La nouvelle héroïne

On comprend mieux pourquoi le bureau du premier ministre Trudeau a tout tenté pour réduire au silence l’ex-ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould. Son témoignage était accablant.

L’ex-ministre avait averti qu’elle ne pourrait pas tout dire, mais ce qu’elle a dit était déjà beaucoup. On a eu l’impression de faire une fascinante visite guidée dans les sombres arcanes du pouvoir, normalement interdits au commun des mortels.

Quoi que puisse encore objecter M. Trudeau, on ne peut que conclure à une offensive en règle pour amener Mme Wilson-Raybould à annuler la décision de la directrice des poursuites pénales, qui avait refusé de conclure un accord afin d’éviter à SNC-Lavalin d’être traînée devant les tribunaux.

Elle a présenté un compte rendu aussi troublant que précis des nombreuses rencontres et communications qui ont eu lieu à ce sujet, même quand il était devenu très clair qu’elle n’entendait pas changer d’idée. N’importe qui aurait interprété une telle insistance comme une pression totalement inappropriée.

Il était tout à fait normal que le premier ministre fasse valoir l’importance de SNC-Lavalin dans l’économie québécoise et canadienne, mais évoquer le contexte créé par l’élection au Québec et le fait qu’il était lui-même un député du Québec était totalement irrégulier.

Les adjoints disent souvent les choses plus crûment que leurs patrons. À en croire Mme Wilson-Raybould, le principal conseiller de M. Trudeau, Gerald Butts, aurait dit que la question ne pouvait pas être réglée sans ingérence politique. Sa chef de cabinet, Katie Telford, aurait ajouté : « On ne veut plus discuter de légalité. »

Il est maintenant très difficile de croire que sa rétrogradation aux Anciens Combattants en janvier dernier puisse avoir eu une autre cause que son refus de se plier au désir du premier ministre, qui risque maintenant de le payer très cher. Elle a déclaré avoir démissionné du cabinet, il y a deux semaines, parce qu’elle n’avait plus la confiance du cabinet. Cette liberté retrouvée ne la rend que plus encombrante.

   

Les partis d’opposition ont déjà élevé l’ancienne ministre au rang d’héroïne et n’en finiront plus de faire leurs choux gras de son témoignage, mais les dommages causés par trois semaines de gestion de crise déplorable étaient déjà considérables.

Selon un sondage Angus Reid dont les résultats ont été rendus publics mardi, 59 % des Canadiens avaient vu leur opinion sur Justin Trudeau se détériorer au cours du dernier mois. Deux sur trois (66 %) — y compris chez les Québécois (65 %) — pensaient même qu’on n’avait pas encore mesuré toute la gravité du scandale. Ce qu’ils ont entendu mardi ne peut que les conforter dans cette opinion.

Il était un peu étonnant de voir Angus Reid accorder sept points d’avance au Parti conservateur dans l’ensemble du pays et surtout placer libéraux et conservateurs à égalité au Québec avec 24 % des intentions de vote chacun. Peut-être s’agissait-il d’une prémonition.

Les résultats des trois élections partielles tenues lundi ne traduisaient cependant pas une telle dégringolade du PLC. Il est vrai qu’Outremont, où le taux de participation a été particulièrement bas (21 %), n’est pas un terrain très fertile pour les conservateurs et que la baisse de huit points du PLC dans Burnaby-Sud peut aussi s’expliquer par les ratés de la campagne libérale et le débat sur le pipeline Trans Mountain.

Il reste encore sept mois avant l’élection générale et le gouvernement Trudeau doit maintenant espérer qu’après deux semaines de relâche parlementaire, la présentation du budget, le 19 mars, lui permettra enfin de passer à autre chose, mais il ne pourra pas faire oublier cette terrible bavure.

Pour SNC-Lavalin, la suite des choses s’annonce aussi inquiétante. Quand elle a quitté le ministère de la Justice, Mme Wilson-Raybould dit avoir craint que son éventuel successeur ne manifeste pas la même indépendance face au bureau du premier ministre.

Les raisons qui poussaient M. Trudeau à trouver un arrangement n’ont certainement pas disparu, mais il est difficile d’imaginer que David Lametti, aussi accommodant qu’il puisse être, ose maintenant annuler la décision de Mme Wilson-Raybould sans passer pour une lavette.

Selon Angus Reid, une très nette majorité de Canadiens (63 %) estime que SNC-Lavalin devrait être poursuivie, même si cela devait priver l’entreprise de contrats publics pendant dix ans. Sauf au Québec, où l’opinion demeure très divisée, un accord serait politiquement désastreux pour les libéraux.

Il est vrai que SNC-Lavalin ne fait rien pour s’aider. Les dernières informations concernant les coûteuses parties de jambes en l’air organisées pour soudoyer le fils de Mouammar Kadhafi pendant ses séjours au Canada n’amélioreront certainement pas son image.

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57 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 28 février 2019 02 h 55

    Tout dire

    Encore que Jody Wilson-Raybould n’a pas tout dit. C’est tout dire.

