Enfances féroces

Il y a des époques de ma vie que je revisite rarement. Et au cœur même de ces périodes, il y a des lieux plus repliés que d’autres sur eux-mêmes. J’ai eu deux enfances distinctes.

L’une, lumineuse et sereine, s’est façonnée au creux de ma famille : elle se déployait dans les framboisiers derrière la maison magique, au milieu des pervenches et des « bambous » du parc en face, sur le territoire enchanté du chalet au bord du lac adoré. C’est cette enfance que je convoque à tout bout de champ. Je l’ai gardée toute proche. Je chéris ses lueurs, ses présages, l’amour clair dont elle était baignée.

Mon autre enfance, beaucoup plus âpre, infiniment moins accueillante, s’est jouée dans les classes primaires, la cour d’école, au milieu des autres enfants. Ce qui se passait là, c’était vraiment, comme on dit, une autre game.

Moments fragiles

Je parle très peu, même à mes proches, de ces moments fragiles, de ces récréations passées à me chercher une cachette où l’on ne remarquerait pas que je ne jouais avec personne (un coin de mur de briques, fixer le sol, rester sans bouger), de ces fins de cours où je courais chez moi par le chemin le plus discret, de mon être abattu d’être pris pour cible sans comprendre ce que je pouvais bien faire de mal à ces filles super, que j’aurais tant voulues pour amies.

Je ne parle jamais, surtout, de cette fois effrayante où S. m’avait dit : « T’as la yeule en sang après l’école. » Mes intimidatrices, les cousins de S. et une quantité suffocante de curieux m’avaient alors acculée contre une clôture métallique et, sans me blesser physiquement, tel que la menace le laissait entrevoir, ils m’avaient fait répéter à haute voix, en criant, des insultes de leur cru destinées à moi-même. Je faisais semblant que tout ce cirque ne m’atteignait pas, mais je m’exécutais cependant, terrorisée à l’idée que cette sinistre humiliation ne leur suffise plus, et que mes cruelles consœurs me fassent mal pour de bon. Ce soir-là, ma gueule est restée intacte, mais la mésaventure m’a bien laissée le cœur en sang.

Dans Ouvrir son cœur (Le Quartanier), Alexie Morin remonte le fil de semblables épreuves, avec courage et lucidité, dans un effort absolument sans complaisance pour désentortiller les nœuds de l’enfance intimidée, de l’adolescence féroce. Au contraire de moi, qui n’y replonge plus jamais (à quoi bon), elle fonce tête première dans cette matière ligneuse et inhospitalière pour se l’expliquer, pour la refondre au feu bouillant de la littérature. « J’ignore que ce qui est devenu vrai en premier […]. Peu importe la séquence exacte ; c’est devenu la réalité, c’est devenu la réalité inextricable […]. »

Malgré la mise en garde de Morin à ses lecteurs (« Qui se reconnaîtrait dans ce livre se tromperait ») et malgré ma tentative de rester à distance confortable de la dissection méticuleuse de l’auteure, j’ai été happée par des bouffées de souvenirs dont je ne me savais plus habitée.

J’étais une enfant curieuse, sans aucun doute socialement maladroite, assoiffée d’apprendre. Je parlais beaucoup. Je posais des tonnes de questions, et je répondais à celle du professeur en oubliant de lever la main (trop contente de savoir la réponse). J’adorais l’école. On me reprochait mon ardeur en classe, mes lunettes, ma joie, mes excellentes notes et mon manque d’habiletés sportives. Par-dessus tout, on me traitait de « pense-bonne », le déshonneur suprême. « L’amour de la lecture rendait suspect. Un vocabulaire diversifié, les grands mots, ne pouvait servir qu’à se penser bonne. »

Il y aurait beaucoup à dire sur tout ce qui nous traverse pendant cette lecture, beaucoup plus que ce que cet espace permet. Le texte est riche et complexe, la descente en soi est totale. « Plus je remonte loin dans le temps, plus brutes sont les émotions. À la fin, elles se résument à la peur de disparaître, et à la peur d’être abandonnée. »

Ouvrir son cœur

Je souhaitais parler, dans le cadre de cette chronique, de tout ce dont on discute si farouchement ces jours-ci, les fameuses maternelles 4 ans, le chemin parcouru jusqu’aux CPE, les troubles d’apprentissage de plus en plus fréquents de nos enfants, les diagnostics et les traitements, la détresse des parents, la fatigue des profs. Puis j’ai lu Ouvrir son cœur, toute la brutalité de l’enfance m’est remontée à la gorge, et je n’ai plus su quoi raconter en dehors de cette part vertigineuse et souterraine de moi, de nous.

Au bout de nos enfances, ne reste que le cœur, justement. L’artiste que je suis, l’écrivaine qu’est Alexie Morin, elles se sont forgées dans les méandres de ces anciens parcours guerriers, dépourvus de tendresse, sans pitié. Je me demande souvent ce qui arriverait si on imaginait avec plus d’acuité ce que les autres ont dû traverser avant de se retrouver face à nous. J’ose espérer que nous serions capables de plus de douceur les uns pour les autres.

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3 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 23 février 2019 08 h 35

    «Mon autre enfance, beaucoup plus âpre, infiniment moins accueillante, s’est jouée dans les classes primaires, la cour d’école, au milieu des autres enfants.» (Véronique Côté)



    Des enfants dont les parents encourageaient la férocité en les pétrissant de préjugés.

    Le harcèlement se déroulait dans la cour de récréation -dans l'indifférence du personnel- ainsi qu'aux abords de l'école et généralement il accompagnait le chemin du retour jusqu'à la maison.

    En fait, le personnel scolaire n'était pas totalement indifférent, puisque le directeur infligeait la «strappe» à cet enfant, surnommé «la crasse», qui arrivait régulièrement en retard pour éviter d'être bousculé et conspué dans la cour de récréation. Les chevaux, c'est avec le fouet qu'ils avancent, expliquait monsieur le Principal.

    L'enfant puni était pauvre, ce qui explique que l'on concevait qu'il soit un imbécile, d'où la nécessité des vexations pour qu'il reprenne son rang dans cet établissement public que fréquentait la progéniture de petits cols blancs canadiens-français.

    Ce manège perdura dès la troisième année de l'élémentaire jusqu'à la deuxième année du secondaire, dès le jour où sa mère aménagea dans cette jolie paroisse bien mise où les belles maisons se pressaient autour d'une église qui ne désemplissait pas les jours de célébrations.

    Évidemment, il aurait fallu que la mère de cet enfant inscrive son rejeton à des cours de boxe pour qu'il apprenne à s'abriter des coups et à répliquer, de sorte qu'un seul nez éclaté aurait suffi à mettre fin aux agressions physiques dont il était victime, ce qui du coup aurait assuré sa quiétude et lui aurait donc permis la poursuite de ses études, au lieu d'avoir dû quitter l'école à force qu'on lui démolisse le portrait.

  • Clermont Domingue - Abonné 24 février 2019 14 h 07

    Bonjour Véronique.

    Malheureusement,les ignares méprisent la culture,les rustres n'aiment pas le rafinement et les plus ignorants souhaitent qu'on leur ressemble.

    Je souhaite que vous ayez pleinement retrouver confiance en vous.

    J'ai dû intervenir auprès de la direction de l'école de mon fils et plus tard, ma fille est intervenue en faveur de mon petit-fils. On leur reprochait d'être des (pense-bons).Ça a été plus facile pour ma petite-fille. Elle a fréquenté une école privée.

  • Guy Dethurens - Inscrit 24 février 2019 15 h 51

    Merci

    Très beau texte, tout en simplicité.