D’un sophisme à l’autre

Il est devenu si habituel de voir un parti au pouvoir faire exactement ce qu’il dénonçait dans l’opposition que ceux qui s’en scandalisent passent presque pour des naïfs. Il est vrai que certaines déclarations peuvent prêter à interprétation ou que des circonstances imprévues empêchent un gouvernement de tenir ce que tout le monde croyait être un engagement ferme.

Il est cependant difficile de voir ce qui a changé depuis l’époque où la CAQ avait lancé une pétition signée par 48 000 personnes réclamant le remboursement de la totalité du 1,4 milliard de dollars qu’Hydro-Québec avait perçus en trop entre 2008 et 2016, soit environ 350 $ par abonné, si ce n’est que les finances publiques sont aujourd’hui plus florissantes que jamais.

En incluant l’année 2017, le trop-perçu atteint 1,7 milliard. Vendredi, la Fédération canadienne des contribuables (FCC) a mis en ligne une autre pétition exigeant son remboursement intégral. Elle rappelle qu’à l’époque où il était dans l’opposition, François Legault parlait d’une « taxe déguisée ».

En réalité, si le chef de la CAQ s’indignait de la rapacité de la société d’État, dont bénéficiait le gouvernement Couillard, il savait très bien que lui-même n’ordonnerait jamais le remboursement d’une telle somme. Il doit même être surpris que certains aient pu penser qu’il parlait sérieusement.

Il affirme maintenant que cela ne faisait pas partie du programme électoral, ni du cadre financier de la CAQ. Sous-entendu : il ne faut pas croire ce qu’il dit, à moins que cela soit écrit noir sur blanc ou chiffré dans un document dûment vérifié.

M. Legault consent seulement à demander à Hydro-Québec de rembourser la moitié des 182 millions perçus en trop en 2018. Le gouvernement conservera l’autre moitié. Que l’argent soit versé directement aux abonnés ou qu’il se retrouve dans le fonds général du gouvernement, le premier ministre semble penser que c’est du pareil au même, puisque le gouvernement leur appartient. C’est à se demander pourquoi il promet sans cesse de « remettre de l’argent dans le portefeuille des Québécois » s’ils l’ont déjà ?


 

L’exemple venant de haut, le ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Simon Jolin-Barrette, fait aussi le fin finaud quand il tente de justifier la suppression des 18 000 dossiers de candidature à l’immigration qui se sont accumulés au cours des dernières années.

Il a qualifié de « saugrenue » la demande d’injonction présentée en Cour supérieure par l’Association québécoise des avocats en droit de l’immigration, dans la mesure où le projet de loi 9 n’a pas encore été adopté par l’Assemblée nationale et qu’il ne le sera vraisemblablement pas avant quelques semaines. C’est pourtant en vertu de ce même projet de loi qu’il s’est autorisé à annuler ces dossiers dès le 7 février.

C’est précisément un des reproches que lui adresse l’Association du Barreau canadien (section Québec) dans les commentaires qu’elle lui a fait parvenir, même si la précipitation avec laquelle les travaux de la commission parlementaire chargée d’étudier le projet de loi sont menés l’a empêchée de participer aux audiences publiques.

L’ABC est également d’avis que l’annulation de l’examen des dossiers depuis le 7 février dernier « est sans fondement légal et contraire à la primauté de l’État de droit en imposant aux demandeurs qui ont des demandes en traitement les effets d’une loi non en vigueur ».

Elle souligne par ailleurs que cela va à l’encontre des objectifs du projet de loi puisqu’il prévoit la suppression des demandes de plusieurs milliers de résidents temporaires qui sont, « de par la nature même de leur séjour au Québec, déjà intégrés dans le tissu socio-économique de notre province et contribuent présentement activement et directement à combler les besoins du marché du travail ».


 

Il est difficile de comprendre pourquoi M. Jolin-Barrette a tenu à introduire dans son projet de loi une disposition lui faisant gagner à peine quelques semaines. Continuer à traiter les demandes accumulées jusqu’à l’adoption du projet de loi ne compromettait pas la réforme projetée. De l’aveu même de son ministère, le nouveau système Arrima, que M. Jolin-Barrette présente comme la panacée, ne pourra traiter que 400 dossiers d’ici la fin de 2019.

La Cour supérieure a reporté à la semaine prochaine sa décision sur la demande d’injonction. Le simple fait qu’il ait fallu s’adresser aux tribunaux pour amener le ministre à manifester un peu de sensibilité à la situation de gens qui attendent parfois une réponse depuis plusieurs années ne lui facilitera cependant pas la tâche quand viendra le temps de débattre de l’interdiction du port de signes religieux par les agents de l’État en position d’autorité.

Dès le départ, plusieurs avaient souligné qu’il était contre-indiqué de confier aussi à M. Jolin-Barrette le futur projet de loi sur la laïcité, afin d’éviter qu’il soit confondu avec le dossier de l’immigration. Même s’il agira en principe à titre de leader parlementaire du gouvernement, personne ne fera la distinction entre ses deux chapeaux. Les partisans du libre-choix auront beau jeu de présenter l’annulation brutale des 18 000 demandes comme la démonstration de ses préjugés.

