Un projet de vie

Une fois la calculette mise de côté, l’objectif d’atteindre rapidement l’indépendance financière ou de viser une retraite hâtive, très hâtive, devient un projet de vie. À Retraite Québec, on en a fait justement le thème central de la campagne de sensibilisation 2019. « Comme tout projet, une retraite, ça se planifie », retrouve-t-on en ouverture du site. Des mouvements comme FIRE (Financial Independance, Retire Early) s’inscrivent donc dans cette lignée et l’actuaire en chef du Régime des rentes du Québec (RRQ), Jean-François Therrien, y applaudit. « On ne peut que saluer une telle initiative, mais, faut-il admettre, ce n’est pas donné à tout le monde. Et ça demande une grande discipline. »

Mais sans tomber dans l’extrême de consacrer l’essentiel de son revenu à l’épargne pour s’astreindre à une frugalité viagère, l’approche amène à une certaine responsabilisation. Retraite Québec d’ajouter : « Il n’est jamais trop tôt pour préparer votre retraite. » Ou encore : « L’important, c’est de vous en occuper maintenant. » Bref, l’esprit de FIRE s’inscrit dans l’air du temps.

Système exigeant

Déjà, le système de retraite actuel se veut plutôt exigeant en matière d’épargne. Pour son volet public, le RRQ de base repose sur un taux de cotisation employeur-employé de 10,8 %. Pour la portion épargne-retraite privée, le plafond de cotisation au REER retient quant à lui un taux de 18 % du revenu gagné.

Jean-François Therrien compare ce système à une maison à trois étages. On pense à l’assistance sociale venant du fédéral, qui se veut universelle et qui prend la forme de la Sécurité de vieillesse bonifiée du Supplément de revenu garanti pour les revenus les plus faibles. Au Québec, le RRQ y ajoute une assurance sociale basée sur les cotisations employeur-employé. Grosso modo, un revenu de travail en bas de 30 000 $ sera bien couvert par le régime public, avec un taux de remplacement atteignant les 100 %. Au-delà, il faut s’en remettre au troisième étage, consacré à l’épargne privée.

Pour ce volet privé, on connaît les chiffres. Au Québec, près de deux millions des quelque quatre millions de travailleurs n’ont aucun régime complémentaire de retraite. Pour les autres, moins d’un travailleur sur cinq dans le privé bénéficie d’un régime à prestations déterminées (RPD), une situation généralement réservée aux grandes entreprises.

Aussi, selon les derniers sondages, à peine 46 % des Canadiens prévoient de cotiser à leur REER ou à leur CELI cette année, pour une cotisation moyenne sous les 5000 $.

86 070 $
C’est le montant des dépenses moyennes des ménages en 2017, selon Statistique Canada. L’impôt et autres dépenses fiscales non discrétionnaires en grugent 26 %. Il reste donc 64 000 $.

Ils sont donc peu nombreux parmi ces ménages à libérer de l’épargne-retraite. Quant à leur capacité à le faire, ils doivent jongler avec les cases budgétaires. Statistique Canada chiffre à 86 070 $ les dépenses moyennes des ménages en 2017. L’impôt et autres dépenses fiscales non discrétionnaires en grugent 26 %. Il reste donc 64 000 $. De ce dernier chiffre, 29 % vont au logement, 20 % au transport, 13 % à l’alimentation, 7 % à la santé et éducation, 5 % aux vêtements. Donc un peu moins de 17 000 $ pour couvrir ameublement, communications, soins personnels, loisirs et cadeaux.

Acceptation des conséquences

Voilà le terrain de jeu ou le carré de sable à partir duquel le projet de vie, ou de retraite, prend racine. Une fois ce choix fait, reste l’acceptation des conséquences et des risques auxquels s’expose le jeune vivant de son capital. L’avantage du jeu du rendement composé est plombé par la perte des déductions fiscales REER venant accélérer l’accumulation du patrimoine et de la portion employeur des cotisations au RRQ.

On pense également au risque de rendement et de fluctuations de marché susceptible d’éroder le capital en cours d’accumulation comme en phase de décaissement. Voire à la dépendance à un rendement élevé, associé à un risque de marché accru.

On pense à l’érosion du pouvoir d’achat causée aussi par l’inflation. « À 2 % par année, le coût de la vie double après 35 ans », chiffre l’actuaire en chef du RRQ.

Sans oublier le risque de longévité et celui de survivre à son capital, largement sous-estimé. À 65 ans, l’espérance de vie oscille autour de 20 ans. Ceux qui atteignent les 75 ans peuvent espérer vivre jusqu’à 100 ans. On peut imaginer que dans 40 ans, la moitié des retraités vont dépasser l’âge de 90 ans. « Et ce n’est pas vrai que les dépenses diminuent avec l’âge. C’est le cas pour certaines, mais pas pour d’autres, les dépenses en santé par exemple », ajoute Jean-François Therrien.

Enfin, la pleine rente du RRQ s’obtient après une quarantaine d’années de cotisation au régime. Se soustraire plus tôt, à 40-45 ans par exemple, se traduit par une rente réduite de moitié. Une rente qui se veut viagère, à l’instar d’un RPD, pleinement indexée, réversible à 60 % au conjoint lors du décès selon les règles de combinaison.

En s’excluant de la pleine rente, « il faut alors compenser, par plus d’épargne ou plus de frugalité », résume Jean-François Therrien.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

Consultez la suite du dossier

Un projet de vie

Chronique Reste l’acceptation des conséquences et des risques.