Offensive humanitaire au Venezuela

La pression — interne et internationale — s’accentue sur le régime Maduro. Mais celui-ci a tout de même résisté à « l’offensive humanitaire » qui, venue du Brésil et de la Colombie, s’est déployée contre lui cette fin de semaine. En faisant certes quelques victimes parmi les anti-Maduro, en mettant le feu à un camion rempli de nourriture et de médicaments… mais, au total, sans qu’on puisse parler d’un ébranlement décisif du régime. Les défections dans les forces de l’ordre sont restées peu nombreuses. L’armée — soutien capital et peut-être ultime du régime — n’a pas basculé, du moins pas encore.

Cependant, malgré cet échec sur le terrain, les développements des derniers jours représentent une petite victoire médiatique pour le camp anti-Maduro, regroupé autour du président autoproclamé, Juan Guaidó.

Cette aide humanitaire n’est certes pas innocente. Elle souligne la situation catastrophique dans laquelle est empêtré le Venezuela. On veut mettre les projecteurs sur un régime incapable de nourrir sa population et qui, pour des raisons idéologiques, bloque les arrivages d’aide.

Il est peu probable que, dans ces opérations, le régime Maduro aille chercher beaucoup d’appuis. Trop de Vénézuéliens sont exténués, à bout, et demandeurs avides d’aide matérielle, pour voir de bons côtés à ce verrouillage des frontières. Une opération prétendument menée pour bloquer l’« invasion » des États-Unis et de leurs « valets », qui font bloc contre le pouvoir retranché à Caracas.

Mais il y a un vrai problème dans la rhétorique agressive en provenance de Washington, même s’il y a souvent, ne l’oublions jamais, loin de la parole aux actes — et c’est particulièrement vrai avec le gouvernement Trump.

Lorsque le président et ses porte-voix — le secrétaire d’État, Mike Pompeo, le vice-président, Mike Pence — répètent que « toutes les options sont sur la table » et que « des mesures concrètes s’en viennent »… c’est tout un cortège de mauvais souvenirs qui revient obscurcir le débat.

Jusqu’à la fin du XXe siècle, les États-Unis et leurs « gros sabots » ont été une constante de l’histoire latino-américaine. Une intervention militaire serait catastrophique pour plusieurs raisons. Entre autres, parce qu’elle conforterait la rhétorique de Maduro et affaiblirait la légitimité de ceux qui font une critique — au demeurant juste et nécessaire — de la dérive dictatoriale à Caracas.

L’Espagne a dit ce week-end : « Oui aux pressions diplomatiques pour la démocratie, non à une intervention militaire. » On attend des autres pays occidentaux qu’ils le disent aussi. Et qu’un certain Juan Guaidó lui-même sorte de l’ambiguïté sur cette question cruciale.

 
 

La semaine dernière, devant une heure de tombée qui arrivait trop vite, j’ai couronné ma chronique d’une « chute » hardie, qui m’a été reprochée par plus d’un lecteur.

Et avec raison : en voulant me résumer et redire à quel point le putsch de 2013, puis le régime Al-Sissi en Égypte étaient d’une brutalité et d’une férocité rares, pires que le mal islamiste qu’ils entendaient contrecarrer, j’ai osé un parallèle entre le dictateur égyptien… et Joseph Staline.

Féroce et brutale, cette dictature l’est. Son usage des tribunaux, de la police, des services de renseignement et son écrasement systématique de l’opposition rappellent les pires régimes. Mais la dictature Al-Sissi interdit, corrompt, emprisonne et lave les cerveaux… plus qu’elle n’assassine au sens propre.

Et ce, même s’il ne faut jamais oublier le massacre de la place Rabia-El-Adaouïa durant lequel, du 14 au 16 août 2013, les forces de sécurité égyptiennes avaient tué entre 600 et 2500 personnes (selon les sources), ce que Human Rights Watch appellera par la suite « le plus important massacre de l’histoire moderne de l’Égypte ».

Une horreur considérable. Mais pour le nombre de victimes et le caractère systématiquement meurtrier de la répression, le compte n’y est pas : on reste loin, dans l’Égypte de 2013-2019, de la terreur stalinienne et du génocide contre l’Ukraine, au cours desquels les innocents assassinés se comptaient par millions.

On pourra certes parler de « post-maoïsme » ou de « néo-stalinisme » — les massacres de masse en moins. Mais Staline, Mao et Hitler restent dans une catégorie à part. Il ne faut donc jamais, jamais, invoquer leurs noms pour qualifier les dictatures et les massacres d’aujourd’hui ! Leçon retenue…

François Brousseau est chroniqueur à Ici Radio-Canada. 

