Des Oscar en crise existentielle

L’Academy of Motion Picture Arts and Science a les baguettes en l’air. À l’âge vénérable de 91 ans, son désarroi paraît presque indécent. Vire d’un bord, vire de l’autre en quête d’un auditoire qui s’effiloche devant ses Oscar — la dernière édition si peu suivie l’a prouvé. Et comment faire briller cette étoile comme en son âge d’or révolu ?

Les Oscar, c’est le symbole du cinéma américain, mais aussi mondial, côté faste. Or, quand un symbole vacille, c’est signe que tout le milieu derrière vit sa crise existentielle.

On a vu l’Academy ces derniers mois glisser sur tant de peaux de banane, essayer ceci et cela, rajuster des tirs, avancer, reculer, perplexe, apeurée. Rien pour inciter les téléspectateurs à suivre en foule son gala dimanche soir. Devant ces shows de paillettes, d’art, de divertissement et d’ego, le public aime les gagnants, les dieux de l’Olympe hollywoodien. Pas des organisateurs en sauve-qui-peut.

Or, sans maître de cérémonie depuis que Kevin Hart a retiré ses billes, signe des temps, pour cause d’anciens propos homophobes dont il s’était déjà excusé, il manque une figure de proue à greffer à cette édition des Oscar. Tant mieux peut-être. Des présentateurs de trophées pourront ainsi se relayer pour lancer des gags dans la diversité des voix, sur gala écourté, mais c’est un risque à prendre. Hollywood peine à trouver des ambassadeurs sans taches sur ses collines olé olé, sauf que dans les meilleurs crus — Ellen DeGeneres en 2007 —, une prestation d’animation réussie peut vraiment accroître l’audience télé.

Le projet d’une nouvelle catégorie consacrée aux films populaires s’est écroulé sous les huées, celui, plus récent, de présenter les Oscar de la caméra, du montage, des maquillages et coiffures et du court métrage de fiction (où concourent les films québécois Fauve et Marguerite) durant les pauses publicitaires (toujours pour écourter le gala) a fait hurler acteurs et cinéastes, qui y voyaient avec raison une gifle au nez d’artistes et d’artisans essentiels. Rétractation, cinq jours plus tard. Scusez, pardon…

Le mois dernier, des vedettes s’étaient fait conseiller par l’Academy de se réserver pour les Oscar en évitant d’autres galas de cinéma ; tentative d’intimidation vertement critiquée par la guilde des acteurs de l’écran.

Les tiraillements du cinéma

Le milieu du cinéma a changé de physionomie et sa messe annuelle reflète ses tiraillements. Les grands écrans, sous la concurrence desplateformes numériques, perdent du prestige. Roma d’Alfonzo Cuarón, grand favori de la cuvée des Oscar, est un rejeton Netflix, quoique sorti dans plusieurs salles pour se positionner lors des remises de prix. Mais les frontières se brouillent.

Les gens se font leur cinéma sur Facebook. Devenus vedettes de leur propre vie, ils fantasment moins fort sur les stars officielles descendues de Malibu. D’autant moins que leurs superhéros de prédilection tendent à prendre la forme de créatures numériques, qui ne foulent guère les tapis rouges. Et qui ne risquent pas de sauter sur les jeunes acteurs et actrices, ironiseront certains. Car les scandales sexuels à la Weinstein, Spacey, Hoffman contribuent à ternir l’aura du gala des stars.

Quand les choses se morpionnent à l’Academy, des problématiques récurrentes gagnent en intensité. Air connu : aux nominations des Oscar, des poulains de tête, garants de qualité, sont jugés trop sophistiqués pour le grand public. Tel l’an dernier The Shape of Water de Guillermo del Toro, ou en 2017 Moonlight de Barry Jenkins. Cette fois, le Roma de Cuarón en noir et blanc, tourné au Mexique en espagnol, au rythme lent, sans musique, suscite l’admiration de la critique, sans se voir plébiscité au bout du compte. Gageons que les admirateurs de Trump ne voient guère d’un bon oeil la prédominance d’un film aussi « chicano » sur leur fête « America First ».

Les Oscar cette année rameutent pourtant des candidats populaires à sa sélection : Black Panther, Green Book, A Star Is Born, etc., sans soulever la ferveur collective pour autant.

D’autant moins que les cérémonies pré-Oscar : Golden Globes, Screen Actors Guild, Grammy, BAFTA britanniques et autres Critics’ Choice Movie Awards, ont déjà célébré dans l’ordre ou le désordre à peu près les mêmes films, de nouveau sur les rangs dimanche : Roma, A Star Is Born, Bohemian Rhapsody, Green Book, The Favourite. Leur présence se fait lassante et répétitive pour les vedettes en tenue de soirée comme pour le public. Il y a trop de galas de cinéma, et Hollywood peut-il encore se le permettre ? Le groupe Queen aura beau chanter au Dolby Theater, Lady Gaga et Bradley Cooper donner de la voix de concert, il souffle sur ces 91es Oscar un vent de fin d’époque plus mélancolique que festif. Hélas ! Car c’est le cinéma qui se cherche à travers son gala emblématique.

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