Le greffier qui parle trop

La tendance du greffier du Conseil privé, Michael Wernick, à verser dans l’hyperbole était bien connue avant son témoignage jeudi devant le Comité permanent de la justice à la Chambre des communes. Sa franchise un peu trop facile avait d’ailleurs fait de lui un curieux choix pour devenir le plus haut fonctionnaire du pays en 2016, un poste non partisan dont le titulaire se doit d’être discret.

Lors de la nomination de M. Wernick par le premier ministre Justin Trudeau, le chef néodémocrate d’alors, Thomas Mulcair, était intervenu en Chambre pour demander à M. Trudeau pourquoi il n’avait pas sommé M. Wernick de s’excuser plutôt que de le promouvoir. Après tout, en 2015, ce dernier avait traité des étudiants de l’Université Carleton — qui manifestaient contre une hausse des droits de scolarité et qui avaient interrompu une réunion du conseil des gouverneurs de l’établissement — de « chemises brunes et maoïstes ».

M. Wernick a été fidèle à lui-même devant le Comité de la justice. Sa déclaration voulant qu’il craignait que « quelqu’un se fasse tirer dessus » durant la campagne électorale fédérale de cet automne donnait le ton à un témoignage rempli de surenchères. Il a parlé du « vomitoire » que constituent les réseaux sociaux et des « réputations des gens honorables qui sont ternies et traînées sur la place publique ». La défense de son comportement et de celui du bureau du premier ministre dans le dossier SNC-Lavalin fut ainsi teintée. Au lieu d’aider M. Trudeau à se sortir de cette crise, M. Wernick y a enfoncé le gouvernement un peu plus.

« Je suis ici pour vous dire que l’article du Globe and Mail contient des erreurs, des spéculations non fondées et que, dans certains cas, il frise la diffamation », a déclaré M. Wernick devant le comité. Il faisait référence au reportage du 7 février dans lequel le quotidien torontois avait révélé que l’ancien ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould aurait subi de la pression de la part du bureau du premier ministre afin qu’elle intervienne auprès de la directrice des poursuites pénales du Canada, Kathleen Roussel, pour permettre à l’entreprise d’éviter un procès portant sur les accusations de corruption. Or, au lieu de discréditer le reportage du Globe, le témoignage de M. Wernick aura servi à confirmer sa légitimité. En effet, M. Wernick a reconnu que lui ou un membre du bureau du premier ministre avait essayé, à au moins trois occasions, de « faire comprendre » à Mme Wilson-Raybould les conséquences que pourrait avoir un procès pour SNC-Lavalin. Et ce, après que Mme Wilson-Raybould leur eut déjà fait savoir en septembre dernier qu’elle n’avait pas l’intention d’intervenir dans ce dossier judiciaire.

M. Wernick avait beau insister pour dire qu’il n’avait pas exercé une « pression inappropriée » sur Mme Wilson-Raybould lors d’une conversation qu’il a eue avec elle le 19 décembre, il n’en demeure pas moins que c’était la troisième fois que quelqu’un, en haut lieu, était intervenu auprès de Mme Wilson-Raybould après qu’elle eut pris sa décision de respecter l’indépendance de Mme Roussel. La première fois fut le 17 septembre, lors d’une rencontre entre la ministre, M. Trudeau et M. Wernick. La deuxième fois fut le 5 décembre, lorsque Mme Wilson-Raybould avait rencontré le secrétaire principal de M. Trudeau, Gerald Butts, à l’hôtel Château Laurier.

Le fait que M. Butts ait remis sa démission lundi dernier n’augure rien de bon pour la suite des choses. Tout indique que la version des événements fournie jusqu’ici par M. Trudeau et M. Wernick ne correspond pas à celle de Mme Wilson-Raybould, qui a déclaré en Chambre cette semaine espérer « avoir l’occasion de donner ma vérité » plus tard. Pour le moment, elle se dit liée par le secret professionnel (en tant qu’ancienne procureure générale) dont seul M. Trudeau peut la libérer. Or, le premier ministre ne semble aucunement pressé de le faire.

On peut trouver curieuse la décision de Mme Roussel de refuser la demande de SNC-Lavalin de conclure un accord de remédiation au lieu d’avoir subir un procès. Certes, la directrice des poursuites pénales ne pouvait pas, selon la loi, tenir compte des intérêts économiques en décidant entre un procès ou un accord de remédiation. Étant donné la durée d’un procès et la faible probabilité d’une condamnation, toutefois, l’intérêt public serait sans doute mieux servi par un accord de remédiation qui permettrait à SNC-Lavalin d’éviter un procès en échange d’une amende salée et des réformes de sa gouvernance.

Sauf que ce n’était ni à M. Trudeau, ni à M. Butts, ni à M. Wernick de décider. L’indépendance de notre système judiciaire est un principe fondamental de notre démocratie. Quand Mme Wilson-Raybould leur avait fait part de sa décision la première fois, cela devait être la fin de l’histoire. Pourquoi ses interlocuteurs n’acceptaient-ils pas qu’on leur dise non ?