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15 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 25 février 2019 02 h 33

    La cupidité de la bourgeoisie s'active une fois de plus pour s'accaparer des ressources vénézuéliennes.

    Les États-Unis s'enffichent carrément du bien être du peuple Vénézuelien. Ils veulent s'assurer que leurs pétrolières peuvent s'accaparer, de nouveau, du pétrole nationalisé de ce pays. Déjà ces vautours salivent à cette idée alléchante.
    C'est l'opinion aussi du célèbre journaliste international, John Pilger, auteur et récipiendaire de plusieurs prix journalistiques, qui déplore l'opposition de la bourgeoisie vénézuélienne soutenue par les États-Unis contre les pauvres qui ont bénéficié largement des réformes sociales instaurées par le gouvernement Chavez.
    Si l'économie vénézuélienne se détériore, c'est à cause principalement des sanctions imposé par les États-Unis pour affaiblir la sociale démocratie de ce pays, comme il ont toujours agi face aux pays de l'Amérique Latine tels que le Chili et le Nicaragua.
    Contrairement à ce qu’imaginent les Vénézuéliens dans leur ensemble, le but des États-Unis n’est pas de renverser Nicolas Maduro, mais d’appliquer au bassin des Caraïbes la doctrine Rumsfeld-Cebrowski de destruction des structures étatiques. Ceci suppose certes à terme l’élimination de Nicolas Maduro, mais aussi celle de Juan Guaidó. Or, ces ressources naturelles ne pouvant être contrôlées à la fois par des États-nations et par le Pentagone, les structures étatiques de ces régions doivent être rendues inopérantes. Ils souhaitaient exploiter les richesses naturelles de cette zone avec le moins de contrôle national possible et au coût le plus bas.

    • Cyril Dionne - Abonné 25 février 2019 07 h 59

      Coudonc Mme Alexan, ce ne sont pas les supposées sanctions américaines qui ont plongé le Venezuela dans la misère, mais bien la chute du prix du pétrole. Après avoir contracté d'immenses emprunts qui allaient être repayés par un baril de pétrole avoisinant les 140$ US, maintenant c'est impossible puisque celui-ci est à 62$. Dire qu'ils ont prêté 3,2 milliards à Haïti qui ont été volé par ses dirigeants, disons qu'on n'est pas sorti du bois.

      Et pour M. Brousseau, dire que l'Espagne voudrait que le litige se règle de façon diplomatique, c'est faire d'aveuglement volontaire. N'est-ce pas le même pays qui a utilisé la force militaire pour empêcher l'indépendance de la Catalogue suite à un référendum démocratiquement gagné? En passant, c'est 18 millions de victimes pour Hitler, 42 pour Staline et plus de 60 pour Mao. Notre petit dictateur égyptien joue dans les ligues de garage.

    • André Joyal - Inscrit 25 février 2019 11 h 03

      Elle est revenue Mme Nadia Alexan, comme le temps du muguet (air connu). Nous avons craint un moment que, comme d'autres, vous aviez résilié votre abonnement. Bon retour au bercail!

      M. Dionne : seulement 18 millions pour Hitler? Vous faites bon marché des 25 millions de Russes qui se sont retrouvé 6 pieds sous terre suite à l'opération Barbarossa. Les victimes de Staline, c'est avant et après la dite opération.

    • Pierre Fortin - Abonné 25 février 2019 16 h 23

      Cette fois, ce ne sera pas aussi simple que l'opération sur la Libye.

      L'Union Européenne s'est prononcée ce lundi pour s'opposer à toute intervention militaire au Venezuela, comme l'ont fait antérieurement l'Organisation des États africains ainsi que l'Organisation des États américains. Les Nations Unies reconnaissent toujours Nicolás Maduro comme président légitime. La Chine, l'Inde, la Russie et plusieurs autres pays maintiennent leur soutien au gouvernement bolivarien. Parmi ceux qui reconnaissent Juan Guaidó, il n'y a que moins de 40 pays sur les 197 que compte l'ONU.

      Mais au-delà des appuis étatiques, il y a la réalité de la région. Hugo Chavez a retenu la leçon de Salvator Allende et a mis sur pied une milice populaire armée de 1,6 millions d'hommes en plus des forces armées qui lui sont toujours fidèles. Le Venezuela est loin d'être démuni devant une éventuelle intervention US.

