l'autre?

  • Jean Roy - Abonné 1 mars 2019 08 h 33

    Spinoza!

    Au fond, l’auteur « scientifise » la théorie des affects de Spinoza, selon laquelle ce qui est premier chez l’humain n’est pas la conscience, mais le conatus, compris à peu près comme le désir de persévérer vers ce qui parait être bon pour nous. La satisfaction ou la non satisfaction de nos désirs génère en nous ces autres passions fondamentales que sont la joie et la tristesse... C’est pourquoi nous ne désirons pas ce que nous pensons être bon... mais que nous pensons être bon ce que nous désirons! Naturellement, on pourra discuter longuement de ce que nous désirons vraiment...

    Mille excuses à Baruch et aux philosophes spinozistes pour mes approximations et mes inexactitudes!

  • Gilbert Talbot - Abonné 1 mars 2019 09 h 21

    Et le sens de l'humour?

    En lisant votre texte, fort intéressant par ailleurs, je me suis demandé si le sens de l humour, et le rire, provenait aussi de ce fameux stratum Si oui, pourquoi certains humains en ont ils tant et d autres si peu Les policiers, par exemple, en semblent complètement démunis et je dirais la même chose des censureux d'un Devoir. Je n ose plus faire de farces ici, car je sais, après deux tentatives, rejetées par ces policiers moralisateurs que mon humour ne passe pas la rampe. Grâce à M. Bohler je comprends maintenant que c n est pas de leur faute si leur stratium est bloqué, la dopamine ne circule plus, quand la conscience morale est hypertrophiée. En écrivant ce petit message impudique, je me doute un peu qu il ne passera pas la barrière de la censure. Ils auront toujours le prétexte de me dire que je fais trop de fautes, car mon système de ponctuation ne fonctionne pas ce matin sur ma tablette iPad. Trop de dopamine fait peut être aussi sauter la ponctuation morale.

    • Cyril Dionne - Abonné 1 mars 2019 16 h 52

      M. Talbot,

      Votre iPad a été fabriqué par des petites mains chinoises sous payées et exploitées et c'est curieux que vous parlez de morale. En fait c'est l'esclavage version moderne en Chine. Pour les mains d'adolescentes de 12 ans qui ont fabriqué votre appareil, c'est facile de taper sans faire de faute sur leurs fameux iPad.

  • Denis Blondin - Abonné 1 mars 2019 09 h 45

    Deux remarques

    Très intéressant et extrêmement pertinent.
    Mes deux remarques portent sur des points accessoires mais néanmoins importants.
    D'abord, je pense que la recherche de progression dans la hiérarchie sociale, si elle peut vraiment doper beaucoup d'individus, est loin d'être un universel au même titre que le sexe, la bouffe, etc. Notre espèce a vécu très longtemps des sociétés où il n'y avait pas vraiment de hiérarchie sociale. Les sociétés de classes sont apparues quand la pression démographique nous y a obligés. Et même dans notre société actuelle, des millions de personnes ne voient aucun intérêt à gravir des échelons sociaux.
    Ma deuxième remarque porte sur un mention furtive dans le texte, celle de « l'invention de l'agriculture ». Avec l'intelligence que permet notre gros cerveau depuis les tout débuts de notre espèce, la connaissance fine des plantes et des animaux a toujours été essentielles. Tous les chasseurs-cueilleurs savaient parfaitement bien que les plantes produisent des graines qu'on pourrait planter et arroser, et que les femelles ont des petits qu'on pourrait élever si tout cela n'exigeait pas une quantité d'efforts bien plus grande que la cueillette et la chasse. L'agriculture n'est pas une découverte ou une invention mais simplement une activité à laquelle nous nous sommes résignés depuis 10 ou 15 000 ans, encore une fois sous la pression démographique. C'est là une question non essentielle dans le texte mais essentielle dans notre compréhension de l'histoire humaine. Or nos mythes du progrès sont très difficiles à déboulonner.

    • Michel Belley - Abonné 1 mars 2019 17 h 04

      La progression dans la hiérarchie sociale s'est compliquée avec le développement de nos sociétés. Maintenant, c'est plutôt notre propre réputation qu'on veut développer, et c'est cette recherche de réputation qui remplace en partie la hiérarchie sociale, tout en l'influençant.
      Une bonne réputation donne des avantages, alors que la perte de réputation est très dommageable.