    Qu’est-ce que ça aurait été pour SNC-Lavalin si elle avait pu livrer en détail tout ce qu’elle-même et tout ce que le bureau de la directrice des poursuites pénales savaient des magouilles des dirigeants de la boîte qui mettaient leur génie à corrompre du monde partout dans le monde. Mais son témoignage servi avec aplomb et bonne mesure s’en est tenu aux pressions indues exercées par le Premier ministre Trudeau junior et les gens de sa gang pour tenter de sauver les meubles oh combien bancaux de la firme amie du PLC.

    Je lève mon chapeau à cette grande dame pour sa droiture et sa force de caractère.

    • Cyril Dionne - Abonné 28 février 2019 09 h 01

      Tout pour dire que cette madame a perdu ses lunettes roses de la politique, elle qui gravite au sein du parti le plus corrompu et criminel de l'histoire de leur cher Canada qui ne parle que l'anglais. Une chance qu'elle n'a pas connu le père de Justin puisque tout cela était monnaie courante lorsqu'il était au pouvoir. Une petite mesure de guerre avec ça? Que dire de plus lorsque le mot corruption rime avec libéral. Enfin, il fallait que SNC-Lavalin ait ces contrats pour construire des prisons afin que l'ancien dictateur de la Libye puisse torturer à sa guise, les opposants du pouvoir. Bravo les champions.

    • Claude Bariteau - Abonné 28 février 2019 09 h 03

      Dira-t-elle tout ? Peut-être. Mais, déjà, ce qu'elle a dit et n'a pas dit par interdictions est révélateur.

      Le PM Trudeau est aujourd'hui dans la « cage aux lions » pour avoir voulu faire une lavette de la Procureure du Canada pour qu'elle dicte ses vues à la directrice des poursuites pénales.

      D'ici les élections, ce PM fera tout pour sortir des lapins de son chapeau et inviter les Canadiens à « just watch him » comme son père dans les années 1970.

      Il y a toutefois un point, déjà signalé, qui explique la position de la directrice et de la Procureure : le refus de SNC-Lavalin de reconnaître sa culpabilité. Il est fondamental dans le recours à un accord évitant à SNC-Lavalin de se retrouver devant les tribunaux.

      Enclencher ce recours sans cet aveu blsnchissait SNC-Lavalin et fasait des dirigeants véreux les seuls coupables alors qu’ils ont agi au nom de l’entreprise.Mme Wilson-Rayboul ne pouvait pas y faire écho, car un procès est en cours.

      Après avoir écouté ses réponses et pris note de ses silences, ce qui ressort fondamental sont les pressions du Bureau du PM Trudeau pour que la Procureure partage les vues du PM alors que sa responsabilité est de lui demander qu’elle demeure imperméable à toutes pressions indues.

      Le Bureau du PM et le PM lui-même aurait dérogé à leurs responsabilités prétendument à cause des pertes d’emploi et d’un siège social.Je ne pense pas que ce soit uniquement pour ces motifs.

      Il y a aussi les pressions de SNC-Lavalin sur ce Bureau et sur le PLC, un parti que cette entreprise a toujours supporté et un gouvernement avec lequel elle s’est associée dans plusieurs projets.

      Il y a là des éléments qui ne doivent pas être exclus pour comprendre l’insistance démesurée du Bureau du PM pour que Mme Wilson-Bayboul abandonne son chapeau de Procureure.

    • Serge Lamarche - Abonné 28 février 2019 14 h 39

      Elle est aussi héroïque qu'un espion Conservateur. Désolé avec vos interprétations mais elle accuse le gouvernement d'insister auprès d'elle pour essayer la nouvelle loi sur SNC-Lavalin. L'erreur de Trudeau était d'avoir cette adepte des longs couteaux à ce poste privilégié.

  • Marie Nobert - Abonnée 28 février 2019 03 h 43

    De «Médine» à Tripoli en passant par les «rétocommissions, les commissions occultes, l'impôt révolutionnaire, etc.» gérés par des banquiers, comptables, avocats, etc. «complaisants». (ouille!)

    Mais encore! Je suis certain que SNC-Lavalin n'a pas soudoyé le «fils». Je pense que c'est le «fils» qui a rançonné SNC-Lavalin. Elle est là, la nuance. Je ne partage pas mon opinion, mais comme il faut toujours avoir une opinion sur «tout», je vous la soumets. (!)³ Bonne réflexion! Misère!

    JHS Baril

    • André Joyal - Inscrit 28 février 2019 16 h 32

      mme Norbert : «Je pense que c'est le «fils» qui a rançonné SNC-Lavalin.» Laissez-vous entendre que le fiston en question a payé de sa poche les escortes qui ont facturé de 600$ à 6 500$? Si oui, j'espère qu'il utilisait des $ US. RAGD (rire à gorge déployée)

  • Clermont Domingue - Abonné 28 février 2019 05 h 47

    Jambes en l'air.

    Je pense qu'on attache trop d'importance au sexe.Les frasques de Trump ou Kadhafi influencent peu les changements climatiques.