      De plus, une intervention provenant de Colombie ne se ferait pas sans problème car les FARC ne sont pas encore totalement désarmées et le président Iván Duque, qui remet en question le plan de paix en leur menant la vie dure, devra s'attendre à combattre aussi à l'intérieur de son propre pays selon certaines déclarations. Il en va de même au Brésil où les militaires ne seraient pas très chauds à l'idée d'une action contre leur voisin. Ce n'est pas parce que Bolsonaro a été élu et que Lula est emprisonné que la population a oublié les horreurs d'un coup de force militaire US.

      Comble d'ironie, le Venezuela a fait parvenir mercredi dernier 20 600 caisses d'aliments à Cúcuta en Colombie où la population risquerait la famine. Comment le Venezuela peut-il se permettre d'agir ainsi si sa propre population est dans l'état qu'on dit ?

      Mais dans tous les cas de figure, les USA se retrouveront isolés diplomatiquement en entraînant avec eux le Canada qui les suit aveuglément dans cette galère en abandonnant encore une fois sa politique de maintien de la paix.

    • Cyril Dionne - Abonné 25 février 2019 16 h 29

      Cher M. Joyal,

      C'est 18 millions d'assassinats pour notre petit barbu socialiste. Ceci inclut l'opération "Barberossa". Pour l'autre 9 millions de victimes de la Russie, ils ont péri au combat en soldats.

      Il faut séparer les crimes de guerre des victimes de guerre. Et ce n'est pas 25 millions mais plutôt 27 millions pour la Russie selon les spécialistes de la question.

      Et pour les morts, victimes ou assassinats, c'est bonnet blanc et blanc bonnet.

  • Daniel Grant - Abonné 25 février 2019 10 h 42

    Prospérité Sans Pétrole

    Je suis d'accord avec Mme Nadia Alexan

    L'industrie du pétrole est une économie à destruction massive.

    Ça fait un siècle que le pétrole ne peut pas créer de l'énergie sans tuer, il est temps de passer à autre chose.

    C'est de l'énergie que nous avons besoin pas de la pollution et des tueries.

    Ceux qui ont fait des tonnes d'argent avec le fossile grâce à notre dépendance, pourraient faire autant d'argent et même plus en nous rendant dépendant d'une énergie propre qui ne tue pas.

    Nous avons une centrale nucléaire à fusion dans le ciel qui appartient à tout le monde qui se lève à tous les matins depuis des millions d'années et un déversement d'énergie solaire ça s'appel une belle journée.

    Les accumulateurs d'énergie propre sont de plus en plus performants et sont moins chers que le fossile. J’entend déjà ceux qui tiennent à répéter les mêmes vielles sornettes à propos des énergies intermittentes.
    Oui oui on peut utiliser les énergies solaire et éolienne quand il ne fait pas soleil et quand il neige et quand le vent est calme par une des 6 méthodes connues d’accumulation d’énergie.

    Qu'est-ce qu'on attend?

    • Cyril Dionne - Abonné 25 février 2019 16 h 35

      M. Grant, vous êtes prêt à payer 20 à 25 sous du kWh? C'est le coût véritable des éoliennes et des panneaux solaires. Pour les accumulateurs, ils n'y sont pas encore et n'y seront peut-être jamais; et on ne parlera pas du coût encouru.

    • Hélène Paulette - Abonnée 26 février 2019 10 h 38

      Il faut faire une moyenne monsieur Dionne entre le coût de l'électricité hydroélectrique, le solaire et l'éolien ce qui donne un coût moindre. Comme aux USA oùl'électricité provient de sources diverses... Étonnament, l'ajout d'énergies vertes fait baisser les tarifs. 20 à 25 sous du kwh? Les américains seraient ravis, eux qui paient la plupart du temps beaucoup plus, jusqu'au double. Qu'est-ce qu'on fait quand l'énergie coûte cher? On l'épargne, comme le font déjà les abonnés à la bi-énergie qui voient leur kwh plus que doubler en période de grands froid.

    • Daniel Grant - Abonné 26 février 2019 13 h 00

      @Cyril Dionne
      Écoutez vos enfants, ils vous diront le coût de ne pas transformer notre économie suicidaire basée sur notre dépendance mortifère au pétrole en une économie renouvelable.

      Nos enfants est la première génération à comprendre les effets génocidaires des changements climatiques et la dernière génération à pouvoir changer notre système économique pour éviter notre extinction.

