Le pays dans le pays

La vie de chantier telle que vécue dans «Les pays d’en haut». Un mélange de western et d’épopée coloniale lumbersexuelle.
Photo: Bertrand Calmeau La vie de chantier telle que vécue dans «Les pays d’en haut». Un mélange de western et d’épopée coloniale lumbersexuelle.

Le temps d’une enfance, j’ai eu cette chance inestimable de côtoyer assidûment un « personnage des Pays d’en haut ». Mon grand-père Alban, Gaspésien pur gin, se faisait aller la menteuse chaque samedi soir pour nous relater les hauts faits de ses jeunes années dans les camps de bûcherons, tantôt à Anticosti, tantôt chez les jobbers de l’« Onnetério ». Je ne me lassais pas de lui faire répéter les mêmes histoires, dans une oralité du cru qui ferait rougir d’envie n’importe quel youtubeur avec son hoodie et sa vapoteuse. J’ai binge-watché mon grand-père paternel autant que j’ai pu avant qu’il ne nous quitte il y a 14 ans.

Alban avait 12 ans lorsqu’il a quitté Cap-des-Rosiers pour son premier chantier comme shoboy, le p’tit gars à tout faire et l’assistant du cuisinier. C’est là qu’il a appris à cuisiner les bines au lard, les galettes à m’lasse, le thé noir comme le cul du diable. Ses descriptions de repas, une tarte au sucre pour chaque homme le soir, me laissaient impressionnée, moi qui mangeais comme un « tiguidi ». Les « tiguidis » désignaient les hommes responsables des chemins, trop vieux pour bûcher.

La table, recouverte d’un tapis en toile cirée blanche, offre ses mets délicieux: haricots au lard cuits sous la cendre; pains sortant du four; thé noir épais comme du rhum; pommes de terre et ragoût de castor. Le dessert: des prunes bleues flottant dans un sirop d’ambre.

J’ai développé au fil de ces soirées de conte privées une fascination pour cette époque de la colonisation canadienne-française dominée par les anglophones qui nous prenaient pour des bûcheux et des cannucks. Et je suis une fervente des Pays d’en haut (seconde mouture) depuis les débuts, comme je l’ai été jadis de la télésérie Les filles de Caleb, ne me lassant ni des coutumes, ni des costumes, ni de la parlure, ni de la culture sous-jacente. La langue de bois se parlait dans des « campes », pas à l’Assemblée nationale. Et le franglais ne date pas d’aujourd’hui. J’ai mis six ans à comprendre Alban et son patois de Gaspésien mâtiné d’anglais des jobbers.

Femmes insoumises

Je ne regarde pas chaque épisode des Pays d’en haut comme une fiction, mais comme un rappel des histoires de mon grand-père qui se roulait dans la neige en combines de laine pour tuer les poux, couchait sur un matelas en branches de sapin, devait watcher ses fesses parce que 50 gars loin de leur femme et de la confesse… Je ne suis pas nostalgique de l’ancien temps, tant s’en faut. Lorsque mon grand-père, aîné de 12, élevé dans une pauvreté dont la Gaspésie avait le secret, me racontait ses visites chez le « dentiste » (son oncle forgeron, en fait) suivies d’un verre de gros gin, j’avais mal aux dents.

Je me doute trop bien que j’aurais pâti, comme femme d’abord, appelée à peupler la colonie, comme être libre ensuite, muselée par la religion, le patriarcat et la domination anglophone.

Photo: Bertrand Calmeau Caroline Malterre (superbe Anne-Élisabeth Bossé) fait partie des femmes fortes qui ont colonisé le Nord. Ici, en «cook» de chantier.

C’est l’un des aspects de la série qui séduit une féministe du XXIe siècle, le souci historique qu’a eu le scénariste Gilles Desjardins de donner aux créatures la place qu’elles méritaient.

Dans l’un des derniers épisodes de cette saison, la jeune Aurélie propose à sa mère de striker (lire : la grève des galipettes) et Délima est l’une des premières à mettre en pratique les moyens de pression. Il faut aussi voir les bassesses auxquelles se livre Angélique pour accaparer le vibromasseur « curatif » qu’a fait venir son Dr Cyprien de mari.

Le scénariste Gilles Desjardins m’a confirmé qu’un tel appareil existait effectivement en 1880 et que les théories médicales sur l’orgasme féminin percolaient jusque dans le Journal de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, circa 1885-1887. On aurait presque pu parler des pays d’en bas…

« J’ai tenté de transformer la vision qu’on avait des femmes soumises, m’explique-t-il, alors qu’au contraire elles étaient fortes, courageuses, surtout dans le Nord. Elles s’occupaient seules de 10 à 12 enfants, devaient tout faire pendant que le mari partait bûcher l’hiver, même se défendre contre les loups. » Dans l’épisode de lundi, on voyait la « plus belle fille du Nord », Artémise, la jeune cuisinière, se barricader et manier la carabine comme un homme. « Dans le téléroman original, ajoute le scénariste, Donalda est une victime absolue. Le cardinal Léger avait même écrit une lettre à Claude-Henri Grignon [l’auteur] pour le féliciter de l’image de la femme qui servait bien la propagande religieuse. »

Lettres d’amour

Dans les camps de bûcherons des années 1920, mon grand-père s’est occupé des teams de chevaux, sa passion qui est aussi devenue la mienne par la suite. J’ai tout appris de ces bêtes sensibles avec lui : les rassurer, leur souffler dans les naseaux, leur faire boire la bière au goulot (ils adorent le houblon), les « soigner », faire corps avec elles.

