Jaune, brun, rouge

Ils n’étaient pas difficiles à reconnaître. On les voyait venir de loin un téléphone portable à la main cherchant leur chemin dans la grande ville. Ils étaient par groupes de trois ou quatre comme s‘ils devaient se prémunir contre un environnement hostile. Pour certains, on aurait dit que c’était la première fois qu’ils mettaient les pieds à Paris. Nous étions au mois de novembre. La révolte des gilets jaunes battait son plein.

Sur les Champs-Élysées, ils avaient l’air penauds. Comme s’ils n’avaient jamais manifesté de leur vie. Sans slogans, sans pancartes ni service d’ordre, ils erraient sur la plus belle avenue du monde sans savoir où aller. Sans bannière, ils s’étaient rabattus sur celle qui était censée appartenir à tout le monde, même aux plus démunis, le drapeau tricolore. Sans slogans, ils se contentaient de hurler maladroitement « Macron démission ! ». Ils semblaient les premiers étonnés de l’effet que cela créait. Ils sont revenus pendant plusieurs semaines avec toujours la même désorganisation.

Quand on les interrogeait, ils parlaient de fins de mois difficiles. Les mères célibataires racontaient la difficulté d’amener leurs enfants en vacances. Les petits entrepreneurs expliquaient leur peur de l’avenir. Ils n’avaient pas de programme politique hormis la suppression des taxes sur le diesel. Simplement un joyeux ras-le-bol et une colère sourde longtemps contenue.

Soudain, juste avant Noël, on a vu apparaître des cortèges qui marchaient au pas. Ils avaient des pancartes et des bannières. Lorsqu’on leur posait des questions, ils avaient un discours organisé et des mots d’ordre précis. Ils parlaient de la « démocratie participative » et du référendum d’initiative citoyenne (RIC), de l’impôt sur la fortune et même du capitalisme qu’il fallait renverser. En entendant une foule compacte scander en cadence le vieux slogan soixante-huitard « CRS-SS », il a bien fallu se rendre à l’évidence : les gilets jaunes avaient fui la capitale.

Certains traînent encore sur les ronds-points, mais il faut se rendre à l’évidence. Les révoltés de février ne sont plus ceux de novembre. Par le nombre d’abord. Et le soutien dans la population. Ne sont restés que ceux qui avaient des causes à défendre, un programme à faire valoir. Certains égarés du début traînent encore dans les coins, mais ils n’ont plus le mégaphone, aujourd’hui confisqué par des militants professionnels et quelques têtes brûlées qui font les délices des télés et rêvent de cette chose étrange qu’ils nomment la « convergence des luttes ».

1789 se termine par la Terreur et octobre 1917 par un coup d’État. Le destin d’une révolte spontanée, sans leader et inorganisée, c’est d’être récupérée. C’est à ces derniers soubresauts que l’on assiste aujourd’hui. Les gilets jaunes que j’ai interviewés en novembre sont depuis longtemps rentrés chez eux, où ils regardent s’étioler le mouvement sur les chaînes d’information continue. Des chaînes pour qui il ne faudrait surtout pas que le mouvement s’arrête.


 

Lorsqu’on tire la chasse, il reste forcément quelque chose au fond de la cuvette. Et ce n’est pas le plus beau. Ce n’est donc pas tout à fait un hasard si le philosophe Alain Finkielkraut s’est fait traiter samedi dernier en pleine rue de « sale sioniste ». Filmé en pleine action, l’auteur présumé de ces mots est engagé dans la cause palestinienne et connu pour ses sympathies salafistes. Portant le keffieh, il vouait le philosophe aux « enfers » en hurlant : « La France, elle est à nous ! »