      Les petits monocles comme vous et moi, et bien comme dit la chanson de Raymond Lévesque « …nous nous serons mort mes frères… »

  • Jacques Patenaude - Abonné 25 février 2019 11 h 55

    L'aide humanitaire comme arme

    Si j'étais membre d'un ONG humanitaire j'aurais peur de l'utilisation de l'aide humanitaire pour provoquer un coup d'État. Ce.que font les pays du groupe de Lima (dont le Canada est un des leaders) C'est plus pervers qu'un bon vieux coup d'État comme Trump veut le faire semble-t-il. Les conséquences sur la réputation des ONG humanitaires risques d'être dramatiques. On n'a pas entendu OXFAM, médecins sans frontières et autres sur cette question mais leur crédibilité est en cause.

    • Pierre Fortin - Abonné 25 février 2019 16 h 26

      La Croix rouge internationale a refusé de se joindre à cette opération en précisant qu'il ne s'agissait pas d'une action humanitaire mais d'une intervention politique.

    • Jacques Patenaude - Abonné 25 février 2019 18 h 57

      Bravo pour la Croix rouge. Il reste à voir ce qu'en pensent les autres organismes humanitaires. Espérons que nos chroniquer en feront mention dans leur chroniques

    • Pierre Fortin - Abonné 26 février 2019 11 h 17

      « Espérons que nos chroniqueurs en feront mention dans leur chroniques. »

      J'aimerais partager votre optimisme, mais la sélection des informations qui est faite par nos chroniqueurs et les agences de presse qui les nourrissent est plus que douteuse. Un autre exemple de nouvelles pour le moins mitigée : « Le Brésil ne permettra pas aux États-Unis d'utiliser son territoire pour intervenir au Venezuela », a déclaré lundi au groupe de Lima le vice-Président du Brésil et général à la retraite, Hamilton Mourão, comme l'a annoncé hier la chaîne de télévision brésilienne Globo News. Or, dans l'article de l'AFP ce matin (mardi) dans le Devoir, cette déclaration que je considère importante est passée à la trappe.

      Il est difficile de dénicher des infos qui ne soient pas unidimensionnelles, mais il y en a. Par exemple, les jeunes journalistes indépendants du site Grayzone Project font leur propre couverture des événements. On peut ainsi accompagner Max Blumenthal lorsqu'il fait ses courses dans un supermarché de Caracas où rien ne semble manquer même si l'huile d'olive est onéreuse : https://grayzoneproject.com/2019/02/21/venezuela-humanitarian-crisis-max-blumenthal-supermarket-caracas/

  • Jean Jacques Roy - Abonné 25 février 2019 12 h 18

    Une solution pacifique et démocratique s’impose.

    Personne n’est dupe. Les médicaments et la nourriture aux frontières de la Colombie et du Brésil avec le Vénézuéla, ne sont que des hameçons grotesques mis là exprès pour exaspérer une population affamée. Depuis l’auto proclamation de cet illustre inconnu Guaidó, l’escalade golpiste est évidente et le plan Yankee aussi.

    Peinturer Maduro comme socialiste, autoritaire ou corrompu, fait l’affaire pour justifier le renversement d’un régime. Justin Trudeau qui a comploté avec le groupe de Lima pour faire reconnaître le gouvernement parallèle de Guaidó, dit que c’est pour libérer un peuple affamé et de provoquer de nouvelles élections. Non, ce qui est dans la mire, c’est le contrôle des ressources pétrolières du Vénézuéla. Et les considérations américaines en Amérique du Sud sont géopolitiques face à la Chine et à la Russie et la domination sur les marchés.

    Naïf qui croit au montage théâtrale où d’un côté il a le mauvais Maduro autoritaire et de l’autre le visage candide de Guaidó et de l’espoir démocratique. La démocratie et la liberté sont des mots pour cacher les visées des néoconservateurs étasuniens et des néofascistes latinos qui entourent Guaidó et Bolsonaro et la droite de Piñera, Macri, Duque.

  • Hélène Paulette - Abonnée 26 février 2019 01 h 38

    L'Amérique du Sud glisse vers la droite...

    Il est devenu impérieux pour les USA de renverser le seul régime socialiste assez puissant pour aider ses amis de gauche. La désinformation qui sévit ici, pays dit "démocratique" où la presse est "libre" est tout à fait inexplicable. Peut-être nos journalistes ne sont-ils plus assez payés pour faire enquête et se fient donc déclarations parcellaires du gouvernement...