Konrad Yakabuski est chroniqueur au Globe and Mail.

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15 commentaires
  • Pierre Deschênes - Abonné 23 février 2019 04 h 41

    Problème

    Il y a problème ici dans le fait que le citoyen ne peut que prendre la parole de l’un.e et l’autre, personne n’ayant été témoin de la teneur réelle des conversations dans les officines gouvernementales. Dans la vie de tous les jours, pareil imbroglio ferait place à un procès en bonne et due forme.

  • Serge Pelletier - Abonné 23 février 2019 06 h 38

    Que de manipulations!!!

    Vous mentionnez: "L’indépendance de notre système judiciaire est un principe fondamental de notre démocratie". Effectivement, une fois devant le tribunal, le juge qui siège en avant est libre et indépendant de décision... Mais le système juridique en lui-même ne possède pas l'indépendance tant crier. Les exemples sont multiples: Pierre E. Trudeau qui se livre à des voies de faits multiples sur le journaliste "Infoman", Jean Chrétien qui se livre à des voies de faits sur deux manifestants - dont l'un des assauts en direct à la TV. Le policier "M. Sergent Poivre" de Vancouver qui ne fut jamais en en accusation - lui aussi en direct à la TV. La direction des poursuites pénales et criminelles du QC qui ne trouve rien de reprochable au policier qui a tuer un bambin lorsqu'il conduisait "en fou", décision qui a forcé la ministre de l'époque d"ordonner une autre enquête et une mise en accusation - qui s'est soldée par une condamnation d'incarcération pénitencière... Antérieurement, dans les années 80, le ministre de la Justice du Qc a refusé que des mises en accusation soient déposées contre une "femme qui venait de commettre un crime selon le Code criminel canadien...
    Dans les faits, et ils sont nombreux au Canada - toutes provinces confondues - les ministres influencent directement les possibilités de poursuites ou pas. Le système devient uniquement indépendant qu'une fois devant un juge... C'est lui qui doit rendre une décision sans "théoriquement" influence politique, mais selon les règles de droit.
    Il est nécessaire de faire cette importante distinction sur le fonctionnement de notre système de justice.

  • Pierre Vagneux - Abonné 23 février 2019 06 h 46

    Merci monsieur Wernick

    Au moins il n'avait pas la langue de bois, il a confirmé les échanges et a exprimé clairement les enjeux. Il a fait ce que le gouvernement aurait du faire plus tôt.
    Je me joins à lui pour souligner le ton et le langage hargneux lors des questions de l'opposition en Chambre et aussi lors des deux retransmissions des échanges du Comité parlementaire de la Justice que j'ai écouté intégralement. Les attaques de SNC-Lavalin , l'usage répété du mot corruption d'une entreprise du Québec et les insinuations mettent au jour le climat malsain qui règne et que certains entretiennent.
    Cela me fait penser au malaise grandissant qui se développe au sujet du développement pétrolier des sables bitumineux en cours. Quelqu'un peut il expliquer clairement les enjeux économiques et les conséquences environnementales (GES et bassins de décantation des liquides d'extraction du bitume) de cette exploitation.

    • Cyril Dionne - Abonné 24 février 2019 09 h 58

      Désolé, mais SNC-Lavalin n'est pas au-dessus des lois. C'est une entreprise qui pratique la corruption à un niveau inimaginable et doit faire face aux conséquences comme les autres. Ils savaient ce qu'ils faisaient.

  • Serge Grenier - Abonné 23 février 2019 08 h 41

    Une tendance lourde

    Je crois qu'on ne peut comprendre la démission de Gerald Butts si on ne tient pas compte des autres dossiers concernant l'ingérence du privé dans le public. Monsieur Butts craignait que les questions concernant l'affaire SNC-Lavalin fassent ressortir plusieurs autres dossiers de même nature. Il me semble que, même si ça risque de faire mal à court terme, il serait dans l'intérêt de tous à long terme de crever l'abcès une bonne fois pour toutes et de tracer une séparation aussi étanche entre l'État et les Corporations qu'entre l'État et les Églises.