Cet homme est le visage du nouvel antisémitisme qui sévit en France. Les « nazillons » qu’évoquait le philosophe Bernard-Henri Lévy ne sont peut-être pas disparus. Mais ils ne tiennent plus le haut du pavé. Ils ont été remplacés par ces groupes islamistes où l’antisémitisme est pathologique et agit souvent sous le couvert de l’antisionisme. Dans les pages de ce journal, il y a un an à peine, le Kabylo-Québécois Karim Akouche avait expliqué comment l’antisémitisme s’enseignait dès l’école primaire dans la plupart des pays du Moyen-Orient et du Maghreb. N’en déplaise à ceux qui rêvent de rééditer le grand combat des années 1930, ce n’est pas l’extrême droite qui fait fuir les Juifs de Seine-Saint-Denis vers d’autres quartiers ou vers Israël. Tout cela dans un pays qui, après avoir été le premier à donner la citoyenneté aux Juifs, s’enorgueillissait d’accueillir la plus grande population juive d’Europe.

Mercredi sur la place de la République à Paris, les quelques milliers de manifestants rassemblés pour crier leur honte de l’antisémitisme avaient l’air en apesanteur. Comme les premiers gilets jaunes, ils déambulaient sans direction. Comme si, faute de nommer clairement ce nouvel antisémitisme, ils étaient paralysés. De peur de passer pour islamophobes, et d’identifier à tort des musulmans honnêtes, ils étaient sans voix. Perdus dans un monde nouveau que personne ne savait nommer.

Le président Emmanuel Macron a évidemment annoncé une nouvelle loi. Une de plus ! Mais personne ne s’illusionne. À commencer par la victime de ces injures qui affirme que « le droit est désarmé » face à un antisémitisme qui opère sous le couvert de l’antiracisme et qui fraye le plus souvent avec la gauche.

C’est déjà beaucoup de le dire.

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39 commentaires
  • Jacques Gagnon - Abonné 22 février 2019 03 h 08

    Des combats surannés

    L'antisémitisme, c'est affreux, le racisme aussi, envers les musulmans comme en opposition, ils viennent l'un de l'autre et de partout aussi. Mais pourquoi cette haine mutuelle perdure-t-elle ? Ici, on nous a appris que les juifs avaient crucifié Jésus, et que l'argent, l'appât du gain était un péché. Foutaise et guerre de religion bien sûr ! Mais aujourd'hui, on ne comprend pas pourquoi c'est si présent encore, et entretenu. Le communautarisme est aussi coupable. Il me semble que l'on devrait d'abord se reconnaître humains, humaines, et rejeter ce qui nous éloignerait. C'est le pas qu'il faut franchir.

    • Gilles Théberge - Abonné 22 février 2019 08 h 40

      Voilà pourquoi monsieur Gagnon, il faut être laïc...

    • Christiane Gervais - Abonnée 22 février 2019 08 h 49

      C'est la nation pour les citoyennes et citoyens que nous sommes qui garantit une certaine cohésion, une appartenance de toutes et tous à ce qui nous est commun, notre humanité.

      Notre époque a pris en grippe les nations, on se dit universel pour, finalement, n'être que des tribus en guerre les unes contre les autres, n'être plus grand chose que des mouvements hargneux qui réclament, revendiquent chacun pour soi, où les intégristes politiques et religieux règneront en maîtres.

    • Gilles Tremblay - Abonné 22 février 2019 10 h 45

      Vous avez raison, Monsieur Gagnon. Pourquoi tant de guerre, tant d'archaïsme chez l'humain et de haine envers les juifs ( et autres ) ? Jacque Lacan nous répond, avec humour tranchant, de sa tombe : "Parce qu'ils ne sont pas Gentils"( à lire : Delphine Horvilleur, L'OBS 8 février 2018 ).

    • Michaël Lessard - Abonné 23 février 2019 14 h 47

      @Christiane Gervais - À mon humble avis, les États-Nations sont vécus comme des tribus par plusieurs. Le tribalisme, qui vous nommez avec raison comme une des causes de nos mépris et peurs, peut-être national. On peut aussi créer une culture non-tribaliste sur le plan national et international. Mais je comprends ce que vous voulez dire : la personne d'appartenance amène du monde à se créer de nouvelles appartenance parfois un peu folles ou tribalistes. Sauf que les nationalismes ou le patriotisme ne semble pas aider non plus. :P

  • Gilles Tremblay - Abonné 22 février 2019 03 h 36

    Opium du peuple, encore et toujours cette sacré religion de misère.

