Fragile confiance, sinistre défiance

Il y a un an, à Baie-Saint-Paul, à l’initiative de l’Institut québécois des hautes études internationales de l’Université Laval, nous étions une poignée d’universitaires face aux sherpas du G7 pour préparer le sommet et parler de gouvernance. Un thème s’était imposé, tout à la fois évident et énorme : la confiance… dans les institutions, dans les alliances, dans la coopération, dans l’avenir, dans l’Autre. Cette confiance qui s’effrite, se délite, s’érode sous nos yeux à la vitesse de l’extinction des écosystèmes mondiaux. Le G7 se tenait il y a un an, et pourtant… cela semble un siècle.

Parce que rien n’a changé. Parce qu’au cours de cette année électorale au Canada, nous ne pouvons être certains d’à quel point les bots et les trolls auront raison de notre santé mentale collective. À quel point la confiance continuera de s’éroder parce que chaque parti cherchera à tout prix à réaliser des gains, au mépris du bien commun. Mais aussi parce que le baromètre du monde reste encore, qu’on le veuille ou pas, Washington. Ça ne veut pas dire que nos pas sont calqués sur ceux de nos voisins, mais simplement qu’il est parfois difficile de se tenir debout contre le vent. Et le vent souffle fort, ces temps-ci.

La déclaration d’urgence du président Trump constitue dans ce sens un point de rupture. Il n’est pas anodin qu’après un marathon de négociations bipartisanes et un accord de principe, le président choisisse de signer simultanément le texte de l’accord ET l’état d’urgence. En principe, l’architecture du régime politique américain est conçue pour que les différentes branches du pouvoir collaborent, négocient, établissent un consensus. Et quoi qu’en dise la Maison-Blanche, aucun président, depuis l’adoption du National Emergencies Act, n’a eu recours à l’urgence dans ces conditions : dans les 59 déclarations recensées par le Brennan Center depuis 1975, le Congrès appuyait l’urgence. Tel n’est pas le cas aujourd’hui.

D’une part, l’urgence d’agir à la frontière est invalidée par les propos du président lui-même (« j’aurais pu faire autrement ») et par les rapports sur l’état de la frontière. D’autre part, le président ne peut pas invoquer l’urgence pour contrevenir aux intentions explicites du Congrès (limiter les montants investis dans la construction d’un mur frontalier) et rediriger à sa guise des montants déjà alloués — c’est plus complexe.

Fort logiquement, puisque le Congrès pourrait peiner à s’opposer au président malgré la résolution déposée par les démocrates et des oppositions du côté républicain (par exemple la sénatrice Susan Collins du Maine ou encore le représentant du Texas Roger Williams), la bataille glisse vers le terrain juridique. Et les recours abondent : le comté d’El Paso et le Border Network for Human Rights demandent une injonction et réfute l’urgence d’une crise frontalière devant la cour du Western District du Texas ; 16 États poursuivent l’Administration pour perversion des mécanismes constitutionnels devant la Cour du Northern District de Californie de même que l’American Civil Liberties Union (ACLU), qui souligne le fait que la déclaration est fondée sur la seule décision du Congrès et non l’urgence. Les organismes environnementaux (Center for Biological Diversity, Defenders of Wildlife et Animal Legal Defense Fund) ajoutent, devant la US District Court du District of Columbia, les dommages environnementaux associés à la construction du mur et trois propriétaires texans et la Frontera Audubon Society tentent d’empêcher que le mur passe sur leurs propriétés.

Le président a vu juste : cela devrait finir à la Cour suprême. Mais l’issue est moins claire qu’elle ne le paraît. La Cour hésitera à s’ériger en contre-pouvoir en lieu et place du Congrès, d’autant qu’il y a bien une crise liée aux opioïdes — argument central du président dans la crise frontalière. À l’inverse, si, parmi les juges, plusieurs ont une acception extensive des pouvoirs de l’exécutif, ils hésiteront — y compris le juge à la Cour suprême Neil Gorsuch — à lui donner un blanc-seing. Quoi qu’il en soit, il faudra le temps que cet enjeu percole au sommet de la hiérarchie juridictionnelle.

