L’Académie française féminise enfin

Quelle surprise ! L’Académie française serait sur le point d’accepter la féminisation des noms de métier. Tout le monde est tombé de sa chaise. Tous ? Non. Le linguiste Bernard Cerquiglini l’avait annoncé dans Le ministre est enceinte (Seuil, 2018), qui raconte la grande querelle de la féminisation des noms.

Accepter est d’ailleurs un bien grand mot. En fait, l’Académie se prépare à publier un rapport signé par quatre académiciens (de Broglie, Sallenave, Edwards et Bona). Il recommandera l’acceptation de la forme féminine des noms de métier. C’est tout. On peut bien dire avocate, ingénieure, auteure (ou autrice), mais pas touche aux grandes fonctions : la présidente restera encore longtemps la femme du président. Bref, même si la retraite est clairement sonnée, cette guéguerre de quarante ans n’est pas terminée !

Tout de même, il y a un début à tout. Il faut dire qu’on note à l’interne une certaine évolution dans le profil des 36 académiciens. Deux des quatre signataires du rapport sont des femmes (Bona et Sallenave). En tout, elles sont cinq actuellement, soit près de 14 % du total actuel, dont Madame le secrétaire perpétuel (Carrère d’Encausse). Dans toute l’histoire de l’Académie, on ne compte que 9 femmes parmi les 732 immortels. Et c’était zéro avant l’arrivée de Marguerite Yourcenar, élue en 1980. Alors 5 en même temps, vous pensez bien !

Autre fait notable : deux petits nouveaux depuis 2017 (Zink et Cassin) sont des philologues — des linguistes spécialisés dans l’étude d’une langue par l’analyse des textes. C’est important, car depuis plus d’un siècle, l’Académie s’était surtout employée à nommer des écrivains (18 des 36 immortels), des historiens et philosophes (8) — le reste se compose de médecins (2), de politiciens (2), d’un avocat, d’un fonctionnaire, d’un biologiste et d’un évêque. Voilà peut-être le début de quelque chose, en attendant les vraies pointures parmi les lexicographes, les grammairiens et les linguistes renommés.

Mais ça ne pourra pas aller vite. L’Académie, qui publie sa 9e édition depuis 1986, se réjouit d’en être à la lettre S. En fait, elle n’est qu’au début de la lettre S, avec sabéisme, alors que cette lettre est parmi celles qui produisent le plus de mots ! Quand ils auront terminé la lettre S, vers 2022-2023, il leur restera encore le T, et ensuite U, V, W, X, Y et Zut. Après quoi, il faudra tout réviser — avant 2035.

Évidemment, les choses auraient avancé plus vite si l’Académie n’avait pas été distraite par toute cette histoire de féminisation, dans laquelle le Québec a joué un grand rôle. Fort justement, Bernard Cerquiglini commence son livre par le commencement, c’est-à-dire l’initiative québécoise de 1977 de féminiser les titres et fonctions. Fin connaisseur du Québec, le linguiste a cette très belle phrase : « L’Office québécois s’inscrivait dans une tradition, mais avec une ardeur juvénile à répondre aux besoins du temps, inventant cette chose remarquable que les Français devraient méditer : la défense non puriste de sa langue » — l’italique est de moi.

L’auteur décortique les trésors de cuistrerie que l’Académie française a déployés pour rejeter les tentatives de féminiser les titres et fonctions. Même après que les Belges, les Suisses et les Luxembourgeois eurent adopté la féminisation sans états d’âme, la France était encerclée et ce n’était qu’une question de temps (de décennies, en fait) avant que l’Académie baisse pavillon.

Bernard Cerquiglini m’a impressionné au dernier chapitre dans son analyse des causes psychologiques de cet immobilisme académique, qui n’aime décidément pas son époque. Outre une misogynie évidente, l’Académie n’a digéré ni le développement de la linguistique, ni la francophonie, ni l’activisme du gouvernement.

La linguistique est une science depuis le XIXe siècle, mais l’Académie y a résisté depuis le début, d’abord par idéologie (les savants de la Sorbonne étaient pour la République), puis par dépit. Le développement de la francophonie signifie que la « langue française s’est émancipée de la France » (le mot est du président Macron), ce qui déconstruit le mythe d’une norme unique dictée de Paris. Le gouvernement français s’est aussi mêlé de langue — en encourageant les rectifications orthographiques et la féminisation dès les années 1990 — attaquant au coeur le monopole académique. C’est dans ce contexte délétère que l’Académie s’est enferrée dans ses certitudes fragiles, ruant dans les brancards, résistant à presque tout, tirant sur tout ce qui bouge avec une férocité accablante, devenant l’un des principaux handicaps d’une langue qu’elle étouffe à trop vouloir l’étreindre.

Il me tarde donc de lire le prochain livre de Bernard Cerquiglini, dans lequel le linguiste approfondira Le magistère équivoque (titre de l’ouvrage) de l’auguste compagnie depuis sa fondation en 1635. Monsieur le professeur, dites à vos éditeurs que ça urge !

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait que l'Académie française travaillait à la 9e édition de son dictionnaire depuis 1935, a été corrigée.

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