    • Yves Mercure - Abonné 24 février 2019 15 h 12

      « Aussi étanche qu’entre l’état et les églises »
      Avec une telle étanchéité, le navire va sombrer! Petits rappels quant aux allés et venus de vacances du PM Trudeau... subventionner comme représentant de l’État et bellâtre qui en tire profit personnel et familial. Ailleurs, autre exemple, un prédécesseur n’avait-il pas accueilli une représentation religieuse dans un bureau voisin du sien propre (était-ce en remerciement d’un ancien emploie?)?
      Notre univers politique fleure le bon lobbyisme et les retours d’assensseurS en deviennent difficilement évitable. Bref, un coup de torchon s’avère Nécéssaire, mais avec sagesse : lequel des deux larrons mettre au pouvoir? Rouler en selfie ou bien en tristesse? Un autre dirait « telle est la question »

  • François Beaulne - Abonné 23 février 2019 11 h 31

    Une seule question à éclaircir

    Mettez-vous dans la tête M.Yakabuski, comme d'ailleurs vos collègues du ROC, qu'au delà de la partisanerie électoraliste du PLC, des conservateurs de Sheer et du NPD, une seule question intéresse principalement bon nombre de Québécois touchés directment ou indirectement par le démembrement possible de SNC-Lavalin et ses 9000 victimes collatérales. Et cette question seul le Bloc Québécois la répète sans jamais obtenir de réponse: Pourquoi SNC-Lavalin n'est pas jugée apte à bénéficier d'un accord de remédiation que permet la loi fédérale. On s'en fout de qui a parlé à qui ou de ce qu'ils se sont dit. Ça passionne peut-être les juristes et les anglo-canadiens, mais nous ce qu'on veut savoir c'est pourquoi la procureure fédérale s'obstine à refuser ce droit à SNC-Lavalin, justification qu'elle refuse jusqu'ici de nous donner.

    • Serge Lamarche - Abonné 23 février 2019 14 h 24

      Effectivement, étant donnée la corruption généralisée du côté anglais, on se demande pourquoi SNC-Lavalin ne serait pas traitée comme quelqu'un qui admet sa culpabilité.
      Mais à bien y penser, si tous les employés de SNC-Lavalin décidaient tout simplement de s'en aller créer leur propre firme d'ingénieurs, ne seraient-ils pas en meilleure posture?

    • Pierre Fortin - Abonné 24 février 2019 10 h 45

      Monsieur Yakabuski est plutôt mal placé pour déplorer que des « réputations des gens honorables [soient] ternies et traînées sur la place publique ». Étant lui-même chroniqueur au Globe and Mail qui a lancé l'accusation sans la soutenir, il pourrait sûrement nous en dire davantage sur la teneur et la crédibilité des allégations obtenues de leur source anonyme.

      Mais était-ce bien l'intention du journal de faire la lumière sur de supposées malversations ? Il semble bien que, plutôt que de chercher à corroborer ces accusations, le journal n'ait fait que nourrir la controverse et l'imbroglio, ce qui, à n'en pas douter, a pu faire gonfler les tirages. À ce jour, le résultat n'est rien de plus édifiant qu'un fouillis qui éclabousse les uns et les autres sans qu'on n'en connaisse le moindrement plus sur le fond de l'affaire, i.e. pourquoi a-t-on refusé un accord de réparation à SNC-Lavalin ?

      M. Wernick est peut-être le plus vil des opportunistes — il y en a sûrement des hordes au voisinage du pouvoir —, mais Monsieur Yakabuski devrait s'attacher au contenu de son témoignage pour ce qui concerne le litige plutôt que de tenter de ternir sa réputation dont on se fout comme de sa dernière chemise.

      Le problème d'abord !

    • Yves Mercure - Abonné 24 février 2019 15 h 25

      M. Pierre Fortin, vous attribuez au chroniqueur des propos qu’il cite comme venant du haut fonctionnaire...
      « réputations des gens honorables qui sont ternies et traînées sur la place publique »
      Vous plantez le couteau dans le mauvais individu en le ciblant misérablement. Le geste bien dirigé aurait atteint un magouilleur professionnel prêt à tout pour protéger son gangue -pain, n’est-il pas? Mais au fond, si des ingénieurs peu scrupuleux se sont commis dans des crimes, goûtons-l’es en prison et ne tentons pas de corriger un dérapage par un massacre en éliminant des gens qui travaillent honorablement.
      Bon, j’admet que ce ne serait pas dans les manières du néolibéralisme et de sa pseudo concurrence loyale. Serions-nous revenu à de la guerre des gangs?

    • Pierre Fortin - Abonné 24 février 2019 18 h 46

      Monsieur Mercure,

      Je ne plante aucun couteau ni ne cherche à convaincre; du moins ce n'est pas mon intentiion. Quant à savoir qui est le bon ou le mauvais individu, sachez que je ne partage pas votre certitude et j'ignore comment vous pouvez arriver à voir clair dans ce merdier.

      Monsieur Yakabuski semble aussi avoir ses certitudes, ce qui me semble lisible dès son premier paragraphe : « La tendance du greffier du Conseil privé, Michael Wernick, à verser dans l’hyperbole était bien connue avant son témoignage jeudi devant le Comité permanent de la justice à la Chambre des communes. Sa franchise un peu trop facile avait d’ailleurs fait de lui un curieux choix pour devenir le plus haut fonctionnaire du pays en 2016, un poste non partisan dont le titulaire se doit d’être discret. »

      Selon vous, sa chronique vous pernet-elle de mieux comprendre le litige ou plutôt de trancher la question, même avec le minimum d'information dont nous disposons ?