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41 commentaires
  • Jacques Gagnon - Abonné 23 février 2019 01 h 52

    Changer de bullshit

    Harry Frankfurt nous a appris la différence entre mensonge et bullshit. Cela nous a aidé à comprendre Donald Trump. En résumé le bullshiteur dit n'importe quoi pour pouvoir faire n'importe quoi. Il n'y a pas non plus de catégories de bullshit ou de gravité de bullshit. Quand on a voté, on voulait seulement changé de bullshiteur. Quand donc allons-nous comprendre cela et opérer de vrais changements, plus que d'introduire la proportionnelle ? Quand donc allons-nous faire comprendre aux politiciens qu'ils ne sont pas élus pour réaliser leurs lubies, leurs croyances, leurs évaluations arbitraires, leurs idéologies, leurs principes moraux ?

    • François Beaulne - Abonné 23 février 2019 11 h 07

      Votre raisonnement n'a rien à voir avotrvec la proportionnelle ou non. Vous venez d'affailbir votre argumentation!

    • Jacques Gagnon - Abonné 23 février 2019 13 h 39

      Quand les gens parlent de changements, il s'imaginent que la proportionnelle va changer quelque chose, mois je pense que non. Ce sont les moeurs politiques qu'il faut changer. Monsieur Legault comme tous les autres continueront à dire n'importe quoi pour se faire élire, proportionnelle ou non. Je ne crois pas que les gens veulent vraiment changer les choses et que notre réflexion à ce sujet n'est pas faite.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 23 février 2019 17 h 39

      Vous n'avez pas compris la nouvelle donne. Les étudiants chinois, par exemple, ont un comportement de robots. Ils ne font aux examens que régurgiter, parfaitement, ce qu'on leur a enfoncé de force dans la gorge. Du gavage d'oies ! Le ministre de l'immigration, de l'inclusion et de la diversité ---- long titre pour un seul ministre --- n'est pas un étudiant chinois. C'est un Québécois pure laine. Cela ne l'empêche pas de robotiser. Avec lui, nul besoin d'intelligence artificielle. Il l'a naturellement.

  • Yves Côté - Abonné 23 février 2019 03 h 25

    De jouer au plus fin...

    De jouer au plus fin avec nous, Monsieur Legault ne fait que cela depuis sa présence au PQ.
    Pour quiconque a les yeux devant les trous, c'est même ce travers qui est sa marque de commerce permanente...
    S'il avait réussi à devenir chef du PQ, croyez-vous sincèrement qu'il en serait sorti ?

    Malheureusement pour les Québécois et le Québec tout entier, sa persistante tactique de circonvolutions improvisées a fini par marcher. Exactement comme a fonctionné celle d'Emmanuel Macron en France (mais cette dernière avec plus d'efficacité).

    Le jour où on décidera d'arrêter politiquement de niaiser avec le puck, nous donnerons enfin à nos descendants une image plus glorieuse de nous que celle d'éternels chialeux le ventre plein. Image de "looser" en Cadillac...
    S'rait p't'être temps qu'on réattelle ensemble pour prendre le chemin plutôt que de s'aligner sur le clos !?!

    Excusez-moé de la montée de lait matinale à la lecture de ce titre, mais Vive le seul Québec qui mérite notre adhésion à tous et toutes. Celui-là du Québec de la libre République !

  • Loraine King - Abonnée 23 février 2019 04 h 27

    La Fédération canadienne des contribuables

    Intéressée d’apprendre que la Fédération canadienne des contribuables (FCC) a mis en ligne une autre pétition, mais c’est qui la FCC? Que sait-on de cette organisation, de ses dirigeants? Qui finance cette organisation qui est partout mais dont on ne sait rien? Les journalistes lui confèrent une légitimité en citant ses études, chiffres, mais aucun ne se donne la peine de nous expliquer le fonctionnement de cette organisation omniprésente en politique canadienne.

    • François Beaulne - Abonné 23 février 2019 11 h 10

      Bien dit

    • Raymond Labelle - Abonné 24 février 2019 09 h 54

      On dirait que tout ce qui intéresse cette organisation, c'est de baisser le fardeau fiscal, sans pousser plus loin la réflexion.

      Or, il faut aussi considérer les bénéfices pour le bien commun que peuvent apporter l'intervention étatique et/ou la diminution de la dette. De même que l'aspect répartition de la richesse que permet la fiscalité.

      Bien entendu, lorsque l'intervention étatique ou le régime fiscal sont bien avisés, ce qui doit aussi être examiné.

      Mais limiter sa préoccupation au fardeau fiscal est erroné.

      Par exemple, des familles ontariennes déménagent d'Ottawa à Gatineau pour profiter des CPE. Les coûts de garderie sont si élevés en Ontario qu'il arrive qu'il soit plus rentable qu'un des conjoints (le moins rémunéré, le plus souvent la femme) cesse de travailler pour s'occuper des enfants. Pour ces personnes, l'impôt plus élevé du Québec est un investissement rentable (il faut aussi dire qu'en plus, les maisons sont moins chères à Gatineau que du côté ontarien). Ce qui les fait hésiter, c'est le système de santé... mais ça, c'est une autre histoire.

  • Gaston Bourdages - Abonné 23 février 2019 05 h 15

    Et si la lune de miel commençait à tourner....

    ...en fiel citronné ?
    Existe-t-il un seul moyen légal pour obliger des professionnels politiciens à respecter leurs engagements ?
    Votre consoeur madame Élizabeth Vallet nous offre ce matin ce titre qui sied si bien à l'esprit de votre chronique monsieur David : « Fragile confiance, sinistre défiance »
    Existe-t-il de ces politiciens qui s'interrogent sur les origines, les causes, les tenants et aboutissants du cynisme ?
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc

  • Yvon Montoya - Inscrit 23 février 2019 05 h 44

    Une réflexion lucide de haut niveau qui partage bien ce que beaucoup au Québec, enfin!, commence à entrevoir. Ce n’est qu’un début.