Le Premier de l’an, Alban attelait la sleigh et nous partions saluer les voisins en faisant revivre un folklore déchu. La veille, mon grand-père avait câllé et nous avions dansé des sets carrés, les reels jamais loin, l’Irlande dans les veines, le violon comme une plainte lointaine, témoin des misères d’antan.

Nous réchauffions le mythe comme un morceau de tourtière de la veille, pressentant que l’oubli n’en ferait qu’une bouchée. Nous n’avions simplement pas mesuré à quelle vitesse. Et ce fut rapide.

Ce folklore n’existe plus que dans les films, les musées, les séries, quelques soirées endiablées comme La veillée de l’avant-veille au Club Soda ou celle des Manteaux su’l’lit pis les bottes dans l’bain au Bain Mathieu chaque février. Sortez vos ceintures fléchées, votre accent de rang croche et vos sacres du dimanche, votre « casse » ou votre manchon de fourrure.

Et puis, dans l’ordre heureux des transmissions, j’aime penser que j’ai tenu un courrier du coeur (dans cette page) alors même qu’Alban, jeune adolescent, répondait au courrier des hommes dans son camp de bûcheux, s’occupait d’envoyer des becs bien tortillés à leur femme contre quelques cennes noires. Mon aïeul laissait entendre qu’à la fin de la saison, les épouses demandaient à leur mari de ramener le jeune homme à la maison « pour le connaître », n’étant pas dupes du stratagème épistolaire.

Les histoires de chantier, c’est comme les histoires d’amour, parfois ça dépasse la simple fiction.

Au pays des bûcherons, «circa» 1932

Le scénariste Gilles Desjardins m’a recommandé ce roman du terroir d’Adolphe Nantel (1886-1954), ancien typographe, journaliste (notamment au Devoir) et écrivain. Cette prose soignée et un brin surannée nous fait découvrir la vie de chantiers au nord de Saint-Michel-des-Saints, regroupant 2000 hommes. Tout simplement délicieux que ce Au pays des bûcherons. Sur les détails à l’intérieur du « campe » et des dortoirs : « Chacun embellit son boudoir. Humble pourtant. Six pieds sur deux. Hauteur : trois pieds. Genre gratte-ciel, superposés. Les bibelots se pressent sur les planches claires, volées aux boîtes de raisins et de prunes. Une bonbonnière se bombe de morceaux de gomme d’épinette. Des noeuds de merisier, loupes énormes, attendent la gouge, pour être transformés en originales coupes, vendues aux touristes, à l’été, pour cinq piastres. Des photos d’actrices, série de Mac Sennett, ont la décence de se laisser couvrir avec une queue d’écureuil, deux plumes de perdrix, ou encore, une aile de moineau… » Gratuit, ici.

Aimé

La vie dans les camps de bûcherons au temps de la pitoune de Raymonde Beaudoin. « Parfois, les bûcherons recevaient du courrier de leur famille ou de leur blonde. Même s’ils savaient lire, plusieurs préféraient faire écrire leur lettre par un ami, surtout quand il s’agissait d’histoire de coeur. » L’auteure a été cuisinière dans un chantier dont son père était le jobber. Elle nous explique dans le détail l’ordinaire de ces hommes, la journée du cuisinier, les soirées, le passage du curé, la drave, les chevaux. Un ouvrage d’histoire populaire qui s’inscrit dans la foulée des aventures des Pays d’en haut.

Trouvé

Une foule de détails historiques et de faits intéressants sur le compte Twitter du scénariste Gilles Desjardins (@desjardinsg). Cela fait des années qu’il nourrit mon intérêt pour cette série en y ajoutant le fruit de ses méticuleuses recherches. Une cinquième et dernière (courte) saison est prévue… Ce sera un deuil intime.

Découvert

Le Dictionnaire canadien-français des mots, expressions et locutions de Sylva Clapin (1894), dont s’est inspiré le scénariste des Pays d’en haut pour demeurer fidèle à la parlure du temps. Un ouvrage fascinant à consulter, où toutes les particularités du langage qui subsistent jusqu’à nous sont décortiquées, les anglicismes, les mots empruntés aux Autochtones. Disponible ici.

Décidé

De faire relâche durant la relâche. De retour le 8 mars !


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