    • Nadia Alexan - Abonnée 28 février 2019 10 h 11

      Je ne suis pas d'accord avec vous du tout, monsieur Clermont Domingue. La préoccupation démesurée qu'on accorde au sexe révèle un manque de moralité, un manque d'éthique et un manque de profondeur intellectuel. Le fait que les dirigeants comme Trumps ou Kafhafi cèdent à ces poursuites lascives démontre une lacune de caractère et un manque de jugement et de sagesse qui les empêchent de gouverner congrument.
      L'éthique doit être à la base de toutes nos activités.
      Par ailleurs, l'ingérence du gouvernement Trudeau dans la justice démontre, encore une fois, que le Parti libéral à l'habitude de faire sa campagne à gauche puis gouverner à droite, une fois élu. Les conservateurs sont pire encore. Ils gouvernent pour les riches par les riches et ils détruisent toute réglementation des sociétés récalcitrantes. Les vieux partis sont corrompus.
      Le NPD a fait l'erreur de choisir un chef religieux qui ne connait pas ses dossiers. La seule option que nous avons pour les prochaines élections c'est de voter pour Elizabeth May et le Parti vert.

    • André Joyal - Inscrit 28 février 2019 16 h 35

      Pour une fois je ne suis pas d'accord avec vous Mme Alexan: je voterai Bloc, comme toujours.

  • Jacques Pellerin - Abonné 28 février 2019 06 h 03

    Mais la question de base demeure: pourquoi refuser un règlement hors cour pour SNC Lavalin?


    Mettez les criminels en prison, mais faut-il tuer l'entreprise?
    Faut-il créer une héroine au prix de milliers de gens en chomage?
    Et est-ce que Toronto est mieux placé pour faire la morale, étant donné le bilan des entreprises minières canadiennes à travers le monde?

    • André Joyal - Inscrit 28 février 2019 08 h 28

      M.Pellerin: je me pose une question pour laquelle je n'aurai jamais la réponse avec certitude : si SNC-Lavalin avait son siège social à Vancouver, quelle décision aurait prise l'ancienne ministre?

    • Jacques Patenaude - Abonné 28 février 2019 08 h 52

      Tout le problème est là. Les criminels s'en sont trop bien tiré. Sentence bonbon, arrêt Jordan etc. plutôt que la prison qu'ils méritaient.
      Il semble bien que ce soit les employés qui paieront pour les frasques de leur patrons et de leurs amis libéraux.
      Au-delà de cette crise révélatrice des magouilles entre entreprises et pouvoir libéral espérons qu'on trouvera le moyen de punir les coupables pas leurs employés mais ce n'est pas bien parti pour cela.

    • Claire Dufour - Abonnée 28 février 2019 10 h 07

      Regardons ce qui s'est passé à McGill?

    • Claude Bariteau - Abonné 28 février 2019 10 h 32

      M Pellerin, la réponse est simple. Il y a eu refus parce que SNC-Lavalin a refusé sa culpabilité, qui est la condition première de l'enclenchement d'une précédure d'entente.

      Ce faisant, SNC-Lavalin a choisi d'attaquer la décision de la directrice et de la Procureure en recourant au Bureau du PM et au PLC. Les cours trancheront, mais je doute qu'elles fassent fi de la condition présente dans la loi.

      L'enjeu n'est pas le lieu où se trouve le siège social, mais une règle que la Procureure ne pouvait pas outrepasser et, qui plus est, à laquelle SNC-Lavalin a refusé de se se conformer.

      L'enjeu est là. Cette entreprise, qui a multiplier des écarts de comportement, a voulu les faire passer sur le compte de dirigeants véreux alors qu'elle était impliquée dans leurs pratiques frauduleuses.

      En cela, SNC-Lavalin devient la cause de l'éventuelle perte d'emplois découlant de contrats avec le gouvernement du Canada.

    • Pierre Desautels - Abonné 28 février 2019 13 h 15


      @Claude Bariteau

      Vous avez bien résumé et expliqué cette affaire. Merci.

    • Serge Lamarche - Abonné 28 février 2019 14 h 43

      Une entreprise n'a pas de cerveau et ne peut refuser ou accepter quoi que ce soit. Ce sont toujours des personnes qui décident.

    • Pierre Fortin - Abonné 28 février 2019 17 h 12

      Mais les faits sont têtus.

      La décision prise par Mme Wilson-Raybould en septembre 2018 n'a pas changé d'un iota et, malgré ce qu'elle considère comme des tentatives d'intimidation, son autorité concernant ce dossier est demeurée entière : SNC-Lavalin n'a pas eu droit à l'APS.

      Certes elle a pu ressentir de la pression, mais étant donné l'importance de l'enjeu et outre son chapeau de Procureur général du Canada, elle était aussi membre du Cabinet. Je doute fort que les réunions à ce niveau soient de simples gaillardises lorsque les intérêts politiques de chacun se confrontent aussi directement. C'est qu'il faut savoir supporter la pression à ce niveau.

      Il est difficile d'extraire de ce témoignage les impressions personnelles de Mme Wilson-Raybould pour n'en retenir que les faits. Mais comment juger autrement sans tomber dans l'angélisme ?

  • Yvon Bureau - Abonné 28 février 2019 07 h 34

    Que dit l'$$$$?

    Les grands enjeux $$$$ sont?