L’éternel retour du même

En juin, les éducatrices des CPE faisaient la grève. Assez, la fragilisation continuelle de leurs conditions de travail, disaient-elles, causées en majeure partie par les compressions imposées au réseau par le précédent gouvernement. Onze jours de débrayage, une solidarité imparable de la part de nombreux parents, présents eux aussi dans les piquets de grève. De la bisbille, aussi : des parents épuisés et sans recours, dénonçant sur toutes les tribunes l’entêtement des éducatrices. L’importance d’un service qui se révélait par son interruption…

On le sait, le réseau public de garderies, pourtant fonctionnel, socialement et économiquement rentable, est en détresse. Les intervenants du réseau l’ont dit à chaque vague de compressions, et depuis la modulation des tarifs de CPE en 2015, c’est encore pire. Mais même la grève des éducatrices n’avait pas réussi à stimuler un débat de fond sur la mission des services de garde, ainsi que leur articulation avec le système scolaire. Voilà au moins une chose que les maternelles 4 ans arrivent à faire, bien que l’enthousiasme du premier ministre tranche étrangement avec l’accueil tiède de la population.

Dès l’annonce du déploiement imminent des maternelles 4 ans, on a eu vite fait de lever un drapeau, craignant qu’elles fragilisent encore plus le réseau des garderies. Pour apaiser les craintes, le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, annonçait mercredi la création de 13 500 nouvelles places en garderie. 11 000 d’entre elles avaient déjà été budgétées par les libéraux, mais jamais ouvertes à cause de barrières administratives, expliquait-il. « Ça m’empêchait de dormir la nuit », a-t-il confié à Michel C. Auger lors d’une entrevue, rappelant que 42 000 « petites Québécoises et petits Québécois » sont toujours en attente d’une place en garderie.

Difficile de ne pas déceler sous cette annonce un certain opportunisme, avouons-le. Mais en voulant prouver qu’elle valorise autant le réseau préscolaire que ses maternelles 4 ans, la CAQ a révélé un impensé ; l’absence d’une vision cohérente de la continuité entre les réseaux scolaires et préscolaires. Si l’approche préconisée par le gouvernement, qui tente de ménager la chèvre, le chou et l’opinion publique, ressemble surtout à de l’improvisation, l’occasion est excellente de soulever des questions fondamentales sur la mission pédagogique respective des garderies et du système scolaire.

Jeudi, dans ces pages, l’ex-ministre de l’Éducation Marie Malavoy rappelait que l’idée à l’origine des maternelles 4 ans était d’offrir une année de mise à niveau aux enfants issus de milieux défavorisés ou n’ayant pas fréquenté les garderies. Il n’y avait surtout pas de visée universelle ; ce qui annule au fond l’effet bénéfique pour les enfants qui cumulent certains retards.

Et bien sûr, on souligne aussi un risque réel d’intensifier la compétition sur le marché des services de garde, qui souffre déjà de la concurrence induite entre le privé et le public par la modulation des tarifs de CPE. En ajoutant le déploiement des maternelles 4 ans « mur à mur » et en dispersant l’offre de services, on risque de liquider encore la mission fondamentale du réseau des garderies publiques. Finie l’universalité. Finie la reconnaissance d’une réelle mission pédagogique. Que restera-t-il, au fond, de cette institution ?

Si le gouvernement Legault a tant à coeur les CPE, pourquoi n’accélère-t-il pas d’abord la fin de la modulation des tarifs ? Mercredi, à l’émission 24/60, le ministre Lacombe expliquait que la fin de la modulation, tout de même, c’est plus délicat puisqu’elle engage des dépenses récurrentes pour l’État ; qu’il faut ménager nos actuels surplus, etc. Une réponse circonspecte, qu’il a conclue en précisant que cela relevait plutôt de l’expertise de son collègue des Finances. On connaît la ritournelle.

En voulant faire exactement le contraire, la CAQ révèle ici sa proximité idéologique avec le gouvernement précédent. Elle veut paraître plus sympathique aux services publics, en présentant des mesures racoleuses. Il ne faudrait pas raviver des susceptibilités à peine apaisées. Mais lorsqu’on entend François Legault expliquer que le surplus budgétaire, tout compte fait, n’est pas si important, et qu’il présentera bientôt un budget « prudent », surtout avec les dépenses récurrentes, on comprend qu’il n’a pas réellement l’intention de rompre avec le programme idéologique de ses prédécesseurs.

Après tout, la « rigueur budgétaire » n’est qu’un outil de la gouvernance néolibérale de l’État. Toujours, après les restrictions vient l’abondance ; ce qui, toutefois, n’est pas une raison de renforcer l’économie publique affaiblie. On ne revient pas en arrière. On en profite plutôt pour consolider le nouveau rythme des dépenses, en offrant au passage quelques mesures séduisantes. C’est au fond la continuation de l’austérité par d’autres moyens. Il y a fort à parier que cela deviendra clair dans le « beau budget » que nous présentera sous peu François Legault.

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4 commentaires
  • Louise Melançon - Abonnée 22 février 2019 08 h 54

    La continuité de l'austérité...

    Oui, madame Lanctôt... je pense comme vous... la continuité de l,austérité pour rester au service du néo-libéralisme, mais plus vicieuse... avec ce guvernement...

    • Clermont Domingue - Abonné 22 février 2019 16 h 50

      François croit que l'argent fait le bonheur.Il mise sur les CPE, les maternelles 4 ans et les services aux élèves en difficulté pour faire des Québécois des travailleurs plus compétents au service du néo-libéralisme. Son rêve est de créer des emplois à $50 000.par année.
      Je crains que François ait peu de compassion pour les inutiles.J'ai hâte de voir dans quel état sera notre service de santé dans deux ans.

      Un conseil: si vous ne voulez pas moisir sur une liste d'attente, préparez-vous à aller au privé.

  • Denis Paquette - Abonné 22 février 2019 14 h 09

    quel horreur que ces carriéristes omnibulés par le cash

    est-ce si difficile a administrer des CPE, que nous ne sommes pas capable de créer un environnement positif-qui ferait concensus chez les parents, sommes en train de vivre une crise alimenté par des syndicats et des dirigeants syndicales , tout ca sur le dos des enfants

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 22 février 2019 21 h 55

    Élections...

    ... Pièges à cons.

    La démonstration ne s'impose même plus, tellement elle va de soi.