La parité, sous la loupe d’un détracteur

Tout en craignant les dérapages entourant les quotas officiels ou officieux, j’appuie les mesures qui aident les femmes et les minorités culturelles longtemps négligées à prendre leur place dans le milieu des arts, en particulier au cinéma de fiction, coûteux secteur pris d’assaut historiquement par la sphère de pouvoir blanche et masculine. Bien des festivals, à l’étranger aussi, poussent désormais cette roue-là, comme nos institutions.

Oubliées pourtant des Oscar, les cinéastes et scénaristes femmes, quand les minorités ethniques y prenaient soudain la lumière. Tant reste à faire pour établir la parité. Le sexisme est fort, on trépigne. On a raison, mais…

J’ai reçu dernièrement un courriel du scénariste-réalisateur et compositeur de chansons Étienne Goulet. Il évoquait une de mes chroniques de l’an dernier : « La bataille des quotas ». Celle-ci abordait la parité dans le financement du cinéma en expliquant les dangers et les points forts de la discrimination positive. Et de relever deux phrases de ma prose : « Des droits individuels s’opposent effectivement au bien commun : on est en démocratie. Débattons ! » D’où sa bouteille à la mer.

Étienne Goulet considère que le débat social en question n’a pas eu lieu et que la question des droits individuels masculins, son combat depuis un an et demi, fut balayée sous le tapis au profit de la discrimination, dite positive, envers les femmes mais aussi des minorités ethniques, avalisée partout, sans analyses objectives aux conclusions fermes.

Faute de privilégier des critères de seule qualité, les chances des uns et des autres sont devenues inégales, estime-t-il. Objectivement parlant, il a raison. Telle est la faille de toute démarche de parité, même si des considérations supérieures de retour de balancier les justifient à nos yeux. Pas aux siens. Il crie au favoritisme inversé.

Du côté des institutions, on lui sert les arguments des injustices systémiques à corriger, sans l’écouter longtemps. J’ai eu la tentation d’en faire autant. Ces questions soulèvent tant de hargne et d’émotivité que refuser d’ouvrir la boîte de Pandore relève du réflexe protecteur. Mais dans la période houleuse que nous traversons, des coins sont tournés rond, et vite.

Les droits individuels des artistes dont les projets ne sont pas retenus au nom des erreurs du passé méritent qu’on s’y attarde. Et en l’absence de débats, à l’heure où chacun (moi aussi) se cramponne à ses positions, comment voir les pièges du système et les contourner ? Par ailleurs, les réalisatrices allergiques par fierté aux mesures protectionnistes ne sont guère écoutées. Longtemps, l’idée d’établir des quotas aura divisé les rangs des femmes cinéastes, avant de passer comme une lettre à la poste à Téléfilm en 2016 et 2017.

On s’est parlé au téléphone. Il m’a envoyé ses textes sur le sujet. Étienne Goulet parle d’une situation complexe, précise qu’il aime débattre et que si ses arguments sont descendus en flamme, ça le ravira. Il n’a pas de projet de film à déposer devant les institutions, affirme se battre pour des questions de principe, mais se battre seul. « Car tout le monde est mal à l’aise face à ces questions. »

Certains points de son discours sont vraiment pertinents. À son avis, les quotas chez Téléfilm pénalisent surtout les réalisateurs et scénaristes de premiers films : « Elles ne touchent pas tellement ceux qui sont rendus assez loin dans leur carrière. Denys Arcand sera financé. Les privilégiés sont les moins touchés par ces mesures. La parité se fait sur le dos de la relève. »

Il s’en prend aussi la SODEC, sans système de quotas, mais qui, dans certains programmes, privilégie, pour le dépôt d’un second projet, les maisons de production ayant des noms de femmes à la scénarisation ou la réalisation. Ce qui contribue à ses yeux à discriminer de plus belle les cinéastes masculins de la relève.

« Même si le diagnostic de sous-représentation des femmes au cinéma de fiction est bon, est-ce qu’on a le droit légalement de pénaliser l’autre camp pour autant ? demande-t-il. Les lois sur la discrimination sont valides pour tout le monde. Et si les femmes font moins de films, il est légitime de se demander pourquoi elles ne se rendent pas jusque-là. Les causes sont complexes, mais les gens ne veulent pas en discuter. »

Dans les colloques sur la parité, il se sent isolé : « Il n’y a pas beaucoup de place pour la dissidence, constate-t-il. J’affronte un mur. »

J’ignore si Étienne Goulet portera plainte, comme il y songe, auprès du Protecteur du citoyen ou de la Commission des droits de la personne, mais je sais qu’au nom de la démocratie et d’enjeux importants soulevés, qu’ils nous fassent tiquer ou pas, il faut mettre tous les arguments sur la table. Voilà !

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2 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 2 mars 2019 09 h 40

    La discrimination positive est une forme de racisme

    La discrimination positive est de la discrimination. Vous privilégiez une personne non pas à cause de son travail acharné, de ses qualités et compétences intrinsèques, mais à cause de son ethnie, de sa race ou bien de son genre. Souvent, c'est à cause de son idéologie politico-religieuse. Bravo les champions. C'est la définition même du racisme et lorsque c'est établit en système, du racisme systémique.

    Nulle part dans la nature, il y a ce genre de discrimination artificielle. Poussez dans cette direction tout azimut et pour être certain que la fin des temps est proche. Misère.

  • Gilles Roy - Abonné 3 mars 2019 07 h 57

    Dissidence

    Ce qui empêche la dissidence ou la controverse, c’est, de mon point de vue de non expert, l’absence d’un point de vue fort. Mes copines (ce sont elles, et pas mes copains, qui vont au théâtre, qui lisent des romans, etc.) sont toutes pro quota; or très peu d’entre elles vont voir les films de nos cinéastes femmes, et encore moins investiraient à même leurs épargnes et fonds de pension universitaires des $ dans la production de films sans grand potentiel. Or comme l’expression d’un dissonance invite peu au débat, on préfère éviter...