Et pendant ce temps, les fissures émaillent l’État de droit. Quelle confiance avoir quand il semble que le chef d’État envisage de transférer, au mépris des normes, des technologies nucléaires à un « allié » ambivalent (l’Arabie saoudite) ; ou quand il demande aux alliés européens de reprendre leurs combattants du groupe armé État islamique mais se refuse à accueillir ses propres citoyens ; ou encore quand un projet de train rapide donne lieu à une singulière demande de remboursement à la Californie d’un montant déjà dépensé… sous contrôle fédéral.

Derrière cela et les nombreuses questions éthiques qui marquent cette Administration, il y a l’érosion de la confiance. Celle qui scelle le contrat social. La confiance en l’État, en ses institutions, en sa capacité de nous protéger. Faut-il alors s’étonner, lorsqu’elle n’est plus là, que le nombre de groupes haineux atteigne de nouveau un sommet, selon le Southern Poverty Law Center ? Et que les groupes suprémacistes nationalistes montrent la plus forte croissance ? Sans doute pas.

La confiance est un patrimoine national qu’il faut protéger. Et chez nous, il est peut-être moins corrodé qu’ailleurs. Raison de plus pour s’en occuper.

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6 commentaires
  • Nicole Gauthier - Abonnée 23 février 2019 07 h 00

    excellente synthèse

    Merci pour aller à l'essentiel. J'attends votre prochaine article.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 23 février 2019 09 h 15

    Confiance québécoise

    Je ne la vois pas souvent. Les Libéraux ont trahi la confiance souvent et autoritairement. Souvenez-vous de la loi 106 adoptée sous baîllon la nuit malgré une majorité en opposition, par exemple. Prenez le cas du glyphosate qui nous empoisonne et qui est sanctionnné, approuvé par notre bon " gouvernement" . Un gouvernement qui tue son peuple à petit feu... en lui interdisant de savoir ce qu'il mange? Avoir confiance! Ou mettre la tête sous le sable, pour oublier notre impuissance à changer cela...! Pourtant nous avons une puissance d'écrire une Constitution d'origine citoyenne dans laquelle le glyhphosate serait interdit ou bien qui aurait un référendum d'initiative citoyenne qui permettrait de révoquer un.e député.e ou ministre ou gouvernement insatisfaisant. Confiancen en soi d'abord....

  • Michel Lebel - Abonné 23 février 2019 11 h 33

    La valeur morale des dirigeants

    Grande et grave question que celle de la confiance. Pour la conserver dans la population, il faut des hommes et des femmes politiques d'une grande valeur morale. Qui sachent aussi clairement expliquer la nature fondamentale même de la politique, soit la recheche constante du bien commun. Et que cette recherche implique nécessairement des compromis. Et que les justes compromis, bien compris, ne sont pas déshonorants. Je le répète, pour obtenir et garder la confiance de la population, la clef est la fibre morale des dirigeants. Et que ceux-ci doivent être également, si possible,de bons pédagogues.

    M.L.

    • Cyril Dionne - Abonné 24 février 2019 09 h 47

      Les plus grands dictateurs ont souvent de grandes valeurs morales, les leurs. Idem pour les socialistes où l'État de droit n'existe que si on est d'accord avec leurs dogmes et doctrines, sinon nous sommes relégués au rang des xénophobes et des racistes.

      Ce que nous vivons aujourd'hui, c'est un ras-le-bol des gens ordinaires envers les élites de l'establishment et des gens qui gravitent dans les tours d'ivoire venus leurs apporter la bonne parole.

      Au moins avec Trump, on sait où il loge et il n'a la langue de bois. Pour ce qui est des terroristes djihadistes, il y a longtemps qu'ils ont renié leur citoyenneté et leur humanité et ne devrait pas être autorisés à revenir au pays.

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 24 février 2019 10 h 41

    Confiance? Que dit l'actualité?