    “Lorsqu’on tire la chasse, il reste forcément quelque chose au fond de la cuvette” et franchement, ce qui s’y trouve au fond, c’est la religion. Christianisme, Judaïsme, Islam et autres paranoïas collectives. Si vous voulez transformer un problème en conflit, vous n’avez qu’à y ajouter des inepties divines teintées d’argent.

    Vous mentionnez Monsieur Rioux, à juste titre, que “le destin d’une révolte spontanée, sans leader et inorganisée, c’est d’être récupérée”, pis encore, vous constatez que “ce n’est donc pas tout à fait un hasard si le philosophe Alain Finkielkraut s’est fait traiter samedi dernier en pleine rue de « sale sioniste »”. Comme de fait, trop de coïncidence tue le hasard qui devient, du coup, un pur acte de récupération économique : Une caméra de télévision + un hystérique délirant engagé dans la cause palestinienne, prosalafiste + la parfaite victime offerte en sacrifice, un philosophe + un tas de barbouzes à la solde de l'état pour foutre le feu. Franchement, on prend les spectateurs pour des cons ou quoi ? Halo?? C'est terminé le temps où l'on prenait le petit monde pour des cruches.

    Quand on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage. Voilà comment on élimine des gilets jaunes qui, à l'origine, n’avaient rien à voir avec cette pitoyable ribambelle de profiteurs d’occasion dont l’occasion fait toujours les larrons : les antimachins, les religieux, les médias et l'état.

    Karl Marx avait bien compris que “ la religion est l’opium du peuple ”. Il va sans dire que l’opium est la voie royale pour la psychose. Tous les soirs, avant de me coucher, je prie le p'tit Jésus pour que l'on parvienne à se sortir de cette psychose collective.

    P.S. La saison touristique, avec sa manne de touristes aux "pognons dingues", est, à peu de temps, sur le point d’éclore. Ce n’est pas le temps d’avoir des gilets jaunes dans les carrefours giratoires de la France. La Macronie Rothschildienne l’a bien comprise. La fin (faim pour les gilets jaunes) justifie les

  • Clermont Domingue - Abonné 22 février 2019 04 h 43

    Amalgame

    Dans la paroisse beauceronne de mon enfance, les Juifs étaient perçus comme responsables de nos misères. Ils contrôlaient l'argent.Pour celles qui s'inquiètent de la fin du mois,les riches sont vus comme responsables de leur indigence.

    Rien d'étonnant que l'antisémitiste fraye avec la gauche.Riche et Juif, c'est un vieil amalgame.

  • Michel Lebel - Abonné 22 février 2019 05 h 49

    Plutôt déprimant!


    Que faut-il conclure de ce texte plutôt échevelé: La France est foutue? Il n'y a rien à faire? Macron parle de légiférer: de la foutaise? Plutôt déprimant comme réflexion! La France passera bien à travers cette crise: elle en a vu d'autres. Macron, moins jupitérien, fait son possible. Mieux vaut lui que Marine Le Pen!

    M.L.

    • André Joyal - Abonné 22 février 2019 08 h 52

      Échevelé? Vraiment? Comment vous l'auriez rédigé cette chronique? OK vous n'êtes pas journaliste, chacun son métier.
      Et pourtant, cher monsieur, là où vous êtes entre vos lacs, sachez, une fois n'est pas coutume, que je suis d'accord avec votre propos, les cheveux au vent mis à part.
      Cependant, j'imagine votre gros malaise en lisant les messages anti-religieux qui précèdent le vôtre et avec lesquels je suis d'accord. Oui, avec vous c'est difficile d'être d'accord sur tout. Surtout en ce qui a trait à la politique d'ici et l'hypocrisie religieuse qui l'accompagne trop souvent.

    • Gilles Théberge - Abonné 22 février 2019 08 h 54

      Macron, c’est lui qui avait prédit la guerre civile dans la cas de l’élection de Marine Le Pen... On en est pas loin n’est-ce pas ?

