Quand le cinéma affronte l’Église

Ainsi, après deux requêtes en justice pour repousser sa sortie, Grâce à Dieu de François Ozon, sur un scandale pédophile qui éclabousse le très catholique diocèse de Lyon, a pris l’affiche mercredi en France. Ironie du sort, ces soubresauts auront offert une publicité énorme à une oeuvre importante sur la pédophilie cléricale, appelée à faire courir les foules et à éclairer les esprits. De tout temps, l’art s’est mouillé. Grâce à Dieu, comme dirait l’autre.

J’ai vu le film à la Berlinale (il sera en salles au Québec le 5 avril), où il devait remporter l’Ours d’argent : efficace, poignant et assez didactique, sous flots de paroles et de personnages principaux en trois temps, porté par des interprétations fortes d’acteurs incarnant les victimes en révolte, surtout celle de Swann Arlaud. François Ozon se débattait devant nous à Berlin avec ses problèmes juridiques mais gardait espoir de gagner la partie. Mission accomplie !

Le cinéaste français de 8 femmes, pour la première fois à la barre d’une oeuvre fortement engagée, a ancré son histoire au coeur des batailles menées par d’anciennes victimes scoutes du père Bernard Preynat ; pour libérer la parole et pour secouer l’omertà du cardinal Barbarin, qui couvrait le prêtre pédophile, au verdict de procès attendu le 8 mars. Celui de Preynat, qui n’a jamais nié ses crimes, devrait se dérouler en 2019. Les plaignants n’auront pas réussi à démontrer que Grâce à Dieu portait ombrage à sa présomption d’innocence ni qu’il brisait la réputation d’une ancienne conseillère bénévole de Barbarin, Régine Maire, déjà nommée cent fois dans la presse nationale.

Rarement la sortie d’un film sera autant tombée à point nommé, à la veille de l’ouverture au Saint-Siège du sommet des évêques « sur la protection des mineurs et des personnes vulnérables » par le pape François, quelques jours après qu’il eut destitué l’ancien cardinal américain Theodore MacCarrick (longtemps sous son aile). À l’heure aussi où une deuxième plainte pour agression sexuelle vise l’ambassadeur du Vatican en France, Luigi Ventura, après des témoignages de religieuses sur leur esclavage sexuel par des prêtres en autorité. Ajoutez une journée avant la sortie du livre Sodoma de Frédéric Martel sur les moeurs surtout homosexuelles des prélats du Vatican. L’homosexualité n’a rien d’un crime, mais quand l’Église se drape dans la chasteté de son clergé, ça la fout mal que ses cardinaux se tirent en l’air sous ses voûtes avec des gitons romains recrutés pour le service et de jeunes ecclésiastiques fringants.

Car enfin, on n’est pas au XVe siècle lors des orgies vénéneuses des Borgia au Vatican, mais à l’ère des médias sociaux et des enquêtes fouillées sur le mal qui ronge l’Église catholique, déjà en perte de vitesse : ses scandales sexuels. Le Québec a les siens, dont les clercs des orphelinats et auprès des jeunes des Premières Nations, populations si vulnérables. Même topo aux États-Unis, en Australie, en Irlande, en Pologne, en Allemagne, en Italie, en France, au Chili et j’en passe. Sous l’ampleur de la vague, l’institution a sacrifié quelques têtes, rameutant cette fois les évêques à un sommet, dans l’espoir de se refaire une vertu en demandant pardon. C’est peu. Les artistes aident aussi à dissiper le brouillard.

 
 

La première fois que le milieu audiovisuel avait frappé fort sur le clou du névralgique sujet, c’était en 1992 avec la minisérie produite par l’ONF The Boys of St-Vincent de John N. Smith. Étaient mis en lumière des abus pédophiles des frères à l’orphelinat Mount Cashel de Terre-Neuve, longtemps couverts. Des procès s’étaient soldés par des condamnations, la fermeture de l’orphelinat et 27 millions en indemnisations aux victimes traumatisées.

Depuis, de nombreux films ont témoigné du mal catholique, dont l’oscarisé Spotlight de Tom McCarthy en 2016 abordant l’enquête du Boston Globe sur les agressions sexuelles d’enfants au sein de l’Église et des pouvoirs politiques bostonnais.

Leurs scénarios se recoupent : des victimes se plaignent des abus subis, des enquêtes sont menées, la hiérarchie religieuse tente d’étouffer le scandale pour sauver sa pomme, quelques têtes tombent, pas toutes. Ainsi dans Grâce à Dieu.

Après le sommet du Vatican, les prescriptions pour ce type de crimes vont sans doute s’effacer, sous vigilance accrue des évêchés. Mais faute de remise en cause du célibat des prêtres, leurs frustrations sexuelles continueront à engendrer les pires abus. L’Église catholique est puissante, son droit canon bétonné… Suffit !

On rêve de voir tous ces scandales pousser les gens à dénoncer plus fort les abus des puissants à calottes. Un jour, demain peut-être, car la révolte gronde, les scénarios des films pourront enfin changer pour montrer la révision profonde de cette institution gangrenée.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

3 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 21 février 2019 05 h 45

    ?!?

    « Le Québec a les siens, dont les clercs des orphelinats et auprès des jeunes des Premières Nations, populations si vulnérables. » ; « Après le sommet du Vatican » (Odile Tremblay, Le Devoir)

    De cette citation, double douceur :

    A Des siens, le Québec se souvient également de l’Enfance de Duplessis-Léger et de l’Enfance du Manoir de Cartierville, et ;

    B De l’Après sommet, qu’espérer ?

    Excuses et indemnités, seulement ?

    Révision du Droit canon en rapport avec le monde du célibat, seulement aussi ?

    ?!? - 21 fév 2019 –

    Ps. : Bravo pour ce « Grâce à Dieu », de François Ozon : youppie !

  • Andre Dugas - Abonné 21 février 2019 08 h 58

    Recherche

    J'aimerai savoir si ce problème existe avec autant d'ampleur dans les religions ou le célibat n'est pas oubligatoire
    André Dugas

  • Pierre Jasmin - Abonné 21 février 2019 11 h 07

    Cinéma et François 2 Hiérarchies épiscopales 0

    Dommage qu'on ne puisse avoir plus tôt accès au film d'Ozon qui porte bien son nom de famille...