    D'après la SRC, qui a même couvert l'affaire cette semaine (on ne pourra m'accuser de «fake news »), l’acteur Jussie Smolett vient d'être vilipendé parce que l'on vient de constater que l'attaque raciste et homophobe qu'il prétendait avoir subie est une fabrication, qu'il a payé pour mettre en scène une agression. Des accusations ont été déposées et la police de Chicago avait des mots très durs à son endroit.

    Pourtant, les médias et les « vlogueurs » plus à droite, minoritaires, doutaient depuis le début de la version des faits de Jussie Smollet, tant c'était incohérent à leurs yeux. L'acteur a même eu droit à une entrevue télévisée pour faire son grand cirque, évidemment on condamnait une telle réaction d'incrédulité, encore du racisme et du «trumpisme»...

    Voilà que la réalité donne tort aux médias. L'histoire allait le sens de leur biais de confirmation pour qu'elle soit examinée sérieusement. Vallet a raison de parler de crise de confiance, elle oublie par contre l'examen des actions de son propre groupe. Des chroniques comme les siennes et celles de Brousseau contribuent à construire une image tellement caricaturale de Trump que ses actions et celles de sa base semblent incompréhensibles. Des raisons existent pour vouloir un mur, des raisons existent pour le croire efficace. Cette rhétorique gagnerait à être connue, mais c'est impossible à présenter si l'auteure est déjà convaincue du contraire.

    Qu'on nous parle de confiance, sans même parler de Jussie (pendant que c'est le coeur même de l'actualité), dans un texte qui doit éclairer, de la part d'une experte de l'Observatoire des États-Unis laisse songeur. On préfère la statistique pour commenter la perte de confiance :

    « Faut-il alors s’étonner, lorsqu’elle n’est plus là, que le nombre de groupes haineux atteigne de nouveau un sommet, selon le Southern Poverty Law Center ?» Comment les médias réagissent-ils à l'affaire Covington, à l'affaire Jussie Smollet?

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 24 février 2019 11 h 18

    Précision bienvenue

    Auparavant, Le Devoir rappelait, dans la version numérique et papier, qu'Elisabeth Vallet est attachée à la Chaire Raoul-Dandurand, ça n'est pas une « simple pigiste » ou une journaliste de la maison. Le rayonnement de la Chaire est mesuré en partie par le succès des articles publiés, c'est remarqué dans le rapport annuel de ladite Chaire, de manière à rendre compte de son influence.

    Ce n'est pas innocent de le rappeler; Le Devoir établit sa probité à partir de sa propre indépendance. Or, depuis Bernays (père des relations publiques), des entreprises cherchent des moyens d'influencer l'opinion publique. En s'attachant par exemple à des organismes, des chercheurs ou en créant carrément des « think tank » ou des instituts.

    Voici un extrait qui témoigne du coeur de la préoccupation de Vallet :

    «À quel point la confiance continuera de s’éroder parce que chaque parti cherchera à tout prix à réaliser des gains, au mépris du bien commun. »

    Pourtant, Power Corp., fondée par Paul Desmarais en fait sa spécialité... Or, la Chaire Raoul-Dandurand est financée par Power Corp. Et Hélène Desmarais (Épouse de Paul Jr.), pour ne nommer qu'elle, est sur le CA de l'Institut sur la Gouvernance (le lien avec le sujet du texte, la confiance, devrait être évident). Robin Philpot a écrit une livre assez incriminant sur Paul Desmarais, et sur l'influence de Power. Denis Robert (affaire Clairstream) vient, aussi, de publier un livre sur les effets toxiques de la connivence entre Albert Frère & Paul Desmarais, qui s'enrichissent au détriment des états, grâce à leur influence. Le nom des affaires : Petrobas, Quick & Areva, pour ne nommer que celles-là. Par exemple, Paul Martin, ancien PM du Canada, a acquis Canada Steamship Lines de Desmarais (voici le titre d'un article de la SRC publié le 7 novembre 2017, histoire de vous mettre en appétit : « L’ancien empire maritime de Paul Martin au cœur des Paradise Papers »).

    Rien pour rétablir la confiance.