      Je ne suis pas bien sûr que les Français ont gagné au change avec lui, plutôt qu’avec Marine.

    • Michel Bibeau - Abonné 22 février 2019 10 h 14

      À « ce texte plutôt échevelé», votre réponse entièrement « chauve » prends crânement le parti de M. Macron.

      Or sans couper les cheveux en quatre, le problème n’est pas de savoir qui est le moins pire. Mais plutôt de savoir qui nommera et éventuellement analysera minutieusement les nouvelles formes d’antisémitisme en France et ailleurs.

      Or, ignorer les subtilités de ce nouvel antisémitisme, ça frise la mauvaise foi, c'est refusé d'identifier les ennemis, c'est se condamner à lutter contre des moulins à vent...

      Dans ce contexte, ce n'est pas une nième loi qui protègera la société française de ce cancer...

    • Jean Duchesneau - Abonné 22 février 2019 17 h 14

      La chronique de Christian Rioux n’a rien d’échevelée, mais plutôt celle d’un fin observateur de la scène politique française. La cause des gilets jaunes est maintenant récupérée par les islamogauchistes et l’antisémitisme qui vient avec. Cette gauche en déficit de victimes prolétariennes... idiote utile de l’islam politique.

  • Yvon Montoya - Inscrit 22 février 2019 06 h 19

    Si on ne connaît rien de la France on pourrait éventuellement vous croire. Il n’y avait pas qu’un français d’origine orientale qui insultait SEUL Alain Finkielkraut et nous le voyons et entendons bien dans les vidéos. Ils étaient plusieurs. Ensuite les premiers gestes antisémites fut ceux de la fameuse quenelle ( signe nazi inverse) de Soral et Dieudonne qui ne sont ni salafistes ni arabes. D’ailleurs Macron ne s’y est pas trompé puisqu’il dira qu’il va falloir surveiller et punir plus fort la singularité française qu’est son antisemitisme. Certes il y a des arabe-msulmans chez les GJ mais en proportion ils sont minoritaires d’apres les infos et les connaissances que nous avons d’eux. Même à la télévision les Gilets Jaunes sont plus blancs qu’autre chose. De plus n’est-ce pas significatif encore que Marine Le Pen ne fut pas la bienvenue dans la manifestion contre l’antisémitisme? In fine même Finkielkraut s’insurgera contre votre analyse à la radio. Ne faisons pas de récupération ni ne cherchons pas de bouc émissaire sordide et fort peu objectif.

    Il y a une révolte mais ce n’est pas celle de 1789 comme on le sait comme les historiens sérieux le disent. Sans arabo-mulsumans sans salafistes, il est facile de savoir que la France est un pays qui porte encore vivante son antisémitisme. Votre analyse manque d’objectivité a force d’objectifs autre que journalistique. Soyons rigoureux comme dit un sociologue sérieux français nomme E. Morin. Il y a une littérature antisémite importante et conséquente encore actuellement et des sites français de souche même des Partis politiques plus à Droite qu’a Gauche et ils ne sont tenus que par des français dits de souche. In fine les Gilets Jaunes ne sont pas une horde marchant au pas dans Paris ( vos cortèges) comme vous le suggérez dans votre amalgame.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 22 février 2019 12 h 23

      "De plus n’est-ce pas significatif encore que Marine Le Pen ne fut pas la bienvenue dans la manifestation contre l’antisémitisme?" - Yvon Montoya

      Ce qui est significatif dans cet incident impliquant Marine le Pen, c'est que l'exclusion et l'intolérance sont manifestement dans le camp des ceux qui prétendent dénoncer l'antisémitisme. À ce que je sache, Madame le Pen n'a jamais dit quoi que ce soit contre les Juifs ou le philosophe Alain Finkielkraut.

      Je crois plutôt que la bande d'Arabes salafistes qui ont insulté ce dernier en pleine rue étaient des imposteurs voulant passer pour des Gilets Jaunes dans le but de faire leurs petits numéros antisémites sans courir le risque d'être le moindrement inquiétés.